Dire, ne pas dire

Bloc-notes

Souvent on a répété

Le 02 février 2012

Bloc-notes


marion.jpg

Souvent on a répété, après Heidegger, qu’on ne peut pas philosopher dans toutes les langues, en particulier que le français ne disposait pas des ressources par exemple de l’allemand. Donc qu’il fallait en passer par le décalque, voire la simple importation de termes pour une fois pas anglais, mais toujours venus d’ailleurs, et la génération de Sartre l’a pratiqué jusqu’à la caricature. Pourtant la langue française dispose de ressources que l’ignorance seule nous interdit d’utiliser. Quelques exemples devraient suffire à le montrer.
Soit la différence ontologique, entre Sein et Seiendes, supposée intraduisible (et qui le reste en anglais où l’on doit recourir à des subterfuges, comme Being/being ou Being/beings), à moins d’un inélégant néologisme moderne, étant. Or cette distinction entre être, entendu dans sa verbalité, et l’étant, ... c’est-à-dire « toutes choses », en tant qu’elle est substantivement à partir de la mise en œuvre du verbe par son participe présent, remonte au moins à Scipion Dupleix, historiographe d’Henri IV, dans sa Logique de 1603, elle-même partie d’un cours complet de philosophie, qui comprenait, en français, tout l’édifice technique de la scolastique, avec une Métaphysique précisément (1610), une Physique (1603) et une Éthique (1610). Descartes n’a donc pas tout commencé avec le Discours de la Méthode (1637), comme l’on dit en oubliant, entre autres, Montaigne, Charron, Silhon. Voilà pour l’antiquité du français philosophique.
Mais il y a aussi des privilèges du français contemporain en philosophie. Pour la différence justement, nous pouvons distinguer (faire la différence donc) aujourd’hui entre la différence, qui se borne à constater l’écart d’un terme à l’autre, et la différance qui, participe présent du verbe différer, indique le mouvement actif de se séparer ou de retarder temporellement (différer en un autre sens, à l’oreille indiscernable du premier), marquant ainsi non seulement le différend (le conflit possible entre termes non identiques parce que incompatibles), mais aussi la temporalité et le retard de la présence. Or les philosophes savent bien que la question de l’être (et donc la différence ontologique)relève intrinsèquement de la question du temps : ainsi le français peut dire la différence comme différant, dans sa temporalité intime – mieux que l’allemand ou l’anglais. De la même façon le français peut, et c’est de très bonne langue, rétablir dans l’essence, que l’entente commune borne à un substantif, la verbalité d’être en l’écrivant à partir du participe, sous la graphie d’essance, le procès actif d’entrer dans l’état de ce qui est (au-delà de la distinction entre essence et existence, qui oppose et juxtapose ce qui s’entr’appartient).
Et d’ailleurs, comment penser la temporalité de ce qui est, l’étant ? Car enfin l’étant, « toutes les choses », n’est présent qu’en ne restant pas toujours présent, mais sortant du futur et passant au passé indissolublement. Pour nous le présent présente justement la caractéristique de ne pas rester présent, mais de surgir et disparaître. Or cela, le français le dit parfaitement avec l’ambivalence de présent, qui indique d’un coup ce qui demeure dans la présence et ce qui n’y entre que comme un don venu d’ailleurs (le futur) et destiné à ailleurs (le passé). N’y aurait-il de présent que donné ? Mais alors il faudrait prêter attention à tout le lexique du don – le don, qui renvoie certes au donné sans s’y identifier, à l’adonné qui le reçoit en s’y redonnant (d’où la redondance), tous appartenant à la donation, qu’on ne confondra pas avec la dation qui s’en affranchit par un paiement libératoire.
Seule l’inattention à la langue explique qu’on ait des difficultés à penser philosophiquement en français.

Jean-Luc Marion
de l’Académie française

Pour une soirée chez les fashionistas

Le 05 janvier 2012

Bloc-notes


hce.jpg

Conseils d’une coach au top 50 des people. Le dress code dit : casual chic.

Adoptez la touche seventies boostée par le blouson customisé, shoppé à la brocante vintage du quartier. Une headband dorée dans les cheveux pour glamouriser la tenue. Le must-have de l’hiver qui assure la sécurité des girlies est le bijou self-defense, un sifflet doré. Les trendy n’oublieront pas le it bag, indispensable quand on assiste à une performance en live.

Propos glanés dans la presse féminine française par la It girl de l’Académie.

Hélène Carrère d’Encausse
Secrétaire perpétuel de l’Académie française

Rêver le mot « rêve »

Le 01 décembre 2011

Bloc-notes


vitoux.jpg

Flâner le long des pages d’un dictionnaire et vagabonder dans un jardin botanique relèvent pour moi d’un plaisir comparable. Tant d’espèces rares, de mots nouveaux, d’efflorescences insoupçonnées ! Le mimosa serait donc de la famille des acacias (ou plutôt le contraire) ! Le bedeau de nos églises d’antan, bedel en ancien français, avec sa canne à pommeau d’argent, chargé de veiller au déroulement des cérémonies, descendrait du bas-francique bidil, bref de l’indo-européen, et entretiendrait par conséquent des liens de parenté avec le bouddha, littéralement « l’éveillé » ? Quel est le parcours le plus surprenant, celui de l’eucalyptus débarqué d’Australie, et de la famille des Myrtacées s’il vous plaît, ou du pedigree, qui a franchi la Manche, c’est entendu, mais qui s’était d’abord installé en Angleterre, transcription phonétique de l’expression française « pié (ou pied)-de grue », au prétexte que l’empreinte de cet échassier sur un sol meuble ressemblerait aux trois traits rectilignes dont les généalogistes se servaient autrefois pour indiquer les degrés d’une parenté ?
Il est des fleurs, il est des plantes, il est des mots, plus rares, qui semblent s’épanouir et fleurir par hasard, sans que l’on sache encore leur origine ou leur famille. On les admire, on les hume, on s’en délecte avec un respect mêlé de craintes. Des sans-papiers, mon Dieu, devrait-on s’en méfier ? Ce sont des apparitions. Des mirages. Des rêves. Eh bien, oui ! le mot rêver, précisément, qui, dans son sens commun d’avoir une activité onirique, a supplanté songer à partir du xviiie siècle, d’où vient-il ? De quelle famille linguistique est-il issu ? On l’ignore. Les lexicologues s’impatientent. Ils débusquent des étymologies pour le moins douteuses. Ils braconnent du côté du gallo-romain. Leur butin est maigre. Oserais-je dire (cela est peu scientifique, mais tant pis !) que je m’en réjouis ?
J’aime ces mots venus de nulle part. J’aime ce rêve qui anime, qui hante notre inconscient, et qui est lui-même un mot rêvé, impalpable, un fantôme, une chimère – quel symbole ! Oui, il faut s’émerveiller des mots, des ombres portées du passé qu’ils véhiculent par leur musique, leur orthographe, leurs racines, mais qui parfois cadenassent leurs secrets jusqu’au silence… ou jusqu’au rêve.

Frédéric Vitoux
de l’Académie française

Save the date

Le 03 novembre 2011

Bloc-notes


broglie_gabriel.jpg

Paradoxe de l’emploi de la langue : alors que les anglophones nous font l’emprunt du mot « rendez-vous » pour les rencontres agréables, nous, francophones, après avoir inventé le peu explicable « smoking » dont l’équivalent anglais est black tie, sommes tentés de chiper l’expression save the date en toute occasion.

Mais l’échange paraît guindé. Car un « save the date » adressé pour une inauguration, une cérémonie ou un vernissage n’a pas la courtoisie de la parole qu’on se donne, à deux ou à plusieurs, de se retrouver en des date et lieu déterminés.

C’est une injonction pressante, autoritaire et non négociable de se rendre disponible, comme une assignation pour un duel ou une injonction d’assister à un mariage. L’expression anglaise est aussi la même pour sauver la planète, les éléphants ou toute autre entité menacée d’extinction.

Alors, au lieu de l’hyperbole tyrannique de « sauvez la date », préférons retrouver courtoisie et sens commun. « Prenez date » respecterait précisément la perspective probable ou certaine des évènements. Mais un usage s’est déjà installé que les imprimeurs d’invitations connaissent bien et qui invite gentiment à la prévoyance. C’est « gardez la date ». Pourquoi en chercher un autre ?

Gabriel de Broglie
de l’Académie française
Chancelier de l’Institut de France

S.N.C.F.

Le 06 octobre 2011

Bloc-notes


pouliquen2.jpg

On peut ne pas se troubler de l’insertion de plus en plus fréquente d’expressions anglaises dans les rubriques de nos journaux, lorsqu’elle ne signifie pas autre chose qu’un clin d’œil, comme c’est souvent le cas dans les revues féminines où le it shoes, le cross-dressing ou les filles cute ne feront qu’une saison. Il ne paraît pas en être de même lorsque, insidieusement, les organisateurs de notre vie quotidienne se permettent d’exprimer en anglais les réalités les plus courantes.

Quelle ne fut pas ma surprise, il y a peu, de constater que le billet qui m’était délivré par mon agence de voyages et me permettait de me rendre à Bordeaux par le T.G.V. portait à ma connaissance que mon seat, situé dans le coach 1, portait le numéro 55 ! J’en marquai ma surprise, croyant à une erreur de programmation de l’ordinateur dont on aurait manipulé le menu, mais on me répondit qu’il en était désormais ainsi.

J’ose espérer qu’il ne s’agissait que d’une malfaçon locale, mais en suis-je si sûr ? Notre bonne S.N.C.F. ne se permit-elle pas déjà d’introduire ses S’Miles dans son langage publicitaire ? Ne dois-je pas craindre bientôt de devoir emprunter la Mountparnasse Station pour rejoindre ma chère Bretagne, oh ! excuse me, my dear Brittany ?

Professeur Yves Pouliquen
de l'Académie française

Pages