Dire, ne pas dire

Bloc-notes

Un point c’est tout

Le 29 août 2013

Bloc-notes

dabadie.jpgPoint n’est besoin de déranger Céline pour vanter l’influence de la langue parlée sur la langue écrite. Ce n’est pas de cela que l’on se plaint ici, mais de cette averse de signes de ponctuation qui, pour leur donner un ton de proximité, s’abat aujourd’hui sur tant d’écrits – et qui éclabousse les yeux du lecteur.

Que de points d’exclamation, d’interrogation, de suspension, crochets, tirets, virgules et virgules, parenthèses et guillemets, que de postillons du stylo ! Et faut-il aussi regretter les soulignages superflus, et que les pauvres guillemets, signes si beaux, soient ridiculement relayés, en plus, par ces simagrées des doigts crochus autour des oreilles ?

Les phrases sont des rivières dont la fluidité, la limpidité ne doivent pas être corrompues par ces alluvions. Imagine-t-on Racine, si grand parmi les grands académiciens, écrivant :

Dans un mois, dans un an (!?),
Comment “souffrirons”-nous,
Seigneur, que tant de mers

Me séparent de vous (!…)…
Que le jour recommence
(Et que le jour finisse)
Sans que jamais Titus
Puisse voir Bérénice
– Sans que de tout le jour
Je puisse voir Titus…!!!

Faut-il s’y faire ? Non ! Bien que nous restions menacés à tout moment de recevoir cette carte postale :

Chers amis !
Enfin arrivés !!! Athènes est intacte (?). Hôtel moyen… Demain – indeed – piscine ! Mardi : Parthénon et/ou restaurant. Les restaurants « typiques » sont typiquement nuls (!!!). Mercredi : l’Agora – Marc (ça vous étonne ?) déteste d’avance. Jeudi – ça dépend du temps –en principe quartier libre ! Et vous, Bangkok ? Toujours pollué ?! Rentrons le 15, si les avions décollent (???). Des baisers…
P.-S. Bon anniversaire Jocelyne !!!!!!

… Non ! Écrivons : je t’aime. Un point c’est tout.

 

Jean-Loup Dabadie
de l’Académie française

Erratum

Une erreur, corrigée depuis, s’était malencontreusement glissée dans le « bloc-notes » de septembre, intitulé Un point c’est tout. Nous avions écrit allusions au lieu d’alluvions.

Nous prions nos lecteurs et l’auteur de ce bloc-notes, Monsieur Dabadie, de bien vouloir accepter nos excuses pour cette malheureuse coquille.

Écrans et toiles

Le 08 juillet 2013

Bloc-notes

M. Amin Maalouf en habit d'académicienL’idée de ce bloc-notes m’est venue lors de ma toute première participation aux travaux de l’Académie française.

La mission des « quarante » n’est-elle pas d’établir la nouvelle édition du Dictionnaire – en l’occurrence, la neuvième – en s’appuyant sur les précédentes et en les modifiant en fonction de l’évolution des usages, des techniques et des mœurs ? Je me suis aussitôt demandé quelle avait pu être, pour les académiciens des temps passés, la signification de certains mots qui nous paraissent emblématiques de notre époque, alors qu’ils existaient bien avant nous, et qu’ils avaient forcément leurs emplois et leurs définitions.

« Écran », par exemple. Nous avons aujourd’hui l’habitude de voir des écrans partout – sur les téléviseurs, les ordinateurs, les téléphones portables, les instruments de mesure, les livres électroniques, etc. Mais que pouvait bien évoquer ce mot pour les vénérables ancêtres qui ont établi la première édition, à la fin du XVIIe siècle ?

À l’époque, on l’orthographiait « escran » et on le définissait comme une « sorte de meuble dont on se sert l’hiver pour se parer de la chaleur du feu ». Suivaient, en italique, quelques expressions contenant ce mot : « Escran qui est monté sur un pied, & qui se hausse & se baisse. Escran qu’on tient à la main. Prenez un escran pour ne vous pas brusler le visage. Il se mit devant ma chaise pour me servir d’escran. »

C’est seulement dans la troisième édition du Dictionnaire, publiée en 1740, que disparaît de ce mot, comme de beaucoup d’autres, le « s » muet- « escole », « estang », « estoile », « beste » devenant « école », « étang », « étoile », « bête ». Mais la définition de l’écran ne varie guère. On la retrouve quasi identique dans les éditions suivantes. Et si, dans la huitième, achevée en 1935, l’article consacré à ce mot est bien plus détaillé, le vieux sens y demeure prépondérant. Les premiers paragraphes disent :

« ÉCRAN. n. m. Dispositif servant à se protéger contre la chaleur d’un foyer. Il est formé, soit d’une pièce d’étoffe enroulée autour d’une lourde tige, placée sur une cheminée et qui, lorsqu’on la déroule, est maintenue et tendue par une tringle à son extrémité inférieure ; soit d’un châssis de bois tendu d’étoffe et monté sur pieds qu’on place devant une cheminée, un poêle, un radiateur, etc. Il se dit aussi d’une sorte d’éventail que l’on tient à la main pour le même objet. Il désigne encore, en termes d’arts, le cercle de bois recouvert de toile que le verrier place devant son visage quand il travaille au fourneau.

Il se dit aussi d’une toile blanche ou d’un papier tendu sur un châssis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l’éclat du jour.

C’est seulement dans les dernières lignes que l’on s’approche du sens qui prédomine de nos jours lorsqu’on parle d’écran :

Il se dit, en termes d’optique, de tout tableau sur lequel on fait projeter l’image d’un objet.

Il se dit, spécialement en termes de cinématographie, de la toile blanche sur laquelle on projette les films. »

Et il faudra attendre la neuvième édition, sur laquelle travaille l’Académie actuellement, pour voir l’article divisé en deux sections distinctes et d’égale longueur, la première traitant du sens traditionnel, celui d’un objet ou d’un dispositif servant de protection, la seconde s’intéressant à l’idée plus récente d’une surface de projection.

Il est vrai que l’ancienne acception du terme n’a pas du tout vieilli. On parle toujours d’un écran de fumée, d’un écran de verdure, voire d’écran total pour désigner une crème qui protège la peau contre les rayons du soleil. Des locutions telles que « faire écran » ou « servir d’écran » sont encore d’usage courant et coexistent dans notre discours avec des expressions plus récentes, comme « vedettes de l’écran », « porter un roman à l’écran » ou « crever l’écran ».

Pour nous, hommes et femmes du XXIe siècle, qui avons l’habitude de considérer nos multiples écrans comme des fenêtres sur le monde, il n’est pas inutile de rappeler que la signification première du mot n’est pas celle d’ouverture, ni de « lucarne », mais, tout au contraire, celle d’obstacle. Souvent même d’obstacle à la vision ou à la lumière.

On devine comment s’est produit le glissement de sens. Pour que nous puissions voir l’image diffusée par le projecteur du cinématographe, il faut que cette image ait été interceptée par un écran. Quelles que soient les techniques de projection, l’écran est toujours cet espace où les images venues de partout sont « détenues », en quelque sorte, pour que nous puissions les contempler à loisir.

Ce qui permet le mieux d’appréhender ce double sens du mot « écran », c’est l’idée de « barrière » ou de « frontière », c’est-à-dire d’un lieu où l’on s’arrête, où l’on est intercepté, mais également d’un lieu de traversée, de franchissement, de passage.

Une autre notion a suivi un parcours comparable : celle de « toile ». Présente dans le Dictionnaire depuis les origines, la toile a été « détournée », comme l’écran, par le cinéma puis par l’internet.

Dans la première édition du Dictionnaire, présentée solennellement à Louis XIV en 1694, « toile » est définie comme un « tissu de fils de lin ou de chanvre ». Diverses variétés sont alignées : « toile fine, déliée, toile claire, toile de ménage, toile de batiste, toile crue ou écrue, toile de Hollande, de Normandie, de Bretagne, etc. » Des expressions sont citées :

« ourdir de la toile, faire de la toile, il a tant de pièces de toile sur le métier... ». Ainsi que des proverbes et des dictons : « On dit Il a trop de caquet, il n’aura pas ma toile pour dire qu’on ne veut point avoir affaire avec de grands parleurs. On dit d’une affaire qui recommence toujours et ne finit point que C’est la toile de Pénélope. »

Deux définitions particulières méritent d’être signalées. La première est d’usage courant et sera reprise, pratiquement telle quelle, une édition après l’autre : « On appelle toile d’araignée une sorte de tissu que font les araignées avec des fils qu’elles tirent de leur ventre et qu’elles tendent pour prendre des mouches » ; la seconde se révèlera plus datée et sera, de ce fait, constamment amendée : « On appelle toile peinte une toile de coton qui vient des Indes et qui est imprimée de diverses couleurs. »

Ces mêmes explications reviendront dans les éditions ultérieures du Dictionnaire, avec quelques détails supplémentaires : « Toile de Hollande ou d’Hollande... » ; «  Ordinairement, par toile peinte on entend une toile peinte aux Indes ou à la manière des Indes, avec des couleurs solides et durables. On imite aujourd’hui en France les toiles peintes des Indes et on y peint des toiles de chanvre et de lin comme celles de coton. » Et l’on trouve aussi dans la quatrième édition, publiée en 1762, un sens nouveau qui n’avait pas été signalé jusque-là :

« On appelle toile le rideau qui cache le théâtre. Quand la toile fut levée, on aperçut dans le fond du théâtre... ». L’exemple s’achève sur ces points de suspension.

La cinquième édition, qui date de 1798, comprend cette curiosité médicale : « On appelle toile de mai une toile qu’on enduit de beurre, principalement au mois de mai, et qui est excellente à appliquer sur un grand nombre de plaies. On l’appelait aussi toile de Du Coêdic, du nom d’un homme secourable qui en distribuait beaucoup et qui l’a mise en vogue. » Définition affinée dans l’édition suivante, celle de 1835 : « Toile qu’on enduit d’un emplâtre agglutinatif dans lequel il entre un peu de beurre, et une certaine quantité d’alcool affaibli en place de la térébenthine ».

Ce vénérable produit n’est plus mentionné dans la huitième édition, achevée en 1935. En disparaît également toute référence aux Indes lorsqu’il s’agit de toiles peintes. Un sens nouveau s’impose, dont on s’étonne qu’il ne soit apparu ni du temps de Poussin, ni du temps de David : « Toile se dit spécialement, en termes de peinture, de la toile préparée et clouée sur un châssis, sur laquelle on peint. Il se dit, par extension, d’un tableau peint sur toile. Le musée possède plusieurs toiles de ce peintre ».

Aucune allusion, en revanche, à la toile qui sert d’écran au cinématographe. Il est vrai que l’emploi de ce mot demeure, aujourd’hui encore, plutôt familier, comme dans l’expression « on se fait une toile ? » par laquelle on propose à ses amis d’aller au cinéma ensemble. Et aucune allusion encore, bien entendu, à la « toile aux dimensions du monde » par laquelle on désigne le vaste réseau de sites connectés à l’internet, concept directement inspiré de la toile que tisse l’araignée, et qui, en anglais, se dit « web » – un mot qui frappe aujourd’hui avec insistance à la porte du Dictionnaire ; l’Académie pourra-t-elle l’éconduire lorsqu’elle se penchera, dans quelques années, sur les toutes dernières lettres de l’alphabet ?

 

Amin Maalouf
de l’Académie française

Éloge du vouvoiement (ou du voussoiement)

Le 06 juin 2013

Bloc-notes

vitoux.jpgOublions un instant cette vieille querelle byzantine entre les partisans du vouvoiement et ceux du voussoiement ! Les premiers font observer à bon droit que le terme « voussoiement » a vieilli (le Grand Robert le souligne) et que le vouvoiement, plus euphonique et compréhensible, est par ailleurs lui aussi d’un usage très ancien ; les seconds soulignent que les mots « vouvoiement » ou « vouvoyer » sont mal formés, et d’appeler Littré à la rescousse : « “Vous” ne peut amener la syllabe “voy”, tandis que “tutoyer” est fait de “tu” et “toi”. »

À propos de Byzance, on considère généralement que le passage du tutoiement au vouvoiement pourrait venir de Dioclétien (245-313), qui divisa l’Empire romain entre Orient et Occident, chacun des deux nouveaux Auguste étant assisté lui-même d’un César. Quand l’un des souverains parlait non pas en son nom propre mais encore au nom des trois autres, il renonçait à l’ego, première personne du singulier, pour le nos, première personne du pluriel, et on lui répondait par le vos, deuxième personne du pluriel…

Dont acte !

Je voudrais simplement déplorer ici le recul progressif du vous, dans la conversation courante, ou, plus exactement, la violence que les partisans du « tu » imposent à nos rapports sociaux. Il ne s’agit pas bien entendu de pleurer l’âge classique où le « vous » s’imposait quasiment à tous, où l’on ne tutoyait guère que les valets, les gens de basse condition (ce qui était une autre forme de violence), mais de regretter cette déferlante du tutoiement consécutive à l’esprit de mai 68, quand on s’est efforcé de bannir toute hiérarchie, toute barrière entre les individus, leurs âges, leurs fonctions, entre les élèves et les professeurs… Roland Barthes s’affligea le premier de cette calamité. « Le tutoiement, ruine de mai », disait-il.

Je pense à ce journaliste de télévision qui connut il y a quelques années une éphémère notoriété et s’était fait gloire de tutoyer les hommes politiques, ministres, députés ou présidents, qu’il interrogeait. La tristesse venait moins de sa goujaterie, assez fréquente au demeurant dans le monde audiovisuel, que de la docilité des personnalités invitées, trop heureuses de s’exprimer, même à de telles conditions !

En vérité, l’hésitation, le choix, le balancement entre le « vous » et le « tu » offre quelque chose de délicieux et d’infiniment significatif dans la conversation, dans cette politesse ou, mieux, dans cette délicatesse des rapports humains, dans l’établissement de ces nuances entre la courtoisie et l’intimité, la déférence et l’amitié, le respect et la complicité. Il faut aimer tout autant le « vous » de la séduction que le « tu » qu’échangent ensuite les amants ; il existe un érotisme du vouvoiement ou de son abandon comme il y en a un du dévoilement… Plaignons, plus généralement, ceux qui méconnaissent ces subtilités, et malheur aux langues qui les ignorent !

Le « tu » qui prévaut de plus en plus aujourd’hui simplifie ou, pis, uniformise le langage et les rapports entre les individus. On ne se méfie jamais assez des uniformes. Du tutoiement obligatoire des « camarades », comme des bourreaux et de leurs victimes. De ce qui rend en bref la société unie, semblable, obéissante, obligatoire. Au risque d’inventer un néologisme intrépide, je dirais que le tutoielitarisme est un totalitarisme.

Frédéric Vitoux
de l’Académie française

Du polichinelle au punch

Le 02 mai 2013

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sallenave.jpgBalzac, Le Cabinet des antiques, 1838. Rastignac regarde le jeune vicomte d’Esgrignon, fraîchement débarqué à Paris, et sur lequel une grande dame semble avoir jeté son dévolu. « Mon cher, dit-il à son ami Marsay, il sera, uist ! sifflé comme un polichinelle par un cocher de fiacre. »

Cette phrase énigmatique nous entraîne dans un dédale de mots extrêmement curieux.

Qu’est-ce qu’un « polichinelle » ? Quelques dictionnaires le signalent : le polichinelle, c’est de l’eau-de-vie. Mais comment et pourquoi ?

L’origine de Polichinelle est bien connue : Polichinelle, c’est la marionnette « Pulcinella », qui en italien veut dire « bec de poulet », à cause de son nez crochu. Ses origines se perdent dans la nuit des temps : c’est le bouffon Maccus, romain et même pré-romain, une figure archaïque, méchante, volontiers obscène. De là, le polichinelle français, bouffon, joyeux, menteur, matamore. Dont le nom se retrouve dans diverses expressions populaires, comme « être un polichinelle », être un pantin, quelqu’un dont on tire les ficelles et qui change tout le temps d’avis. Ou « secret de polichinelle » (un secret que tout le monde connaît) ou encore « avoir un polichinelle dans le tiroir », être enceinte.

En Angleterre, sous les Stuarts, Pulcinella devient « Punchinello », et enfin « Punch », ou « Mister Punch », tantôt jovial et bon enfant, tantôt parfait scélérat qui séduit toutes les femmes, tue la sienne, et s’en prend même au vieil Old Nick, le diable. En 1841, un hebdomadaire satirique en prendra le nom. Car punch, c’est aussi, en anglais, un mot du vocabulaire de la boxe, qui signifie « coup de poing vigoureux ». On y reconnaît l’ancien français ponchon, coup de pique, de pointe ou de poing. D’où l’expression moderne « avoir du punch », en anglais et en français d’aujourd’hui, au sens d’avoir du tonus, une grande capacité réactive… (d’où peut-être « avoir la pêche », par assonance ?)

Et le punch, c’est aussi une boisson, qui ne doit rien à Pulcinella, mais tout au rhum de la Jamaïque mêlé de sucre de canne. Son nom viendrait de l’hindi pendj : « cinq », comme penta en grec, parce qu’il y entre cinq ingrédients : thé, sucre, eau-de-vie, cannelle et citron. Mais comme sa vigueur roborative ne fait aucun doute, on voit bien la confusion qui s’est produite avec punch, au sens de « coup de poing » (bien que le punch boisson se prononce « ponche » – c’est d’ailleurs ainsi que le mot fut longtemps orthographié). Et très probablement avec Mister Punch, la marionnette libidineuse.

Mais revenons à Balzac, et au « polichinelle » que « siffle » le cocher : d’où lui vient ce nom ? Est-ce parce qu’une forte consommation d’eau-de-vie donne au buveur des gestes de pantin ? Est-ce une forme populaire du « punch », boisson à la mode dans les cercles romantiques ? Mais comment et par quel mystère le « polichinelle » du cocher aurait-il retrouvé le pulcinella des origines, devenu en anglais punchinello puis Mister Punch ? Et ayant, dans cette métamorphose, rencontré le punch de la Jamaïque ?

La question est ouverte.

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Défense du point-virgule

Le 04 avril 2013

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sallenave.jpg« En province, les femmes dont peut s’éprendre un homme sont rares : une belle jeune fille riche, il ne l’obtiendrait pas dans un pays où tout est calcul ; une belle fille pauvre, il lui est interdit de l’aimer ; ce serait comme disent les provinciaux, marier la faim et la soif ; enfin une solitude monacale est dangereuse au jeune âge. »

Ce court texte de Balzac, emprunté à La Vieille Fille (1836), donne un parfait exemple de la nature, de la fonction, de l’usage du point-virgule.

Il s’agit d’une seule phrase qui propose l’illustration et le commentaire d’une vérité d’expérience : la rareté des jeunes filles disponibles en province. La phrase se développe en plusieurs parties, à la fois séparées et reliées par des points-virgules. Notons que ces parties de longueur égale ne sont pas sur le même registre. Illustration et commentaires ne sont pas sur le même plan ; ils sont cependant réunis et mis à égalité par un même point-virgule.

D’où une série de questions. La virgule aurait-elle été préférable ? Non. Qu’on l’essaie : on verra qu’elle enlève toute structure à la phrase. Le point, alors ? Qu’on l’essaie aussi : et on verra qu’il donne au récit un ton d’énumération laconique et brutale qui ne convient pas à un propos fait de distance et d’ironie légère.

Le point-virgule non seulement convient, mais il est indispensable. Il laisse à la phrase le temps de s’épanouir, il évite de rompre l’unité de la pensée par la multiplication des phrases courtes. Il respecte la phrase, mais il la construit, au lieu d’en juxtaposer les éléments comme le fait la virgule.

Le point-virgule est le signe de ponctuation par lequel on peut donner à la phrase une certaine ampleur, autrement que par la molle et paresseuse succession de virgules. Le point-virgule confère à la phrase une rigueur sans excès, il en module le ton, et fait ainsi entendre la voix de l’auteur.

Dans son Traité de la ponctuation française (Tel, 1991), Jacques Drillon écrit : « Le point-virgule atteste un plaisir de penser. »

C’est si vrai qu’on ne saurait se résigner facilement à sa disparition partout annoncée.

 

Danièle Sallenave
de l’Académie française

Avenir

Le 07 mars 2013

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marion.jpgDans l’attitude naturelle, le temps passe pour ainsi dire uniformément : avant, pendant, après, futur, présent, passé. Un flux, un flot, un courant, régulier et homogène, littéralement sans histoire. Et cette conception suffit bien à la vie au jour le jour, où, finalement, il ne se passe pas grand-chose, sinon ce qui pouvait se prévoir et, sitôt vécu, ne perd rien à se faire oublier. Pourtant, quand quelque chose arrive vraiment, cette uniforme régularité se brise : il y a un avant et un après, entre lesquels, pour le meilleur parfois, pour le pire souvent, nous ne sommes plus le même, parce que le monde aussi a radicalement changé d’allure. Nous expérimentons alors un autre temps, non pas celui qui coule régulièrement, en bon compagnon de route, animal de compagnie sans surprise (peu importe qu’il s’agisse d’ailleurs du temps de la métaphysique classique ou de la durée de Bergson, en l’occurrence du même bord), mais la rupture franche, l’irréductible altération, le surgissement ou l’engloutissement. On parle alors d’évènement.

La langue permet-elle de dire l’évènement ? La question se pose d’autant plus que la philosophie ne se trouve, aujourd’hui encore, pas très équipée en concepts pour le penser. Or, le français a ses ressources pour dire l’évènement. D’où vient l’évènement? Avant de tenter de répondre, notons qu’« avenir » recèle déjà une possibilité oubliée : le substantif « avenir », qu’on tient trop facilement pour un synonyme du futur (qui, lui, appartient au temps comme flux continu), renvoie aussi à un verbe, « avenir », contraction d’« advenir ». L’avenir advient, ou même avient, les auteurs du xviie siècle le disaient souvent. Il arrive sans qu’on puisse toujours, ni même souvent le prévoir, le voir à l’avance. Ce qui avient vient par surprise, comme le voleur dans la nuit, dit l’Écriture. Son advenue ne s’avance pas de loin comme dans nos avenues, où l’on voit bien à l’avance ce qui arrive, voiture ou piéton. Elle avient, d’un coup, d’elle-même et d’elle seule. L’arrivée le cède ici à l’arrivage. « Arrivage », c’est-à-dire, au contraire de l’arrivée à l’heure, selon l’horaire prévu, d’un train en gare, une arrivée imprévue : celle de la pêche, où le nombre, la qualité et l’heure des poissons délivrés dépend des circonstances, de la chance, du transport, et ne peut se prévoir dans un menu de restaurant, qui indique seulement « selon l’arrivage ». Descartes, pour définir la surprise caractéristique de la première de toutes les passions, l’admiration (car on ne peut admirer que ce qu’on ne connaît pas encore, ni ne prévoit, voire ce qu’on voit même à peine), n’hésite pas à parler de l’« ... arrivement subit et inopiné de l’impression » (Passions de l’Âme, § 146).

Ne pourrait-on pas trouver un verbe pour soutenir, comme « avenir » soutient l’avenir, l’évènement ? Que fait l’évènement quand il se produit, se met en avant et en avance sur nous ? Péguy, dans un brouillon, imagine une réponse : « Le monde travaille aux pièces, mais (devient, évient, s’écoule) passe à l’heure. » À quelle heure passe le monde ? À la sienne, pas à la nôtre. Ainsi vient l’évènement, en évenant envers et contre tout.

 

Jean-Luc Marion
de l’Académie française

Revirement

Le 07 février 2013

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M. Marc FumaroliIl ne faut être dogmatique en rien, sauf en grammaire. Mais lorsqu’il s’agit du choix des mots et des modes d’expression, chacun peut et doit se faire une doctrine. J’ai tendance pour mon compte personnel à limiter autant que possible l’emploi des substantifs français à suffixe en -ment, en -isme, voire en -tion et en -té, qui prolifèrent dans le discours d’aujourd’hui du fait de leur apparence pseudo-savante et de leur allure sévère et abstraite. Pour vous épater, on vous parlera sur le poste ou à l’écran, avec l’autorité du sociologue chevronné, de « positionnement », pour dire attitude, et d’« autoritarisme » pour dire tyrannie. Comment se dérober à ce parasitage de la langue de tous par ce vocabulaire pédantesque ? Comment ne pas s’en laisser accroire ?

On peut recourir aux synonymes moins prétentieux, comme je viens de le faire. On peut aussi et surtout faire appel aux expressions figurées pour remplacer le concept pesant qui veut impressionner par de vives images qui amusent ou qui émeuvent.

Supposons que nous ayons à parler de « revirement », mot contre lequel je n’ai aucune objection, qui est loin de compter parmi les pires de sa famille, mais dont le sens très général ignore la nuance exacte de virage ou de volte-face dont il est question dans chaque cas précis.

S’il s’agit de stigmatiser un changement très intéressé de parti ou d’opinion, il vaudra mieux parler de tourner casaque ou de retourner sa veste. S’il est question d’un recours à une autre tactique, la première n’ayant pas donné les fruits escomptés, on pourra parler avec une certaine ironie de changer son fusil d’épaule. Si l’on veut faire le portrait d’un instable, ou à plus forte raison d’une girouette, on dira qu’il (ou elle) change d’avis comme de chemise.

Si l’on veut faire allusion à un changement d’orientation sexuelle, on dira pudiquement mais clairement qu’il (ou elle) a viré sa cuti ou, pour un homme, qu’il est passé du côté de la jaquette flottante. L’exotisme subtil du mot « casaque », importé du turc au xve siècle, et entré depuis dans le vocabulaire du vêtement militaire, ou l’élégance cérémonieuse du mot « jaquette », qui vient de la haute mode masculine, ajoutent tout leur piquant à des virages qui ne sont jamais de simples revirements.

C’est un jeu très amusant que de prendre un par un ces substantifs qui pèsent et qui posent et de leur trouver des substituts verbaux et imagés qui précisent le sens recherché en même temps qu’ils amusent l’interlocuteur. Je vous invite à ce divertissement de société, qui peut conduire aussi à aiguiser le sens des niveaux de style. Il est évident par exemple que « faire volte-face », qui vient du langage de l’équitation, est plus respectueux, et de style plus soutenu, que « tourner casaque », qui vient du langage de la désertion militaire et qui implique une intention méprisante. On ne s’instruit jamais autant qu’à se retourner sur la langue que nous parlons et à scruter ses ressources inaperçues.

 

Marc Fumaroli
de l’Académie française

« Dire, Ne pas dire » un an après

Le 03 janvier 2013

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pouliquen.jpgUn an après le lancement de Dire, Ne pas dire il est légitime de s’interroger sur les effets de l’initiative que prit alors notre Académie de doter son site d’un outil permettant une relation plus ouverte, plus spontanée avec ceux des internautes qui se disaient sensibles au bon usage de notre langue et qui semblaient douter de notre réactivité face aux agressions dont elle était victime. À cette interrogation la réponse est claire, ces effets furent heureux. Chacun des cent cinquante articles  concernant les emplois fautifs, les extensions de sens abusives, les néologismes, les anglicismes, etc., qui y furent proposés et retenus chaque mois par notre Compagnie fut à l’origine d’une correspondance abondante et riche de suggestions rejoignant les nôtres. Si certains reprochèrent à l’Académie un retard dans l’adoption de mots récents, le plus souvent injustement car il s’agissait de mots déjà admis par la Commission du Dictionnaire, mais non encore publiés ou présents sur la Toile, et si d’autres l’accusèrent d’être trop passive, cette correspondance fut le plus souvent enthousiaste car elle répondait aux soucis de nos lecteurs, auxquels il était démontré que l’Académie ne restait pas indifférente aux entorses infligées couramment à la langue française. En somme un vrai dialogue s’établit entre notre Compagnie et un public passionnément attaché au bien parler.

Une étude statistique de la fréquentation de Dire, Ne pas dire nous confirme qu’à la curiosité que suscita l’annonce par les médias de son lancement a succédé une consultation régulière, attentive de ses pages. Une analyse précise de son audience au cours des dix premiers mois de son existence, du 1er novembre 2011 au 31 août 2012, met en évidence les éléments suivants : 45 395 visiteurs uniques nous ont fréquenté, qui furent responsables de 63 483 visites en consultant 199 387 pages (3,14 pages par visiteur) avec, ce qui est notable, une durée moyenne de visite de 2 minutes 49 secondes et un taux de rebond de 55 %. 72 % d’entre eux nous rendaient visite pour la première fois tandis que 28 % consultèrent plusieurs fois notre site. Il est intéressant de noter que, parmi les rubriques proposées, c’est celle des Emplois fautifs qui fut la plus consultée, suivie à égalité par Extensions de sens, Bonheurs et surprises et Néologismes et anglicismes. Les bloc-notes sont régulièrement lus. C’est donc, en moyenne, 4 500 internautes qui s’informent chaque mois des propositions de notre site Dire, Ne pas dire. Ils sont une fraction des 33 429 internautes qui, entre le 22 octobre et le 21 novembre derniers, ont rendu visite au site de l’Académie française. Une majorité d’entre eux est naturellement d’origine française (23 044) à laquelle s’ajoutent deux à trois mille francophones originaires en parts égales du Canada, de Suisse, de Belgique et d’Algérie. Il en vient aussi des États-Unis, d’Allemagne, d’Italie et d’Espagne, environ huit cents pour chacun de ces pays. On remarque aussi que la correspondance entretenue avec Dire, Ne pas dire s’est modifiée au cours des mois. Si les internautes signalèrent au départ les fautes les plus grossières du langage parlé et se rassurèrent en voyant que l’Académie les réprouvait également, ils nous ont ensuite demandé si telle ou telle expression, lue ou entendue ici ou là, était correcte et d’en préciser, le cas échéant, les conditions d’emploi. Ils entretiennent avec le Service du Dictionnaire des échanges dont il nous paraît judicieux de publier chaque mois les plus instructifs. Il apparaît nettement que la création de Dire, Ne pas dire a favorisé cette relation avec le Dictionnaire de l’Académie française et le service si compétent de ce dictionnaire.

Peut-on prétendre encore que l’Académie française se cloître entre ses murs et reste indifférente aux mauvais traitements infligés à notre langue ? S’il se peut que certains le croient encore, je les invite à taper sur leur clavier « Académie française » et à choisir, parmi les diverses rubriques qui sont offertes, « Dire, Ne pas dire». Ils y retrouveront sans doute une part de leurs préoccupations concernant notre belle langue.

 

Yves Pouliquen
de l’Académie française

De la mer des Caraïbes à « La Tempête » de Shakespeare - Voyages d’un mot

Le 03 décembre 2012

Bloc-notes

delay_florence.jpgC’est le marin Rodrigo de Triana qui, dans la nuit du 11 au 12 octobre 1492, vit la terre en premier. Sauvés. L’île de l’archipel des Bahamas sur laquelle ils débarquèrent au matin, Christophe Colomb la baptisa aussitôt San Salvador. Des Indiens nus et pacifiques vinrent à leur rencontre. À ce que croit comprendre Christophe Colomb (les uns parlant le castillan et les autres l’arawak, comment se pourraient-ils comprendre ?), les pacifiques ont grand peur des guerriers d’une terre ou d’une île voisine, qui ont des têtes de chien, mangent des êtres humains, et qu’ils appellent Caniba ou Canibal. Ils parlent des Cariba (qui donneront leur nom à la mer des Caraïbes), mais Colomb entend Caniba. Can, en espagnol, signifie « chien » (d’où les têtes de chien), et kan (même prononciation) signifie « khan ». Or on sait que Colomb a « découvert » l’Amérique par hasard : il est en fait à la recherche des Indes miraculeuses de Marco Polo, et se croit quasi arrivé. Dans son Journal de bord transcrit et abrégé par le père Las Casas (l’original ayant disparu), on peut lire le 11 décembre de la même année : « Je répète donc, dit l’Amiral, que Caniba n’est pas autre chose que le peuple du Grand Khan, qui doit être voisin de celui-ci. Ils ont des vaisseaux, viennent capturer ceux-ci et, comme ceux qui sont pris ne reviennent pas, les autres croient qu’ils ont été mangés. Chaque jour, dit l’Amiral, nous comprenons mieux ces Indiens, et eux de même, bien que plusieurs fois ils aient entendu une chose pour une autre […] » !

Notre Dictionnaire rappelle ainsi l’étymologie du mot cannibale : n. xvie siècle, canibale. Emprunté de l’espagnol canibal, lui-même de l’arawak caniba, « hardi », servant à désigner les Caraïbes antillais.

Michel de Montaigne n’avait pas trente ans quand il se rendit à Rouen, à la suite de l’armée royale qui reprit la ville aux huguenots. C’est là qu’en compagnie du roi Charles IX, qui avait douze ans, il fit la rencontre de trois Indiens du Brésil qui furent interrogés sur leurs premières impressions : entrée des traducteurs. Il parla à l’un d’eux fort longtemps, pas assez à son gré, déplorant la bêtise du truchement. Il en apprit beaucoup plus auprès de Villegagnon. Cet ancien marin avait été envoyé vers l’actuel Brésil par Coligny avec six cents colons pour « prendre terre », terre qu’il nomma « la France antarctique » et où il passa plusieurs années. Montaigne se fie à lui : « Cet homme que j’avoy, estoit homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre veritable tesmoignage ; car les fines gens remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils les glosent. » De plus, Villegagnon ne manque pas de lui faire rencontrer plusieurs matelots et marchands qu’il a connus pendant son voyage. De cette véritable enquête et de sa réflexion naît le magnifique essai intitulé « Des Cannibales » (Essais, livre I, chapitre XXXI), chef d’ceuvre de tolérance. Le mot est donc entré en France au xvie siècle, et par la grande porte. Sous la plume de Montaigne il prend un autre sens :

« Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. »

La traduction anglaise des Essais de Montaigne parut en 1603. William Shakespeare s’en inspire à plusieurs reprises dans sa dernière pièce, La Tempête. Le duc magicien Prospero, victime d’une trahison, a été abandonné au large sur un esquif avec sa fille Miranda. Père et fille ont survécu. Les vents les ont conduits jusqu’à une île où Prospero utilise ses pouvoirs magiques pour se faire obéir des esprits qui la peuplent. C’est lui qui suscite la tempête, ayant chargé l’esprit de l’air qu’il tient à son service, le gracieux Ariel, de provoquer le naufrage d’un vaisseau qui compte parmi ses passagers ceux qui l’ont trahi.

La société rêvée qu’imagine le bon Gonzalo, un des naufragés, emprunte maints traits à la société dite sauvage des « Cannibales ». Mais le plus étonnant est le nom donné par Shakespeare à l’esprit de la terre, habitant légitime de cette île, être difforme et maudit que Prospero a réduit à l’esclavage. S’inspirant du mot « cannibale », le poète anglais l’a nommé Caliban.

Dans un essai qui provoqua de vives discussions, Caliban parle, paru en 1928, notre confrère Jean Guéhenno exposait son expérience d’enfant du peuple devenu agrégé et faisait de Caliban le mal-aimé le symbole du peuple. Dans un autre essai paru à Cuba en 1971, l’écrivain Roberto Fernàndez Retamar réhabilite à son tour celui qui, à ses yeux, incarne les habitants spoliés et colonisés de « notre » Amérique. Son livre, traduit en français aux éditions Maspero, a pour titre Caliban Cannibale, titre qui résume notre histoire.

 

Florence Delay
de l’Académie française

Quand un mot insensé en vide beaucoup d’autres de leur sens

Le 08 novembre 2012

Bloc-notes

M. Marc FumaroliUn de nos fidèles lecteurs de cette rubrique : « Dire, ne pas dire », M. Henri Raynal, poète et auteur de plusieurs ouvrages de salubrité publique langagière, m’adresse par lettre toute une série d’observations tirées de son dernier ouvrage (Ils ont décidé que l’univers ne les concernait pas). Elles méritent d’être partagées avec l’ensemble d’entre nous, tous autant que nous sommes, amis de notre langue et anxieux des périls qui l’assaillent. M. Raynal fait remarquer que le plus dangereux de ces périls n’est pas l’invasion de l’anglais et des anglicismes, fort encombrante il est vrai, mais provient des locuteurs français eux-mêmes, qui se font complaisamment véhicules de mots employés à contresens, et se substituant d’autorité aux mots qui font sens. Il compare ces mots intrus, qui éliminent les mots légitimes et faussent la précision et donc la clarté de notre langue, à ces « virus » qui, introduits malignement dans un système informatique, ruinent son fonctionnement, ou encore à ces « algues tueuses » qui, une fois introduites dans un écosystème marin, y font un ménage par le vide.

Quelques exemples. Le mot produit : il tend à éliminer, dans sa vague généralité, les mots exacts article, œuvre, denrée, engin, appareil, équipement, et à désigner aussi bien un appartement mis en vente par une agence qu’un voyage organisé par un autre type d’agence, une formule de placement pour demandeur d’emploi, un disque compact dans un grand magasin ou une installation d’art contemporain dans une galerie ad hoc. Trop de choses très différentes désignées en vrac par un seul mot de la langue de bois commerciale.

Autre exemple, le participe passé dédié. Lorsqu’un « trader » nous explique qu’il a été « dédié en tant qu’assistant à un desk », il devrait dire affecté. Lorsqu’un magazine vante son « équipe de journalistes dédiés », il veut dire spécialisés, mais il préfère recourir à ce qualificatif vaguement noble, et vidé de son sens quasi synonyme de consacré. Du coup, consacré est éliminé de la langue, en compagnie de réservé, destiné, dévolu à ; ou bien conçu, étudié, utilisé pour ; ou encore spécialisé, approprié à.

Encore d’autres ? Gérer, employé à tout bout de champ et éliminant maîtriser, administrer, surmonter, mener à bien, etc.

Opportunité : au sens exact, c’est le caractère de ce qui vient à propos, celui par exemple d’un moment propice, saisi à temps ou manqué. Vidé de ce sens et employé à bouche que veux-tu, il est réduit au sens d’occasion commerciale, de solde, de possibilité, d’offre, et met au rancart tous ces mots.

Évident, mot cartésien par excellence – qualifiant l’acquiescement sans réserve de la raison à une conclusion qui s’impose, s’est dégradé en facile, ou, à la forme négative, en difficile, compliqué, autant d’appréciations fort vagues.

Récupérer : on ne va plus chercher ses enfants à l’école, on va les récupérer. On ne recueille plus un naufragé, on le récupère. On ne va plus retrouver l’autoroute, mais la récupérer. Hommes, bêtes et choses sont ramassés à égalité par le même râteau, qui se substitue à tout un riche vocabulaire.

Structure : mot fourre-tout, mot à prétention savante, tend à remplacer bâtiment, service, administration, organisme, agence, groupe, institution, compagnie, entreprise, équipement, installation, charpente, échafaudage.

À travers : cette locution adverbiale a quasi phagocyté par, avec, au moyen de, grâce à, à l’aide de, par l’entremise de, à la faveur de, à l’occasion de, par l’intermédiaire de. On dira : « Ces informations nous sont parvenues à travers les insurgés », « J’ai connu Jean à travers Fabienne », ou même on écrira : « À la bataille de Crécy les chevaliers s’affrontèrent à travers leurs lances. »

Ce phénomène de rétrécissement de la langue par impropriétés grotesques mais tueuses n’avait pas assez été remarqué ni diagnostiqué. Merci, Monsieur Henri Raynal !

 

Marc Fumaroli
de l’Académie française

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