Dire, ne pas dire

Accueil

La guerre du propre contre le commun

Le 8 février 2019

Bloc-notes

Sauf le nôtre, nos dictionnaires usuels séparent les noms propres toponymes, patronymes des communs. Envahissement, les premiers s’emparent des seconds.

Selon une vénérable tradition française, nous n’achetons plus depuis longtemps du vin, mais du bordeaux, du graves, toponymes, mieux, du Smith Haut Lafitte, patronyme. De même, les marchés n’offrent pas du fromage, mais du livarot, saint-nectaire ou roquefort, toponymes. Cet usage ancien se retrouva, plus récemment, dans la vente des automobiles, qui ne présente plus des voitures, mais des Renault, Citroën ou Toyota. Dans ce domaine les noms propres ont supprimé les noms communs.

Dans des magasins géants, la grande distribution précipita le phénomène. En ces lieux, vous ne trouverez plus des mouchoirs, mais des Kleenex, de la sauce tomate, mais du Ketchup. Il peut même arriver que le nom du produit manque sur l’emballage, chose qui gêne parfois les courses, surtout lorsqu’on arrive pour la première fois en pays étranger dont on connaît les langues, non les concurrences commerciales. Les marques prennent toute la place de sorte que l’on ne sait plus ce que l’on achète. Ainsi des noms propres chassent-ils les noms communs.

Cette guerre devient une dérive massive des langues. Preuve : les copies de nos élèves, les romans contemporains regorgent de marques. Comment qualifier cette substitution ?

J’ai passé ma jeunesse dans des pensionnats. À la rentrée des classes, ma mère cousait sur mon linge mes initiales au fil rouge. Coutume qui permettait, passé la buanderie publique, de reconnaître chemises et chaussettes, mes propriétés. Ce linge est à moi parce qu’il est marqué. J’use de ce mot à dessein. Une marque désigne une propriété. Les mots sont-ils des marques sur les choses sans nom ?

Lorsque j’achète une voiture, nulle trace de mon nom ne figure sur la carrosserie ; au contraire Renault ou Toyota y est gravé en grandes lettres. Donc le véhicule est moins à moi, l’acheteur, qu’il ne reste au constructeur, qui profite même de cette aubaine car, gratuitement, j’afficherai partout sa publicité. D’une certaine manière, il me vole.

La marque, c’est le vol. Un vol dont l’acheteur est certes victime, mais il s’agit surtout, à mes yeux, d’un viol de la langue. À leur profit, les noms propres volent les noms communs, dont les termes parlent d’eux-mêmes : ceux-ci désignent le bien commun ; ceux-là se réfèrent à la propriété. Une marque pose donc la question du droit de propriété et la résout en s’appropriant une chose commune.

Autant il est facile de trouver l’origine du mot marque et sa fonction linguistique dans le droit de propriété, autant la date de son apparition historique sur le marché reste, à ma connaissance, inconnue.

Sauf que, feuilletant un vieux grimoire de l’époque hellénistique, je découvris que les putains d’Alexandrie sculptaient en négatif leur nom et leur adresse sous les semelles de leurs sandales et les imprimaient ainsi en marchant sur le sable de la plage. Marchant, elles marquaient.

Leurs clients les suivaient à la trace. La publicité, rien de plus rationnel, fut inventée par les filles publiques. Comment nommer le titulaire d’une marque ? Un fils, en droite ligne, de ces putains alexandrines.

Michel Serres
de l’Académie française

12 ou 13 kilos ou de 12 à 13 kilos mais 12 ou 13 personnes

Le 8 février 2019

Emplois fautifs

Pour exprimer une approximation on peut, quand on parle de choses qui peuvent être divisées, utiliser le tour de…à… ou la préposition ou. Ainsi on dira aussi bien ce chien pèse douze ou treize kilos que ce chien pèse de douze à treize kilos, puisque ces kilos peuvent être divisés en unités plus petites. Il n’en va pas de même quand on évoque ce qui est indivisible, en particulier des êtres vivants. On ne dira donc pas il y avait de douze à treize invités, mais uniquement il y avait douze ou treize invités. Cette remarque ne vaut bien sûr plus, même s’agissant d’êtres vivants, si les deux nombres donnés ne se suivent pas : Il y avait déjà de vingt à trente personnes quand il est arrivé.

Aux quatre coins du globe

Le 8 février 2019

Emplois fautifs

Un globe est une sphère et ce nom se trouve surtout dans l’expression « globe terrestre », employée pour désigner la Terre, expression que l’on réduit le plus souvent à « globe ». Nos représentations figurées de notre planète sont des globes mais plus encore des planisphères. Les uns sont en trois dimensions, les autres en deux. On s’efforcera donc de ne pas appliquer le vocabulaire utilisé pour la description des cartes à celle des globes et l’on essaiera de ne pas parler des « quatre coins du globe », une sphère n’ayant, par définition, pas de coin. L’expression aux quatre coins de la Terre est, quant à elle, scientifiquement tout aussi inexacte, mais elle a pour elle l’ancienneté et le fait qu’elle date d’un temps où l’on imaginait notre planète comme étant plate. On évitera aussi la forme aberrante : Aux quatre coins de l’hexagone.

Nous n’avons pas été concertés

Le 8 février 2019

Emplois fautifs

Le verbe concerter se rencontre surtout à la forme pronominale, se concerter, et indique alors que l’on cherche une entente en vue d’un projet commun. Mais il existe aussi à la voix active et il a, dans ce cas, le sens de « projeter quelque chose en accord avec une ou plusieurs personnes » : on concerte un dessein, une entreprise, etc. Dans cet emploi, il a pour complément d’objet direct un nom abstrait synonyme de « projet » et en aucun cas un nom de personne ou un équivalent. On doit donc bien se garder de tours, que l’on commence à lire ici ou là, comme nous n’avons pas été concertés, une erreur sans doute provoquée par la ressemblance avec nous n’avons pas été consultés.

Tu as vu ce qu’il a dit

Le 8 février 2019

Emplois fautifs

On s’accorde généralement pour faire de la vue le principal de nos sens, et le verbe voir est souvent considéré comme celui grâce auquel nous percevons le monde. Cela se traduit par le fait qu’il se rencontre dans de très nombreuses tournures où l’on pourrait logiquement attendre un autre verbe de perception. Littré rend compte de ce point dans son Dictionnaire ; il y écrit en effet, à l’article Voir : « Apprécier par quelqu’un des sens : Voyez si ce vin est bon. Voyons si cet instrument est d'accord. Il faut voir si cela n'est pas trop chaud. Voyez si c'est la même odeur. » Ces formes, qui ont la caution de l’illustre lexicographe, sont bien sûr parfaitement acceptables, mais il convient d’éviter celles où voir se substitue à un autre verbe plus précis et qui conviendrait mieux. On évitera donc de dire tu as vu ce qu’il a dit ou tu as vu comme la cave empestait le moisi, phrases auxquelles on préfèrera tu as entendu ce qu’il a dit ou tu as senti comme la cave empestait le moisi.

Data science

Le 8 février 2019

Néologismes & anglicismes

Nous essayons dans cette rubrique de proposer des équivalents français corrects aux anglicismes qui s’introduisent dans notre langue. Ils sont nombreux et regrettables, mais le mal n’est pas trop grand quand il s’agit de problèmes de lexique. Les choses se compliquent et s’aggravent quand ce sont les structures mêmes de notre langue qui sont touchées. C’est le cas avec la locution data science, « science, étude des données », que l’on voit ici ou là. On signalera que l’anglicisme data est un emprunt d’un participe passé latin signifiant « données », et que ce nom français le remplacerait avantageusement. Mais il faut surtout rappeler que cette antéposition et cette juxtaposition du complément de nom, si elles sont correctes en latin ou en anglais, ne le sont pas dans notre langue, qui veut que le complément suive le nom dont il dépend et qu’il soit relié à ce dernier par une préposition.

Drink

Le 8 février 2019

Néologismes & anglicismes

S’il est parfois désespérant de voir le nombre des anglicismes qui, peu à peu, envahissent notre langue et les devantures des boutiques de nos quartiers, il est sans doute possible de se rassurer en se disant que ces formes n’ont peut-être qu’une courte espérance de vie. Il est quelques exemples qui le montrent, comme le nom drink. Ce dernier, apparu à la fin du xixe siècle, d’abord dans un contexte anglais, s’est répandu entre les deux guerres, le plus souvent porté par une forme d’anglomanie un peu snob ou, pour reprendre le mot de François, le facteur incarné par Jacques Tati dans Jour de fête, « pour faire américain ». Mais il est aujourd’hui désuet ou, pour user d’un terme plus familier, ringard. Que cette constatation ne nous amène pas à cesser de lutter contre ces anglicismes, en attendant que le temps, peu à peu, les efface, mais que, au contraire, elle nous pousse à les combattre plus hardiment, en sachant qu’en matière de langue, comme ailleurs, le pire n’est jamais sûr.

On dit

On ne dit plus

Prendre un verre

La boisson à la mode

Prendre un drink

Le drink à la mode

Possibles et inimaginables

Le 8 février 2019

Extensions de sens abusives

Pour exprimer à la fois l’idée du très grand nombre et celle de l’infinie variété, on recourt volontiers à la locution emphatique possibles et imaginables : Il lui est arrivé toutes les aventures possibles et imaginables, ils ont eu tous les ennuis possibles et imaginables, ils avaient pris toutes les informations possibles et imaginables, etc. Mais ces tours emphatiques s’usent très vite et qui les emploie craint souvent qu’ils ne soient plus assez expressifs. Peut-être est-ce pour cette raison que cette locution est remplacée par possibles et inimaginables, un tour fautif qu’il convient de proscrire.

On dit

On ne dit pas

Il a fait dans sa jeunesse toutes les folies possibles et imaginables

Son affaire a connu toutes les complications possibles et imaginables

Il a fait dans sa jeunesse toutes les folies possibles et inimaginables

Son affaire a connu toutes les complications possibles et inimaginables

Pressuriser pour Pressurer

Le 8 février 2019

Extensions de sens abusives

Les verbes pressurer et pressuriser sont des paronymes et il n’y a que ces deux lettres -is- qui les distinguent l’un de l’autre. Voilà pour la forme. Il n’en va pas de même pour leur sens, même si cette proximité fait que l’on emploie parfois l’un pour l’autre et que, in fine, ils ont un ancêtre commun, le latin premere, « presser, écraser ». Ces deux verbes se différencient aussi par sept siècles d’existence. Pressurer, qui est dérivé de pressoir, date du xiiie siècle et signifie d’abord « presser des fruits ou des grains pour en extraire du jus ou de l’huile ». Par extension, et dans un sens défavorable, il signifie aussi « tirer d’une personne tout ce qu’elle peut donner ». Dans ses souvenirs d’enfance, Renan écrit que « la fortune ne s’acquiert qu’en exploitant les autres et en pressurant les pauvres ». Pressuriser apparaît seulement en 1949, appartient à la langue de l’aéronautique et ne s’emploie guère que dans l’expression « cabine pressurisée » ; c’est une transcription de l’anglais to pressurize, un dérivé de pressure, « pression », qui signifie comme lui « maintenir à une pression constante ». Il convient donc de ne pas confondre ces deux verbes, très proches par la forme, mais bien différents pour le sens.

On dit

On ne dit pas

Le roi a pressuré son peuple

Des contribuables pressurés d’impôts

Le roi a pressurisé son peuple

Des contribuables pressurisés d’impôts

Gourmet, gourmette

Le 8 février 2019

Bonheurs & surprises

Contrairement à ce qu’on pourrait croire en voyant les couples biquet / biquette ou blondinet / blondinette, la gourmette n’est pas plus le féminin du gourmet que la navette n’est celui du navet. Le nom gourmet – et cela devrait mettre fin aux commentaires perfides parfois distillés au sujet de la cuisine d’outre-Manche par ceux qui pensent que gastronomie anglaise est, au même titre qu’obscure clarté ou humide étincelle, un oxymore – nous vient de l’ancien anglais grom, « jeune garçon ». À ce nom, que l’on rattache à to grow, « pousser, croître, se développer », nous devons aussi, mais par un emprunt plus tardif, groom, attesté d’abord chez Balzac en pleine période d’anglomanie triomphante. Notre gourmet s’est d’abord rencontré sous une grande variété de formes : gourme, grommes, gromet, groumet, gerromet. Dans un premier temps il désigna un jeune serviteur ou un jeune commis ; il y avait ainsi, dans la maison des ducs de Bretagne, des officiers subalternes que l’on appelait les gourmes de chambre, mais peu à peu le sens se spécialisa et ce nom désigna un jeune garçon travaillant chez un marchand de vin. On rencontre d’ailleurs, à la fin du Moyen Âge, une forme groumete, une courtière en vin. Un peu plus tard, apparut la forme groumet, un valet chargé de s’occuper des vins et qui était, en quelque sorte, une forme moins noble d’échanson ; puis, par un déplacement du r, sans doute dû à l’influence de gourmand, notre groumet se transforma en gourmet. C’était alors celui qui sait boire les vins en connaisseur, et bientôt aussi, l’un ne semblant pas aller sans l’autre, celui qui sait apprécier la bonne chère en amateur averti.

Quant à notre gourmette, si elle est rangée aujourd’hui dans le domaine « Orfèvrerie » du Dictionnaire de l’Académie française, elle est de moins haute naissance. En effet, avant d’être une chaîne de montre ou de bracelet à mailles plates, elle a été une chaînette métallique tenant à chaque côté du mors de bride et passant sous la mâchoire inférieure du cheval, que l’on appelait aussi mors à gourme. C’est de là que vient l’expression jeter sa gourme, « se livrer aux plaisirs et à certains excès propre à la jeunesse ». On dit d’ailleurs aussi en ce sens : casser sa gourmette. Cette gourme est une maladie des chevaux que Bescherelle définit ainsi : « C’est un écoulement d’une humeur visqueuse, gluante, roussâtre ou blanchâtre, qui flue des naseaux. » Ce nom, gourme, est issu du bas francique wurm ou worm, « pus », des formes à l’origine des noms allemand et anglais signifiant « ver ». Ces termes appartiennent à une famille indo-européenne dans laquelle on trouve aussi le latin vermis, qui par l’intermédiaire de l’ancien français verm, a donné ver. De ce dernier on a tiré la forme vermine, qui a d’abord désigné toutes sortes de petites bêtes nuisibles, souris, serpents, insectes, etc. Il est vrai que les langues ont souvent réuni sous un même vocable les différents animaux qui grouillaient, et l’on passe d’une bestiole à une autre en changeant de langue. Ainsi traduisons-nous Der Bücherwurm (proprement « le ver des livres »), titre d’un célèbre tableau de Carl Spitzweg, par Le Rat de bibliothèque. Notre nom vermine, qui a ensuite désigné des parasites des hommes et des animaux, est tout proche du latin vermina, qui signifiait « spasme, convulsion », et que Paul Festus glosait ainsi : « Dicuntur dolores corporis cum quodam minuto motu, quasi a vermibus scindatur » (« On appelle ainsi des douleurs du corps accompagnées de petits mouvements, qui donnent l’impression que le corps est déchiré par les vers »). À cette vaste famille linguistique appartient aussi le nom vermeil qui, comme la gourmette vue plus haut, ressortit à la langue de l’orfèvrerie, puisqu’il s’agit d’un alliage d’or et d’argent d’une couleur tirant sur le rouge ; mais comme celle de gourmette, son origine est roturière. Vermeil est en effet issu du latin vermiculus, proprement « vermisseau », un nom qui désignait aussi la cochenille, ce petit insecte à partir duquel on fait une teinture écarlate. Mais vermiculus avait aussi d’autres sens : le latin chrétien l’a fréquemment employé pour souligner la misérable petitesse de l’homme par rapport à la magnificence de son créateur. On lit ainsi dans les prières des franciscains : « Quid es tu, dulcissime Deus meus, et quid sum ego, vermiculus ? » (« Qu’es-tu, toi mon Dieu très doux, et que suis-je, moi, petit vermisseau ? »), ou encore dans une lettre de saint Jérôme : « Quae ratio igitur est adversus hunc vermiculum gravioris tentationis? » (« Quelle est donc la cause d’une tentation si active contre un insecte de terre ? »). On notera que dans cette traduction approximative de Félix de Gonnet, au début du xixe siècle, ce qui intéresse dans vermiculus, ce n’est pas la précision zoologique, mais l’insignifiance de l’animal en question, rendue ici par « insecte de terre », et non par « petit ver ». Notons enfin que ce même vermiculus est un parent de notre vermicelle. Nous pouvons donc grâce à lui conclure en retournant à la cuisine où nous avions rencontré notre gourmet. Ces longues pâtes à potage doivent en effet leur nom à l’italien vermicelli, le pluriel de vermicello, « petit ver », un diminutif de verme, qui, comme notre ver, est issu du latin vermis. Ce vermicelle est aussi un bel exemple de l’influence de l’écrit et de l’analogie sur la prononciation. Quand l’Académie le fit figurer pour la première fois dans son Dictionnaire, en 1762, on lisait : « On prononce Vermichelle ». Dans son Dictionnaire critique de la langue française, en 1787, Féraud précisait « Mot emprunté de l’italien, qui disent vermicelli et prononcent vermitcheli ». L’Académie maintint sa recommandation dans la cinquième édition, puis l’abandonna. Littré écrivit encore à cet article, en 1873 : « Vermicelle (vèr-mi-chèl, d’après l’italien ; plusieurs disent ver-mi-sèl, d’après l’orthographe).» Cette dernière et l’analogie avec les autres mots en -celle ont gagné.

Pauvre imbécile

Le 8 février 2019

Bonheurs & surprises

Pauvre imbécile, ce groupe nominal est aujourd’hui une injure, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Jadis, dans ce groupe, pauvre avait une vraie valeur de commisération et non cette connotation méprisante et dédaigneuse qu’il peut avoir aujourd’hui, et ce, parce que l’imbécile était alors une personne caractérisée par sa faiblesse physique et plus encore intellectuelle, et non pas une personne sotte et stupide. C’est ce sens de personne faible physiquement qu’il a encore dans ces vers de La Henriade, de Voltaire : « Prêtres audacieux, imbéciles soldats / Du sabre et de l’épée, ils ont chargé leurs bras. » Quant à la faiblesse intellectuelle, on en a un exemple dans Bajazet, de Racine : « L’imbécile Ibrahim […] / traîne exempt de péril une éternelle enfance : / Indigne également de vivre et de mourir / On l’abandonne aux mains qui daignent le nourrir. »

L’atonie intellectuelle provoquée par l’imbécilité était même devenue un lieu commun de l’iconographie et on la représentait selon un code bien défini. Cette dernière était figurée par une jeune fille assise, les cheveux épars, la poitrine négligemment découverte, l’œil fixe et stupide. L’allégorie était rendue plus manifeste encore par la présence, aux pieds de cette jeune fille, d’huîtres et de coquillages, animaux auxquels on prêtait ordinairement peu d’intelligence et peu d’expressivité. Quant à ces noms, imbécile et imbécilité, (qui fut longtemps écrit imbécillité) ils nous viennent du latin et sont composés à l’aide du préfixe négatif im- et du nom baculus, « bâton ». L’imbécile est donc proprement celui qui n’a pas de bâton pour soutenir ses forces défaillantes. De baculus, le latin avait aussi tiré un diminutif, bacillum, « bâtonnet, baguette ». C’est de lui que nous avons emprunté notre bacille, cette bactérie en forme de bâtonnet. La biologie semble d’ailleurs aimer cette famille linguistique puisque le nom bactérie nous vient du grec baktêrion, « bâtonnet », diminutif de baktêria, « bâton », un nom qui a la même origine indo-européenne que baculus. Baktêria désignait en particulier un bâton, ou une canne, qui symbolisait le pouvoir des juges. Car si la privation d’un bâton pour soutenir ses pauvres forces est un signe de faiblesse, sa possession est, elle, un signe de pouvoir ; notre langue le dit encore avec des expressions comme « bâton de commandement » ou « bâton de maréchal ». On se souviendra également que du verbe grec skêptesthai, « s’aider d’un bâton », a été tiré skêptron, le bâton sur lequel on s’appuie, mais aussi le bâton sur lequel repose le pouvoir royal et qui le symbolise, le sceptre, et pour se rendre compte de la puissance symbolique de cet emblème royal, il n’est que de lire ou relire ce chef-d’œuvre d’Hergé, Le Sceptre d’Ottokar. La langue grecque connaissait un autre type de bâton, ou plutôt une baguette, le rhabdos. C’était, une fois encore, un insigne de pouvoir, mais celui des mages, qui l’utilisaient pour pratiquer une forme de divination appelée rhabdomancie, proprement « la divination par la baguette ». Ce nom, baguette, est un emprunt de l’italien bacchetta, un diminutif de bacchio, « bâton », qui est, lui, issu du latin baculus, que nous avons déjà rencontré plus haut. À cette série étymologique, on aimerait ajouter, parce qu’ils s’en rapprochent, par la forme et par le sens, les noms bâton et béquille, mais nous ne le pouvons pas. Le premier vient en effet du latin populaire bastare, « porter », à l’origine de nos formes bât et bâter, le bâton ayant sans doute été d’abord une perche que l’on portait horizontalement sur l’épaule et à laquelle pendaient des fardeaux. Quant au nom béquille, ce n’est pas à l’appui qu’il offre qu’il doit son nom, mais au fait que les plus anciens exemples de cet appareil étaient en forme de bec d’oiseau. Béquille est en effet tiré d’une forme ancienne béquillon, qui signifiait proprement « petit bec ».