Dire, ne pas dire

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Des joies sans égales, des chagrins sans égal

Le 4 février 2021

Emplois fautifs

Dans la locution sans égal, qui signifie « tel qu’on n’en connaît pas d’aussi grand, d’aussi fort », égal, employé comme nom, a la particularité de pouvoir être au féminin singulier ou pluriel, mais ne peut être qu’au masculin singulier. On peut donc écrire des joies sans égales ou sans égale, mais uniquement des chagrins sans égal, l’usage n’acceptant pas, essentiellement pour des raisons d’euphonie, des chagrins sans égaux.

on dit, on écrit

on ne dit pas, on n’écrit pas

Des talents sans égal

Ils sont sans égal

Des talents sans égaux

Ils sont sans égaux

 

D’accord que, suivi de l’indicatif ou du subjonctif

Le 4 février 2021

Emplois fautifs

La locution d’accord que est généralement suivie de l’indicatif. On lit ainsi dans La Jument verte, de Marcel Aymé : « Le jeune vétérinaire avait d’autres séductions plus solides ; il était laborieux, économe, rangé, bon catholique, il faisait merveille aux enterrements, et dans la ville, tout le monde était d’accord qu’il avait l’air vraiment convenable. » Dans ce cas, être d’accord que est employé au sens de « convenir que, être d’avis que » et le verbe qu’introduit cette locution est généralement au présent ou au passé : Je suis d’accord que c’est une belle réussite ; Nous sommes d’accord qu’il fallait agir autrement. Mais il peut aussi arriver, dans une langue très familière, qu’être d’accord que signifie, par ellipse d’être d’accord pour que, « admettre, accepter ». Dans ce cas, la proposition qui suit indique un évènement à venir et elle se met au subjonctif : Nous sommes d’accord qu’il vienne la semaine prochaine.

on dit

on ne dit pas

Je suis d’accord qu’il dorme à la maison

Sont-ils d’accord que nous fassions route ensemble ?

Je suis d’accord qu’il dort à la maison

Sont-ils d’accord que nous faisons route ensemble ?

Péren au lieu de Pérenne

Le 4 février 2021

Emplois fautifs

Il existe de nombreux adjectifs français terminés par -en au masculin et par -enne au féminin. Dans ces cas, le digramme -en se prononce comme -in dans fin, tandis que le groupe -enne se prononce comme -eine dans peine. On a ainsi des formes comme alsacien, alsacienne, égéen, égéenne ou moyen, moyenne. Mais on ne doit pas conclure de ce fait la proposition inverse, qui serait que les adjectifs féminins en -enne ont nécessairement un masculin en -en. Rappelons donc que, en français, il existe des adjectifs, appelés épicènes, qui ont la même forme en -e au masculin et au féminin : un garçon timide, une fille timide, une table ovale, un bureau ovale. C’est à cette catégorie qu’appartient pérenne. On dira donc une œuvre pérenne, une source pérenne mais aussi un feuillage pérenne, un engagement pérenne et non un feuillage péren, un engagement péren.

on dit, on écrit

on ne dit pas, on n’écrit pas

Un puits pérenne

La vigne est un végétal pérenne

Un puits périn, péren

La vigne est un végétal périn, péren

Confort food

Le 4 février 2021

Néologismes & anglicismes

La France est connue pour la précision de sa langue, pour la beauté de ses paysages, mais aussi pour la richesse de sa cuisine. Ainsi, le 14 décembre 2020, lors de la séance de clôture de l’Académie des sciences morales et politiques, a été prononcé, à l’occasion du dixième anniversaire de l’inscription par l’UNESCO du Repas gastronomique des Français sur la liste du patrimoine immatériel de l’humanité, un discours intitulé « Un trait distinctif de la géographie culturelle de la France : la passion gastronomique ». Comment dès lors ne pas s’étonner et s’attrister en voyant que commence à se répandre dans notre langue l’expression comfort food pour désigner une cuisine généralement roborative et qui provoque un sentiment de réconfort. Le français a pourtant assez d’adjectifs à sa disposition pour évoquer cette nourriture : ravigotant et revigorant, fondus par la langue populaire dans la forme ravigorant ; ou roboratif, qui signifie proprement « qui rend fort comme un chêne, un rouvre », voire réconfortant

My…

Le 4 février 2021

Néologismes & anglicismes

Des syntagmes comme Mon ami et Cher ami sont synonymes puisque, en français comme dans d’autres langues, l’adjectif possessif peut avoir une valeur hypocoristique (on rappellera que cet adjectif est emprunté du grec hupokoristikos, « caressant, propre à atténuer », un dérivé du verbe korizesthai, « caresser, cajoler ».) On ne s’étonnera donc pas que la publicité use abondamment de ces possessifs et que les « mon » et les « votre » y abondent, ce qui permet, justement, de cajoler chaque client en lui laissant supposer qu’il est devenu un ami. Mais, comme souvent dans la publicité, tout s’use et ces possessifs commencent maintenant à sembler un peu désuets. Est-ce pour les moderniser que ce mon est de plus en plus remplacé aujourd’hui par l’anglais my, en particulier pour vanter, non plus les produits autrefois proposés à la vente, mais les entreprises qui les vendent, ce qui pourrait amener celui qui les achète à croire qu’il passe du statut de client à celui d’actionnaire ?

Capacitaire au sens de Capacité, contenance

Le 4 février 2021

Extensions de sens abusives

Le mot capacitaire peut être un adjectif. Il s’emploie en histoire dans l’expression suffrage capacitaire, qui désigne le droit de vote octroyé sous la monarchie de Juillet à des citoyens ayant un certain degré d’instruction. C’est aussi un nom qui désigne le titulaire d’une capacité en droit ou, par extension, la personne qui prépare ce diplôme. Une langue technocratique cherche maintenant à ajouter à ces sens celui de « contenance ». On commence à entendre ou lire des formules comme le capacitaire n’a pas été impacté pour signaler qu’un volume disponible, une contenance n’a pas varié, n’a pas été réduite. On évitera bien sûr ce type d’emploi dans la mesure où des mots ou des locutions bien ancrés dans l’usage sont déjà à notre disposition.

Relève pour Relevé

Le 4 février 2021

Extensions de sens abusives

Le nom relève désigne le fait de remplacer à un poste une personne, une équipe ou une troupe par une autre, mais aussi, par métonymie, ceux qui prennent la place des précédents. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, c’était aussi le nom du dispositif, mis en place en 1942 par le gouvernement de Vichy, qui visait à échanger les prisonniers français en Allemagne contre des travailleurs volontaires. Ce nom ne doit pas être confondu avec relevé, qui désigne l’action de dresser un état, une liste de choses ou, par métonymie, le document ainsi obtenu. On dira donc que les agents des services de distribution de l’électricité font un relevé des compteurs quand ils notent les chiffres indiqués par ces appareils, et correspondant à la consommation, et non une relève des compteurs, expression qui pourrait laisser croire, par extension, que ces agents sont chargés de remplacer les compteurs en place.

Faire flèche de tout bois, De quel bois je me chauffe

Le 4 février 2021

Bonheurs & surprises

L’œuvre de Rabelais est toujours d’actualité. Il n’est pour s’en convaincre que de lire ces quelques lignes de la Pantagrueline Progostication : « Lors reignera une maladie bien horible et redoutable, maligne, perverse et espouvantable, et malplaisante, laquelle rendra le monde bien estonné et dont plusieurs ne sauront de quel bois faire flèche, […] Je tremble de peur quand j’y pense, car je dy qu’elle sera epidimiale. »

Mais, plutôt qu’à l’épidémie, sujet aujourd’hui assez rebattu, c’est à l’expression faire flèche de tout bois que nous allons nous intéresser. Au Moyen Âge, les flèches, comme les arcs, étaient souvent en if mais pouvaient aussi être en noisetier ou en cormier. Ce dernier était d’ailleurs cultivé pour la dureté de son bois, dont on faisait des manches de pioche ou de cognée. On ne s’étonnera donc pas que, chez Rabelais encore, frère Jean des Entommeures ait mis à mal les soldats qui saccageaient la vigne du couvent en s’aidant du « baston de la Croix, qui estoyt de cueur de cormier ». Cependant, nécessité faisant loi, il arrivait parfois qu’il faille recourir à d’autres essences pour fabriquer des traits, d’où l’expression faire flèche de tout bois (on rencontrait également, dans le même sens, faire feu de tout bois), employée pour signifier que tout moyen était bon pour parvenir à ses fins. Mais, un proverbe en contredisant souvent un autre, on nous apprenait également que Tout bois n’est pas bon à faire flèche, pour montrer qu’il faut savoir choisir à bon escient les moyens qu’on veut employer.

Mais le bois était surtout autrefois employé comme combustible ainsi que certaines expressions en attestent. On lisait ainsi, à l’article Bois de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « On dit d’Un homme, qu’On verra de quel bois il se chauffe, pour dire, qu’On verra ce qu’il vaut ou ce qu’il sçait faire. » Que, dans cette expression, le sujet du verbe chauffer passe de la troisième à la première personne et celle-ci prendra un sens beaucoup plus menaçant. Il ne s’agit plus de souligner les qualités d’une personne, mais de lancer un avertissement à celui dont on avait lieu de se plaindre et qui s’exposait à essuyer une vengeance terrible.

Ce bois de chauffage, avant d’être vendu par stère, l’était à la corde, la quantité de bois étant mesurée à l’aide d’une corde. Cette unité variait suivant les régions. À Paris, elle valait 3,8 stères ; elle en vaut un peu moins de trois aujourd’hui. L’article 5 de la loi du 18 germinal an III (7 avril 1795) visait à mettre fin à ces disparités avec la création du stère, mais les unités de mesure, on le sait, ont la peau dure et la corde est toujours en usage, comme le stère d’ailleurs qu’un décret de décembre 1975 souhaitait supprimer au profit du mètre cube. Le Moyen Âge, peu avare de jeux de mots cruels, employait l’expression mesurer du bois de corde pour dire « être pendu ». Concluons sur une note un peu plus douce avec le bois présenté comme la matière dans laquelle sont façonnés les grands hommes. L’Académie nous informait que « Quand on veut dire qu’un homme est de qualité à estre, par exemple, Evesque, Mareschal de France, &c. Duc & Pair, qu’Il est du bois dont on les fait.. », ce que Littré glosait par « Avoir le mérite, les qualités qu’exigent ces différentes fonctions ». Dans ce même registre, on constate que si la musique adoucit les mœurs, c’est peut-être parce que les instruments amènent à conciliation. Un proverbe du Moyen Âge disait qu’un homme « est du bois dont on fait les vielles », parce que, par analogie avec les accords de cet instrument, on pouvait s’accorder facilement avec lui et qu’il répondait favorablement à toutes les demandes. La vielle est passée, mais la flûte est restée et l’on dit, nous apprend Littré, Il est du bois dont on fait des flûtes, par allusion probablement à la légèreté des bois employés pour faire des flûtes…

Merci monsieur Ménudier : « Dire, Ne pas dire » au XVIIe siècle

Le 4 février 2021

Bonheurs & surprises

Il est des bienfaiteurs de l’humanité dont le nom a sombré injustement dans l’oubli. Au nombre de ceux-ci un certain J. Ménudier, qui fit paraître en 1677, à Iéna, L’Art de faire des lettres, des billets et des compliments ou les Étrangers trouveront dequoi fournir à une conversation serieuse & galante, & ou ils pourront apprendre en peu de tems par regles et par exemples, à faire toutes sortes de lettres & de billets & les difficultés de nôtre prononciation & de nôtre construction & plusieurs remarques curieuses. On y trouve quelques modèles de lettres « pour souhaitter une heureuse année », que l’auteur a eu la délicatesse d’assortir de réponses types. On lit ainsi : « Je prie le ciel de vous faire passer doucement cette année, & d’y ajouter un siecle de santé & de prospérité. » À quoi l’on pourra répondre : « Vous en demandés assés pour tous deux & si vos prieres sont exaucées, je vous en offre la moitié. » Ou encore : « Je vous souhaite une heureuse annee & prie le ciel de vous la donner », avec cette éventuelle réponse : « J’avais déja fait les mêmes vœux pour vous, mais vôtre civilité m’a prévenu la-dessus. » Cet aimable auteur a d’autres mérites qui lui valent notre reconnaissance. Un peu moins de trois siècles et demi avant l’Académie, il écrivit, lui aussi, une forme de Dire, Ne pas dire. En effet, les dernières pages de son ouvrage, consacrées aux Différences du genie de la langue française & de l’allemande, sont en fait d’un manuel de langue où sont recensées des fautes commises régulièrement par des germanophones, mais aussi par des locuteurs natifs. On peut ainsi y lire :

 

Dites

Non

Attendés moy

Trois jours de suite

Il a dit cela à table

Il est blessé au bras

Servir quelqu’un

Charger d’une commission

Attendés après moy

Trois jours en suite

Il a dit cela sur la table

Il est blessé à son bras

Servir à quelqu’un

Charger avec une commission

 

Ce type de recommandation, on le sait, est toujours un pari sur l’avenir et, parfois, l’usage emprunte d’autres voies que celles qu’avait tracées la norme. Ainsi Ménudier condamnait remercier pour, mais on lit dans notre Dictionnaire : Remercier quelqu’un de son obligeance, pour son obligeance. Il recommandait six vints pour cent et vint, Henri quatrième pour Henri le quatrième : l’usage n’a retenu aucune de ces formes, même si on trouvait encore au xviiie siècle, chez Diderot par exemple, des noms de souverain suivis d’un ordinal au-delà de Ier. On lisait aussi Dites 20 sols, 40 sols, cent sols et non un franc, 2 francs, 5 francs, pourtant les francs l’emportèrent, même si les sols, devenus des sous, se maintinrent fort longtemps. Notre auteur condamne aussi Jules, un marchand suédois, tour courant aujourd’hui, car il n’admet que Jules, marchand suédois. Si de nos jours on continue à dire les pensions d’Italie sont…, on emploie maintenant, sans faire de faute, les pensions en Italie sont… ou Votre voyage en Suède a été…, phrases qu’il condamnait, tandis que Votre voyage de Suède a été…, qui avait sa faveur, est senti comme un archaïsme.

On lit aussi que l’on doit dire « Il est plus grand que moi » et non « Il est plus long que moi ». Pourtant l’Empereur répondit facétieusement un jour à son valet Constant, à qui il faisait porter ses chaussures pour les assouplir et qui se plaignait de cette tâche en arguant qu’il était plus grand que lui : « Non, vous êtes plus long. » Notre auteur conclut, à juste titre, en nous signalant que l’on ne doit pas dire une paire d’œufs frais mais une couple d’œufs frais. On notera avec plaisir que notre Dictionnaire complète Ménudier en insistant sur la différence d’emploi entre paire et couple en signalant, à l’article couple, que ce mot « ne s’emploie pas pour des choses qui vont nécessairement ensemble ; on dit une paire de souliers, de bas de gants, etc. ».