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​L’orthographe : Histoire d’une longue querelle

Le 01 septembre 2016

Bloc-notes

sallenave.jpg1. Du Moyen Âge à la première édition du Dictionnaire de l’Académie

 

La querelle de l’orthographe, qui occupe régulièrement l’actualité, redonne vie à des arguments qui ne datent pas d’aujourd’hui. Elle est de fait aussi ancienne que les premières tentatives pour instaurer une graphie commune d’une langue dont l’usage ne s’imposera que par une décision politique, le français.

Pour nous, depuis la Renaissance, l’« orthographe » ou « droite graphie », ce n’est pas seulement la façon d’écrire les mots ; c’est l’ensemble des règles et des usages considérés comme une norme pour transcrire les mots d’une langue parlée. Mais auparavant, au Moyen Âge, aux xiie-xiiie siècles, l’écriture n’est qu’une sorte d’aide-mémoire, plus ou moins instable, dans une civilisation essentiellement orale. Et ses bases sont essentiellement phonologiques, avec des insuffisances et des contradictions.

Tout change d’abord avec l’invention de l’imprimerie ; un mouvement de simplification est lancé par les imprimeurs au xvie siècle et appuyé par des auteurs comme Ronsard : il échoue en grande partie parce que les plus novateurs sont soupçonnés de protestantisme, et forcés de s’expatrier, notamment en Hollande. Mais sur quoi repose l’idée d’une « simplification » ? Sur celle d’une fidélité à la prononciation des mots. Or l’idée même qu’il faut écrire les mots « comme ils se prononcent » est extrêmement ambiguë, l’écriture étant une convention qui suppose des codes pour la transcription des sons de la voix en signes graphiques. Elle introduit donc nécessairement un arbitraire.

Les membres de la Pléiade vont s’affronter vivement sur ce sujet. Guillaume Des Autels qui fait partie de la première Brigade, mouvement dont la Pléiade tire ses origines, s’oppose vigoureusement aux propositions de Louis Meigret qui, dans Traite touchant le commun usage de l’escriture françoise (1542), s’inscrivait dans le courant de fidélité à la prononciation. En fait, le premier à avoir soutenu qu’on devait « écrire comme on parle » fut Jacques Peletier du Mans, suivi donc par Louis Meigret, qui attaque vivement les partisans d’une orthographe étymologique : il les nomme les « Latins » et leur oppose ceux dont il fait partie, qu’il nomme les « Modernes » et qui défendent une orthographe phonologique. Cette querelle révèle des arrière-plans politiques et sociaux : Marot, Meigret et les réformés se préoccupent des difficultés que peut rencontrer un peuple qui n’a pas accès au latin ni au grec, et sont donc favorables à une modernisation de l’orthographe. Quant à Rabelais, il crée son propre système graphique, intitulé, en 1552, censure antique. « La graphie doit rendre compte de l’origine du mot (ecclise, medicin, dipner) et être à même de noter les corruptions phonétiques qu’il a subies », souligne Mireille Huchon.

Au fond, le tableau est déjà posé et il ne variera guère : la manière d’écrire les mots doit ou bien tenir compte de leur origine ou bien tenter de les transcrire phonétiquement.

D’où, aux extrêmes, d’un côté le phonétisme absolu (chez Louis Meigret), de l’autre, la latinisation et parfois même l’hellénisation chez Robert Estienne. C’est à cette deuxième tendance qu’on doit d’avoir écrit « sçavoir » avec un ç, parce qu’on rattachait le verbe au latin scire et non à sapere. Et c’est à la sagesse de l’Académie qu’on doit la graphie actuelle, enregistrée en 1740, dans la 3e édition de son Dictionnaire.

L’opposition reviendra régulièrement, jusqu’à nos jours, et on revendique périodiquement de simplifier l’orthographe pour en fixer les règles selon la façon dont les mot sont prononcés, tâche impossible disait au xixe siècle le linguiste Darmesteter : les « fonétistes » sont des ingrats et des barbares. Mais n’anticipons pas : revenons au moment où la question de l’orthographe prend un tour décisif. C’est au milieu du xvie siècle, avec les progrès de la centralisation politique, et l’arrivée au pouvoir de François ler. Car, à ce moment-là, la France en réalité est bilingue : la grande masse de la population parle un français vernaculaire, tandis que les actes administratifs sont rédigés en latin. L’extension de l’usage du français est indispensable à l’établissement et au progrès de l’administration et de la justice royales dans le pays. Une ordonnance promulguée déjà sous le règne de Charles VII, en 1454 au château de Montils-lès-Tours, puis surtout l’ordonnance de Villers-Cotterêts, signée par François Ier en août 1539, lui donnent une assise juridique. La reconnaissance du français langue du roi et langue du droit, comme langue officielle, se trouve appuyée, sur le plan littéraire, par la Défense et illustration de la langue française, que Joachim du Bellay publie dix ans plus tard, en 1549.

La langue cependant n’est pas encore considérée comme fixée : d’où, en 1635, la volonté manifestée par le cardinal de Richelieu de donner un caractère officiel à une assemblée de lettrés qui se voit confier une mission d’intérêt national : « Après que l’Académie Françoise eut esté establie par les Lettres Patentes du feu Roy, le Cardinal de Richelieu qui par les mesmes Lettres avoit esté nommé Protecteur & Chef de cette Compagnie, luy proposa de travailler premierement à un Dictionnaire de la Langue Françoise, & ensuite à une Grammaire, à une Rhetorique & à une Poëtique. Elle a satisfait à la premiere de ces obligations par la composition du Dictionnaire qu’elle donne presentement au Public, en attendant qu’elle s’acquitte des autres. »

Cette mission est donc inscrite dans les statuts mêmes de l’Académie : « Fixer la langue française, lui donner des règles, la rendre pure et compréhensible par tous. » La première édition du Dictionnaire date de 1694. Les choix des Académiciens sont clairs, leur souci est de préserver l’information étymologique dans leur Dictionnaire. Préface : « L’Académie s’est attachée à l’ancienne Orthographe receuë parmi tous les gens de lettres, parce qu’elle ayde à faire connoistre l’Origine des mots. C’est pourquoy elle a creu ne devoir pas authoriser le retranchement que des Particuliers, & principalement les Imprimeurs ont fait de quelques lettres, à la place desquelles ils ont introduit certaines figures qu’ils ont inventées, parce que ce retranchement oste tous les vestiges de l’Analogie & des rapports qui sont entre les mots qui viennent du Latin ou de quelque autre Langue. Ainsi elle a écrit les mots Corps, Temps, avec un P, & les mots Teste, Honneste avec une S, pour faire voir qu’ils viennent du Latin Tempus, Corpus, Testa, Honestus. »

Dans les années qui précèdent, l’Académie française s’était déjà vu soumettre diverses propositions ou tentatives pour ce que Ménage, en 1639, nomme « la reformation de la langue françoise ». Car ces questions agitent la ville et la cour : vers 1660 est de nouveau apparue, comme à la Renaissance, l’idée d’une « ortographe simplifiée », soutenue par les Précieuses. On leur doit ainsi le remplacement d’« autheur » par « auteur », de « respondre » par « répondre » : le Dictionnaire de l’Académie française du reste les a suivies sur ce point.

En 1673, l’Académie française demande donc à l’un de ses membres, François Eudes de Mézeray, d’établir des règles pour l’orthographe française. Eudes de Mézeray était entré à l’Académie en 1643, succédant à Voiture. C’était un original qui travaillait à la chandelle en plein midi et laissa une Histoire de France dont Saint-Beuve loue les qualités. Pour Mézeray, l’Académie doit préférer « l’ancienne orthographe, qui distingue les gens de Lettres d’avec les Ignorants et les simples femmes ». Avec cette formule de Mézeray, l’Académie définit alors une position qui sera le point de départ d’une durable accusation de « conservatisme ».

Mais, pour certains, la publication du Dictionnaire est marquée par d’intolérables retards : en 1680, Richelet, qui ne considère d’ailleurs nullement Mézeray comme un « historien fort estimable », publie son Dictionnaire françois avec un système complet d’orthographe simplifiée.

Richelet s’était occupé personnellement de rédiger les définitions. Le travail fut rapidement terminé, au bout d’un peu plus d’un an, et Richelet se rend à Genève pour y faire imprimer son Dictionnaire chez Jean Herman Widerhold. L’ouvrage ne peut entrer en France que clandestinement. Le Dictionnaire françois contenant les mots et les choses connaît un succès rapide et Richelet ne fut pas autrement inquiété par les autorités, sans doute grâce à la protection que lui procurait son amitié avec Patru. Premier dictionnaire entièrement écrit en français, le Dictionnaire françois contenant les mots et les choses de Richelet met en relief les entrées par différentes techniques typographiques, ce qui en fait le premier dictionnaire à distinguer clairement les divers sens d’un mot. Il reprend la tradition des imprimeurs hollandais en inscrivant les trois premières lettres de chaque mot en haut des pages en suivant l’ordre alphabétique.

Dans le même temps, et lui aussi agacé par les lenteurs de l’Académie, à laquelle il reproche également de ne pas suffisamment prendre en compte les termes scientifiques, techniques et artistiques, Furetière obtient du roi de publier son Dictionnaire, commencé dès le début des années 1650 : le Discours préliminaire de la dernière édition du Dictionnaire de l’Académie françoise reprochera à Furetière, mort en 1688, d’avoir profité du travail de ses confrères. Cette affaire fait grand bruit : Furetière est exclu mais non remplacé. Furetière demeure cependant très proche des académiciens dans le choix d’une orthographe « étymologisante », avec toutes les faiblesses d’une science encore très imprécise.

Sur cette question de l’étymologisme, on pourra se reporter, entre autres, à un article de la Revue contemporaine (juillet et août 1852), dont l’auteur, un certain Francis Wey, partisan, en pleine période romantique, des choix de Furetière, note que celui-ci n’est connu que par « ce qu’en disent ses ennemis ». Francis Wey, que Charles Bruneau n’aimait guère, n’était pas lui-même un étymologiste bien fiable, puisqu’il pensait que « donjon » venait de « domus junctae » et « ma moitié » de « mea mulier ».

(à suivre)

Danielle Sallenave
de l’Académie française

C’est quoi

Le 01 septembre 2016

Emplois fautifs

On lit, dans le Dictionnaire de l’Académie française, à l’article Quoi : « Aux tournures familières “C’est quoi ?”, “Tu veux quoi ?”, on préfèrera les tournures “Qu’est-ce ?”, “Que veux-tu ?”. » Cela devrait aller sans dire, mais il semble cependant bon de le rappeler. On évitera également de faire de C’est quoi suivi d’un nom une amorce servant à introduire un sujet de débat quelconque ou à amener un interlocuteur à préciser sa position sur tel ou tel point, tic de langage que l’on entend trop souvent dans les médias : C’est quoi la politique ? C’est quoi le sport ? N’est pas Socrate qui veut, et on laissera à ce dernier cette forme de maïeutique.

Excessivement au sens de Très

Le 01 septembre 2016

Emplois fautifs

L’adverbe excessivement est un synonyme de « trop » et s’emploie pour signaler ce qui est fait sans modération, en dépassant la mesure moyenne ou permise. On dira ainsi Il boit excessivement ou Il roule excessivement vite. On l’emploiera donc toujours dans un contexte négatif puisqu’il signale un excès, un défaut : Il est excessivement susceptible, elle est excessivement maniérée. Mais on se gardera bien de l’employer en lieu et place d’adverbes comme très ou tout à fait avec un adjectif de sens positif, évoquant une qualité, sauf à vouloir faire de cette qualité poussée à l’extrême un défaut. On évitera de même l’emploi de l’adjectif excessif quand c’est extrême ou très grand qui conviendraient.

on dit et on écrit

on ne dit pas, on n’écrit pas

Elle est extrêmement gracieuse

Il m’est tout à fait sympathique

Il a répondu avec une très grande politesse

Elle est excessivement gracieuse

Il m’est excessivement sympathique

Il a répondu avec une excessive politesse

 

Son comptant pour Son content

Le 01 septembre 2016

Emplois fautifs

L’expression avoir son content signifie « avoir à satiété, avoir tout ce que l’on peut désirer, tout ce qui peut contenter » : avoir son content de nourriture, de bonheur. Elle peut aussi s’employer par antiphrase, comme en témoigne Hécatombe, dans laquelle Georges Brassens chante :

Jugeant enfin que leurs victimes / Avaient eu leur content de gnons…

On rappellera qu’il ne faut pas confondre ici le substantif content avec son homonyme comptant, qui désigne une somme d’argent immédiatement disponible, mais ne s’emploie plus aujourd’hui que dans la locution au comptant : acheter, vendre au comptant. Sans doute est-ce la proximité entre avoir son content et avoir son compte qui est à l’origine de cette faute, cette dernière expression, qui signifie « recevoir le prix convenu », pouvant s’employer elle aussi par antiphrase, dans une langue familière, au sens d’« avoir la punition que l’on méritait », voire d’« être mort ».

on écrit

on n’écrit pas

Manger (tout) son content

Elle a eu son content de succès

Il a eu son content de malheur

Manger (tout) son comptant

Elle a eu son comptant de succès

Il a eu son comptant de malheur

 

Tout çà pour Tout ça

Le 01 septembre 2016

Emplois fautifs

L’adverbe de lieu çà ne se rencontre aujourd’hui que dans la locution çà et là. En dehors de cette locution, il n’est guère usité et des formes comme viens çà ne se lisent plus que dans des ouvrages anciens ou usant à plaisir d’archaïsmes. L’interjection homonyme qui en est tirée, çà, est elle aussi désuète quand il s’agit d’exprimer un encouragement (Ça, travaillons !) ou de marquer l’étonnement ou l’indignation (Ah çà, pour qui me prenez-vous ?). La volonté de redonner vie à ces formes qui vont s’effaçant dans notre langue est bien légitime, mais elle ne doit pas s’exercer au détriment de l’orthographe et du sens des mots, et l’on s’interdira d’écrire tout çà quand la forme correcte est tout ça.

Fan zone

Le 01 septembre 2016

Néologismes & anglicismes

L’expression fan zone vient de connaître son heure de gloire. On peut regretter que l’abréviation anglaise fan ait éliminé l’abréviation familière française fana, deux formes remontant, par l’intermédiaire de fanatic et de fanatique, au latin fanaticus, lui-même dérivé de fanum, qui désignait un temple et, plus précisément, un espace consacré. Par un étrange effet de mise en abîme, il y a donc un espace consacré, une zone, à ceux qui sont, étymologiquement, les sectateurs d’un espace consacré. On rappellera surtout que ce système d’apposition est tout à fait éloigné du génie de la langue française, qui préfère recourir à des tours prépositionnels, et que, s’il est regrettable d’altérer notre vocabulaire, altérer les structures de notre langue l’est plus encore. Il est tout à fait possible de trouver sans mal des équivalents français comme zone, espace réservés aux supporteurs pour désigner cette réalité.

Feeler au sens de « Se sentir »

Le 01 septembre 2016

Néologismes & anglicismes

On commence à entendre ici ou là un nouveau verbe, feeler. Il s’agit d’une francisation de l’anglais to feel, « toucher, sentir », et surtout « se sentir ». On le voit, le français dispose lui aussi de verbes rendant compte de ces actions et de ces états, et il n’est donc pas nécessaire de recourir à un anglicisme pour les exprimer. On ajoutera pour conclure que, si le verbe feeler est un barbarisme en français, c’est un nom parfaitement correct en anglais, où il sert à nommer les organes tactiles de certains animaux, comme les antennes des insectes et les cornes ou, mieux, les tentacules oculaires des escargots.

on dit

on ne dit pas

Je me sens bien aujourd’hui

Pour aller mieux…

Je feele bien aujourd’hui

Pour feeler mieux…

 

Expliciter au sens d’Expliquer

Le 01 septembre 2016

Extensions de sens abusives

Le verbe expliciter signifie « rédiger ou énoncer de façon claire et précise ce qui était implicite » ; il s’emploie surtout dans le domaine du droit pour préciser qu’un document est rédigé sans laisser d’ambiguïtés. C’est donc une erreur que de donner à ce verbe le sens d’expliquer, ce dernier signifiant « faire comprendre, exposer avec clarté » et « faire connaître la cause, les motifs de tel ou tel fait ».

on dit

on ne dit pas

Expliquer une théorie

Expliquer le fonctionnement d’une machine

Expliquer le développement d’une épidémie

Expliciter une théorie

Expliciter le fonctionnement d’une machine

Expliciter le développement d’une épidémie

 

Accalmie sur le chômage, Encaustique et Encre

Le 01 septembre 2016

Bonheurs & surprises

Il n’est pas rare, quand le chômage baisse, de voir s’étaler à la une de quelque journal le titre suivant : Accalmie sur le chômage. Ce n’est pas cette bonne nouvelle qui nous occupera ici, mais l’origine des deux substantifs présents dans ce titre, accalmie et chômage, qui se trouvent être de lointains cousins. Voyons d’abord le nom chômage : il est dérivé du verbe chômer, lui-même issu du latin médiéval caumare, « se reposer, suspendre les travaux pendant les périodes de grande chaleur ». Il apparaît d’abord sous la plume de saint Aldhelm, que l’on présente parfois comme le premier homme de lettres anglais, dans le De laude virginitatis : In torrido solis caumate, « Cessez le travail quand le soleil est torride ». Ce verbe caumare est lui-même dérivé du substantif cauma, caumatis, « chaleur, ardeur, brûlure », que l’on rencontre dans la Vulgate (Livre de Job, XXX, 30) : « Cutis mea denigrata est super me et ossa mea aruerunt prae caumate (“Ma peau est devenue toute noire sur ma chair, et mes os sont brûlés par la chaleur”) ». Dans ce verset, caumate transcrit presque directement la forme grecque que l’on trouve dans le texte des Septante, kaumatos, génitif de kauma, « brûlure par le soleil, chaleur ardente ». Mais ce nom kauma, à l’origine de notre chômage, est aussi, comme nous allons le voir, le lointain ancêtre du nom calme et de son dérivé accalmie. Calme vient en effet d’une forme calma employée en portugais, en espagnol et en catalan, trois langues de marins, et qui, dans ces trois langues désigne d’abord, comme le nom grec kauma dont il est issu, une forte chaleur. Ce n’est que dans un second temps que ces noms désigneront aussi ce calme, cette bonace qui caractérise les mers d’huile que rien ne trouble, mais qui semblent aussi écrasées par la touffeur de l’air et que n’agite plus le moindre souffle de vent.

De kauma, ou de formes qui lui sont apparentées, dérivent nombre d’autres mots, liés à l’idée de chaleur, de brûlure, dont certains, directement ou indirectement, sont parvenus jusqu’à nous, par exemple cautère, qui désigne un appareil servant à brûler les plaies pour les fermer et les désinfecter. Dans cette famille figurent aussi les noms holocauste, qui, avant de désigner le génocide des populations juives par le régime nazi, était, dans la religion grecque un type de sacrifice où les chairs de la victime étaient entièrement consumées, et hypocauste, qui désigne un local souterrain renfermant un système destiné à chauffer par le sol les bains, les thermes ou certaines pièces d’habitation.

C’est aussi de ce mot kauma que nous vient l’adjectif caustique, que l’Académie française définissait ainsi dans la première édition de son Dictionnaire : « […] qui a la faculté, la puissance de brusler & de consumer les chairs. Remede caustique. herbe caustique ». L’ouvrage signale aussi que cet adjectif s’employait figurément pour décrire celui qui « reprend avec aigreur & avec chagrin les defauts d’autruy ». Le nom encaustique a bien sûr la même origine. Les noms grecs egkauston et latin encaustum désignaient, chez les anciens, des mélanges faits de cire d’abeille que l’on chauffait et dans laquelle on incorporait des pigments colorés : c’est la matière ainsi obtenue qui fut employée pour peindre, entre autres, les portraits du Fayoum. Les Grecs appelaient egkaustikê (tekhnê) et les latins encaustica l’art de se servir de ces différents mélanges. Parmi ceux-ci, il en était un tout particulier fait à base de pourpre et de cire : l’encre rouge réservée à l’empereur pour signer ses écrits. Par la suite, encaustum a désigné toute encre rouge puis n’importe quel type d’encre. C’est de ce nom qu’est issu le français encre, qui a peu à peu supplanté l’ancien français airement, issu du latin atramentum, employé pour désigner de l’encre noire.

Kauma est ainsi à l’origine d’une famille diverse et nombreuse, mais l’on pourra cependant regretter que quelques-uns de ses membres n’aient pas franchi les frontières de l’Antiquité, comme le pourtant bien utile kausia, un couvre-chef de feutre à larges bords employé par les Macédoniens pour se protéger de l’ardeur du soleil mais dont le nom, contrairement à ce que pourrait laisser supposer sa forme, n’est en rien lié à nos chapeau ou casquette.

 

Carrefour et Trivialité

Le 01 septembre 2016

Bonheurs & surprises

Le nom carrefour est issu du substantif quadrifurcus qui, en latin tardif, désignait la même réalité et dont le grammairien Priscien a expliqué l’origine dans ses Institutiones grammaticae : « Quadrifurcus : quatuor habens furcas (“qui a quatre fourches”) ». Ce nom coexiste alors avec son synonyme plus ancien quadrivium. Dans le panthéon gréco-latin existait une déesse des carrefours, Hécate. Ce rôle, qui lui avait sans doute été dévolu parce qu’elle reliait le ciel, la terre et les enfers, lui valut différents surnoms, entre autres trioditis chez les Grecs et trivia chez les Romains, c’est-à-dire « (protectrice) des carrefours », les noms grec odos et latin via signifiant l’un et l’autre « route, chemin ». Mais il y avait dans le monde ancien deux types de carrefours : les uns étaient des places publiques fréquentées par des oisifs et des bavards, généralement situées à l’intersection de deux rues ; les autres se trouvaient à l’extérieur des villes, à l’endroit où deux routes rejoignaient celle qui menait à la cité. C’est dans ces espaces reculés qu’étaient bâtis les cimetières et c’est là aussi que se rencontrait toute une population de réprouvés, voleurs, charlatans, mendiants ou prostituées de bas étage. C’est là encore que l’on invoquait une Hécate maléfique, qui apparaissait avec la lune et que l’on imaginait accompagnée de chiens, animaux qu’on lui sacrifiait d’ailleurs en ces lieux.

Ce carrefour était donc un lieu interlope. C’est pour cette raison que les locutions grecques ex triodou et ex triodôn, « de carrefour », ont été employées pour qualifier les propos jugés inintéressants, usés et grossiers qui se tenaient dans ces lieux. Le latin employait, lui, l’adjectif trivialis, « de carrefour », proprement « de trois voies », à l’origine des mots trivial et trivialité, liés l’un et l’autre à ces paroles rebattues et vulgaires. Dans le monde ancien, ces propos dits « de carrefour » étaient l’équivalent de nos propos « de comptoir ».

On constatera avec amusement que si l’idée de carrefour est liée à celle de trivialité, de grossièreté et d’inculture, elle est aussi liée à l’idée d’éducation. En effet, le nom latin quadrivium ou quadruvium, qui désignait d’abord le carrefour, désigne, à partir de Boèce et son De Institutione arithmetica, quatre sciences, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie – ce quadrivium n’étant désormais plus perçu comme un carrefour, mais comme l’ensemble des quatre voies à parcourir pour parvenir à la sagesse. Au Moyen Âge, cet ensemble constituait un second niveau d’études, précédé qu’il était par le trivium formé par trois disciplines littéraires, la grammaire, la dialectique et la rhétorique.

Notons pour finir que les carrefours, qui étaient des lieux aisément repérables, ont laissé des traces, souvent de manière imagée, dans les toponymes comme La Fourche, La Patte-d’oie, Les Quatre-routes, Les Trois-routes, mais aussi dans des noms plus célèbres comme Carrouges, en Normandie, directement issu du latin quadruvium, et comme la tour Saint-Martin, à Oxford, plus communément appelée, parce qu’elle se trouve où aboutissent quatre rues, tour Carfax, nom issu, par l’intermédiaire du français carrefour, du latin quadrifurcus.