Dire, ne pas dire

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Mon luxe

Le 6 février 2020

Bloc-notes

« Luxe », cela peut s’entendre des biens matériels dont nous agrémentons notre quotidien – vêtements, parures, belles voitures, séjours hôteliers, etc. Même si j’aime bien les souples cachemires et les mocassins de cuir italien, je dois avouer vivre depuis longtemps dans la considération intérieure d’un autre luxe : celui que nous prodigue le simple fait de vivre et d’être empli de la grâce des instants, des inflexions de lumière, des amours, des amitiés. Erik Orsenna m’avait un jour confié le secret de sa belle humeur : « Un bonheur par jour ». Le bonheur tient de l’aléa et de la décision, il se constate mais peut aussi se provoquer. À la fin de la journée, chacun peut se demander quelle a été la fortune des heures précédentes, l’événement ou la rencontre qui nous ont éclairés, fût-ce pour quelques minutes. Vous pouvez vous exercer à ce petit jeu du bonheur, il vaut toutes les sophrologies. En vous posant la question de savoir quel est votre luxe.

Pour ma part, je vis dans un luxe particulier, qui est d’aimer le présent en sachant que nous avons été précédés. Précédés par des siècles qui ont déposé comme des alluvions magnifiques les plus belles œuvres de la main, de l’intelligence, de l’esprit. L’architecture des villes, des grandes œuvres littéraires, de la musique, de la peinture, des plus beaux films. Les vrais palaces sont là : « Une bibliothèque, disait André Malraux, c’est l’héritage de la noblesse du monde. » Ce luxe est accessible et pas très cher. Une promenade dans un quartier historique, un livre de poche, un chargement MP3, un ticket d’exposition, un DVD. Jamais l’humanité n’aura eu à sa disposition autant d’archives de sa propre beauté. Jamais il n’aura été aussi loisible à chacun de circuler à travers le savoir universel, d’apprendre et de partager. Le vrai luxe, à mes yeux, se trouve là : sortir de sa contingence pour aller vers plus grand que soi.

Si je veux évaluer le rapport au luxe d’un être humain, je ne me demande pas quel est le prix de la montre qu’il porte au poignet. Je me demande simplement s’il sait qu’il a été précédé. Le monde n’a pas commencé avec nos parents, pas plus qu’il ne se limite aux confins d’un village. Chaque événement du présent se trouve éclairé, mis en perspective, est décryptable en profondeur si l’on est capable de raisonner sur au moins trois générations. Il y a une jouissance luxueuse du temps, de son épaisseur, de ses caprices et de ses répétions. Le luxe, c’est de comprendre. Chacun peut tenter de le transmettre à ses propres enfants, car le luxe, c’est aussi de voir naître à la beauté du monde un être que l’on a accueilli dès le premier jour. C’est de se promener dans sa propre vie comme dans une galerie enluminée par l’imprévu et la mémoire.

Marc Lambron
de l’Académie française

Est-ce une gageure de prononcer correctement Antienne ?

Le 6 février 2020

Emplois fautifs

Les mots français qui se terminent par les lettres -tien se partagent de manière égale entre ceux où ce groupe est prononcé sien et ceux où il est prononcé tien. On a, d’un côté, kantien ou lilliputien, de l’autre, chrétien ou proustien. La plupart de ces mots sont d’un usage courant, ce qui contribue à bien fixer leur prononciation. Il n’en va pas de même d’antienne. Ce nom féminin désigne, dans la liturgie chrétienne, un verset récité ou chanté, en totalité ou en partie, avant un psaume ou un cantique, et que l’on répète ensuite en entier : les antiennes du Magnificat. Par extension, on nomme aussi antienne un chant en l’honneur de la Vierge qui termine l’office de complies. Enfin, on l’emploie pour désigner familièrement les propos constamment répétés par tel ou tel. Voilà pour les sens ; il convient maintenant de rappeler que, phonétiquement, le t d’antienne garde toujours sa valeur première et que ce nom ne doit pas être prononcé comme ancienne. Signalons aussi pour conclure que, dans gageure, le groupe -eure se prononce ure.

On prononce

On ne prononce pas

Chanter une antienne

Les quatre antiennes mariales

Chanter une ancienne

Les quatre anciennes mariales

Étanchéiser ou étanchéifier pour Étancher

Le 6 février 2020

Emplois fautifs

La simplicité ferait-elle peur ? Dans le domaine de la langue on peut se le demander, tant c’est un usage répandu de remplacer des formes simples par d’autres, plus compliquées, plus alambiquées. Nous en avons un bon exemple avec le verbe étancher. Il peut signifier « arrêter un écoulement », étancher une source, étancher le sang d’une plaie ; il signifie aussi « faire cesser », dans l’expression étancher la soif, et enfin « rendre étanche ». Mais, étrangement, dans ce dernier sens, il est concurrencé par les formes, tirées d’étanchéité : étanchéiser et étanchéifier. On rappellera donc, avec Paul Valéry, qu’« entre deux mots, il faut choisir le moindre » et l’on bannira les deux formes vues plus haut. Signalons aussi que les verbes étancher et écoper ne sont pas synonymes.

On dit

On ne dit pas

Cette embarcation prend l’eau, il faut étancher la coque

Étancher une cuve qui fuit

Cette embarcation prend l’eau, il faut étanchéiser la coque

Étanchéifier une cuve qui fuit

Les horaires sont tôt

Le 6 février 2020

Emplois fautifs

Le mot horaire peut être un adjectif ou un nom (et rappelons qu’il est alors masculin). Dans le premier cas, il signifie à la fois « relatif à l’heure, aux heures » (il s’emploie alors surtout dans les expressions fuseaux horaires et décalage horaire) et « qui correspond à la durée d’une heure » : le salaire horaire, la vitesse horaire. Dans le second, il désigne le « relevé des heures qui marquent le début et la fin d’une activité, l’ouverture et la fermeture d’un service, des heures de départ et d’arrivée d’un train, d’un autobus, etc. », et, par métonymie, le « tableau, livret offrant un tel relevé » : l’horaire des cours, les horaires de consultation d’un médecin, les horaires d’ouverture d’un service public. Enfin, il peut aussi désigner la « répartition, au cours d’une journée, des heures de travail, des occupations » : avoir un horaire très chargé.

On se gardera bien d’employer ce nom avec l’adverbe tôt, dont on ferait à tort un adjectif. On ne dira donc pas les horaires sont tôt, puisque ce relevé donne des indications temporelles sans être lui-même soumis au temps. On ne dira pas non plus les cours sont tôt, formule que l’on remplacera par les cours débutent tôt.

Quinzomadaire pour Bimensuel

Le 6 février 2020

Emplois fautifs

L’adjectif hebdomadaire signifie « qui se produit, qui paraît une fois par semaine » : une réunion hebdomadaire, un magazine hebdomadaire. De celui-ci est dérivé le mot bihebdomadaire, « qui a lieu, qui paraît deux fois par semaine ». Parallèlement à bihebdomadaire, existe la forme bimensuel que l’on emploie pour qualifier ce qui se produit, ce qui paraît deux fois par mois : une assemblée bimensuelle, une revue bimensuelle. C’est cet adjectif que l’on emploiera pour désigner ce qui se produit tous les quinze jours, et non quinzomadaire, qui semble le croisement étrange de quinze et de dromadaire, quand bien même ce mot aurait pour lui d’avoir été porté sur les fonts baptismaux de la langue par des rédacteurs d’un célèbre journal satirique paraissant le mercredi.

On dit

On ne dit pas

Une inspection bimensuelle

Un journal bimensuel, un bimensuel

Une inspection quinzomadaire

Un journal quinzomadaire, un quinzomadaire

Non bons plans pour un monde plus green

Le 6 février 2020

Néologismes & anglicismes

Naguère les verts inquiétaient parce qu’ils étaient considérés comme de doux utopistes manquant cruellement de réalisme ou comme des oiseaux de mauvais augure annonçant des lendemains peu chantants. Ce qui est arrivé à ces personnes semble se produire maintenant pour l’adjectif vert, que d’aucuns paraissent chercher à remplacer à toute force. Ainsi une grande ville, une capitale même, proposait il y a peu des « bons plans pour un monde plus green ». Un proverbe dit que l’herbe est toujours plus verte (ou plus grasse) dans le champ du voisin. Pourquoi vouloir nous faire croire qu’elle serait d’encore meilleure qualité si elle était green ? Le monde sera-t-il moins beau s’il est vert plutôt que green ? Le meilleur moyen de promouvoir la diversité – des espèces ou des langues – est-il véritablement de remplacer des mots français par d’autres d’une langue déjà dominante ? Cela n’est pas sûr, et il n’y aurait rien de choquant à ce que nos édiles s’adressent à leurs administrés dans la langue de ces derniers.

Pitcher un projet

Le 6 février 2020

Néologismes & anglicismes

Le verbe anglais to pitch a d’abord signifié « lancer, jeter » ; ses sens se sont ensuite étendus et aujourd’hui il signifie aussi « présenter, mettre en valeur, promouvoir ». Pour rendre ces idées, on le voit, le français a des verbes et locutions verbales à sa disposition. Aussi peut-on s’étonner qu’une école, dont on dit qu’elle prépare les élites, propose des formations pour apprendre à pitcher un projet ou à pitcher un sujet. Rappelons aussi qu’à pitch on préfèrera, dans le domaine du cinéma et du spectacle, résumé ou argument, et, dans celui des techniques de communication, présentation, argumentaire ou démonstration.

On dit

On ne dit pas

Exposer, présenter un sujet

Promouvoir, mettre en valeur un projet

Pitcher un sujet

Pitcher un projet

Circonlocution pour Circonvolution

Le 6 février 2020

Extensions de sens abusives

Circonlocution et circonvolution sont des paronymes, mais ils n’ont pas le même sens. Le premier est emprunté du latin circumlocutio, un calque du grec periphrasis, à l’origine de périphrase. La circonlocution consiste donc, conformément à son étymologie, à « parler autour » pour ne pas nommer franchement ce qui pourrait l’être, à user de détours au lieu d’aller au fait ou, comme dirait une langue familière, à « tourner autour du pot ». On donne aussi parfois ce sens au second, mais il désigne essentiellement les détours et les sinuosités d’une phrase. Avec les circonvolutions la phrase serpente, mais, en proposant force digressions et excursus ; la circonvolution sert à donner de l’ampleur à la phrase quand la circonlocution sert à masquer ce qui semble bien difficile à énoncer.

Comment pour Comme – Tu as vu comment il est fort

Le 6 février 2020

Extensions de sens abusives

Comme et comment peuvent être des adverbes. Le premier marque l’intensité, dans des exclamatives directes ou indirectes : Comme c’est beau ! Si vous saviez comme il est gentil. Le second sert surtout pour l’interrogation : Comment faut-il préparer ce poisson ? Je ne sais pas comment il a pu réussir. On évitera de mêler ces deux tours et d’employer comment dans l’exclamative indirecte et l’on ne dira donc pas tu as vu comment il est fort, un type de phrase fréquent dans la bouche des enfants – mais pas uniquement –, mais tu as vu comme (ou combien) il est fort.

On dit

On ne dit pas

Si tu savais comme j’ai eu peur, combien j’ai eu peur

Voyez comme il s’applique

Si tu savais comment j’ai eu peur


Voyez comment il s’applique

Ferdinand et Ferdinand, Passé composé et plus-que-parfait

Le 6 février 2020

Bonheurs & surprises

La première phrase de Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, « Ça a débuté comme ça », est un des incipits les plus fameux de la littérature française. On lit ensuite : « Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l’écoute. Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons ! Je rentre avec lui. Voilà. »

On trouve dans ce texte, nonobstant une grande différence de style, des échos d’un roman paru six ans plus tôt, La Grande Peur dans la montagne, de l’autre Ferdinand de la littérature francophone, Charles-Ferdinand Ramuz. Dans un des premiers chapitres il écrit : « La voix, quand elle est venue, leur est venue depuis derrière ; ils n’ont reconnu que c’était Barthélemy qu’à sa voix. On disait : – Vous n’avez rien entendu cette nuit ?

Pourquoi m et non n devant m, b et p ?

Le 6 février 2020

Bonheurs & surprises

On reproche souvent à la langue française le décalage qui existe entre l’oral et la transcription de ce dernier. On lui reproche aussi certaines règles qui semblent arbitraires. Parmi ces dernières, celle qui veut que la lettre n soit changée en m devant un m, un b ou un p, appelée la règle m, b, p ou, chez les plus jeunes, un nom de footballeur devenant moyen mnémotechnique, la règle Mbappé. Or il se trouve que cette règle est l’héritage d’un temps où, justement, l’orthographe était la suivante fidèle de la prononciation. Ces trois lettres, m, b et p, sont des labiales, c’est-à-dire qu’elles sont articulées au niveau des lèvres, tandis que n, une dentale, l’est au niveau des dents. Dans la chaîne parlée, passer d’une dentale à une labiale demande un certain effort, dont on se dispense en transformant cette dentale en la labiale équivalente, et ainsi n devient m. Ce phénomène, qui voit un phonème donner tout ou partie de ses caractéristiques au phonème qui le précède, s’appelle l’assimilation régressive et a bien sûr touché aussi le latin et le grec, auxquels nous sommes redevables de nombre de nos mots. Ainsi, quand le préfixe latin in-, qui indique la négation ou un déplacement vers l’intérieur, était lié à un mot ou une racine commençant par une de ces trois lettres, il devenait im-. À côté de formes comme indolens, « qui ne souffre pas, indolent », composé de in- et de dolens, « souffrant » ; infamis, « perdu d’honneur, infâme », composé à partir de in- et de fama, « renommée, réputation » ; ou innocens, « qui ne fait pas de mal, innocent », composé à partir de in- et de nocere, « être nuisible », il y en a d’autres dans lesquelles, pour les raisons exposées plus haut, in- est passé à im-, comme immortalis, « immortel », composé de in- et de mortalis, « mortel » ; imbibere, « tremper, imbiber », de in- et bibere, « boire », ou impedire, « empêcher » et, proprement, « mettre dans les pieds », composé à partir de in- et de pes, pedis, « pied ».

La langue grecque connut, elle aussi, ce phénomène : le préfixe sun-, « avec, ensemble », passé à syn- en français, que l’on retrouve dans des mots comme synchronie, tiré de khronos, « temps », ou syntaxe, tiré de taxis, « ordre, arrangement », se rencontre sous la forme sym-, dans symbiose, tiré de bios, « vie », symphonie, tiré de phônê, « son, voix », ou symétrie, que l’on a écrit symmétrie jusqu’au xviiie siècle, tiré de metron, « mesure ». Nous avons hérité de ces mots et conservé leur orthographe, et ce qui fut d’abord la transcription fidèle de ce qui se disait est devenu un usage, puis une règle qui, par analogie, s’applique aussi aux mots créés même après que la première labiale, n ou m, a cessé de se faire entendre.

Ajoutons pour conclure que l’on a aussi le phénomène inverse. Ainsi, le préfixe latin cum-, « avec », que l’on trouve sous la forme com- en français, s’il s’est maintenu dans des formes comme combat, commettre ou comparaître, est passé à con- dans concéder, conduire, conférer, congratuler, conjurer, connaître, conquérir, consacrer, contenir ou convoquer, et même à col- ou cor-, dans collègue ou correspondre.