Dire, ne pas dire

Accueil

Un problème ou un souci ?

Le 5 juillet 2018

Bloc-notes

S’interroger sur certaines particularités de la langue, sur le lexique, sur l’origine de quelques expressions curieuses, sur des formes récemment apparues, est une démarche à la fois saine et nécessaire. Il importe d’avoir sur notre langue, sur les inventions qu’elle accueille, sur les dégâts qu’elle subit, une information régulière, critique. Car c’est une manière aussi de parler de notre société, de son évolution. Mais ce qui complique les choses, c’est qu’on hésite : est-ce un linguiste, un sémiologue, un sociologue ou un philosophe qu’il faut consulter pour comprendre l’apparition d’une nouvelle expression ? Tous à la fois, peut-être.

Comme à propos de ce glissement, apparu il y a quelques années déjà dans la langue commune : on ne dit plus « avoir un problème » mais « avoir un souci ». « Avoir un problème » ne relevait pas de la très bonne langue, c’était une expression assez relâchée. Mais son effacement devant « avoir un souci » est révélateur de bien autre chose.

Un problème, c’est, du grec problèma, « ce qui est lancé en avant », quelque chose qu’on pose devant soi pour l’examiner, c’est une question qu’on cherche à objectiver, afin de découvrir un moyen ou une méthode pour la résoudre. En matière scientifique, mais dans la vie aussi : « un problème de santé » ou « un problème de couple », ce sont des difficultés qu’on rencontre, sans doute, mais avec l’espoir de les dépasser, et qu’on se propose d’analyser le plus correctement possible afin d’en trouver la solution, traitement médical ou divorce.

Il en va tout autrement du souci. Souci est un déverbal de soucier, du latin sollicitare, « tourmenter, préoccuper ». Solliciter, apparu au xive siècle, a eu d’abord ce sens. Le souci est donc un ébranlement profond. (Notons au passage que la fleur appelée souci est tout autre chose : une sorte de tournesol. Souci, c’est solsequium, « ce qui suit le soleil ».)

Un souci est donc bien un problème mais vu sous un autre angle : non pas sous l’angle de la difficulté à résoudre, et donc de l’action éventuelle qu’il convient de mener pour la régler, mais sous l’angle affectif, psychologique. Le « souci » est produit par un « problème » qui vous accable, vous domine, mais sans qu’on y puisse rien, sans qu’on songe à s’en débarrasser.

On voit donc tout ce qu’entraîne le glissement du mot problème vers le mot souci. Il est très significatif. Quand l’aspect psychologique et affectif l’emporte sur l’aspect pratique et rationnel d’une question, cela n’est pas un progrès : ce n’est pas une vision dynamique, forte, courageuse de notre destin. C’est le signe d’un découragement, d’une lassitude, d’un renoncement. Un problème donne du souci, c’est évident, mais il ne devrait pas se confondre avec lui. Devant le souci, je baisse les bras. Devant un problème, je retrousse mes manches.

Les deux mots ne sont donc pas synonymes. En finir avec le souci, qui est une douleur, même petite, demande que l’on soit capable de faire du souci un problème. Inversement, pour le candidat au baccalauréat, le problème (de math) devient un souci quand justement il n’arrive pas à le résoudre.

Danièle SALLENAVE
de l’Académie française

Écoutes ! et regardes !

Le 5 juillet 2018

Emplois fautifs

Les verbes des deuxième et troisième groupes ont des formes identiques à la 2e personne du singulier (comme du pluriel) de l’indicatif et de l’impératif : tu finis/finis, tu dors/dors, tu prends/prends, et tous les verbes du premier groupe ont des formes identiques à la 2e personne du pluriel de l’indicatif et de l’impératif : vous aimez/aimez, vous mangez/mangez. Aussi arrive-t-il que, mêlant ces différentes formes, on crée, pour les verbes du premier groupe, des impératifs incorrects comme écoutes ou regardes. Des fautes facilitées par le fait que, quand ces impératifs ont comme complément les pronoms en et y, on leur adjoint un s euphonique, comme dans manges-en, restes-y. Mais quand bien même des effets d’analogie pourraient expliquer cette faute, elle n’en reste pas moins une faute, facilement évitable.

On écrit

On n’écrit pas

Regarde attentivement cette scène

Travaille avec soin

Porte cette galette à ta grand-mère, mais ne t’arrête pas en chemin

Regardes attentivement cette scène

Travailles avec soin

Portes cette galette à ta grand-mère, mais ne t’arrêtes pas en chemin

Émouler pour Émoudre

Le 5 juillet 2018

Emplois fautifs

Le verbe émoudre n’est assurément pas le plus employé de la langue française. Il est vrai que l’on n’aiguise plus guère les couteaux ou d’autres outils sur une meule et que l’on trouve peu de rémouleurs (aussi appelés autrefois émouleurs). Émoudre se rencontre aujourd’hui essentiellement au participe passé, émoulu, qui signifie, au sens propre, « affûté, fraîchement aiguisé à la meule » ; il arrivait ainsi que dans certains tournois, plutôt que d’employer, selon l’usage ordinaire, des armes émoussées et rebattues, on combatte à fer émoulu, c’est-à-dire avec des armes particulièrement affilées et tranchantes. Au sens figuré, ce même participe qualifie une personne qui est tout récemment sortie d’un établissement d’éducation. Mais on se rappellera que si le français dispose d’un couple moudre/mouler, il n’existe pas un pendant *émouler à émoudre. Employer la forme *émouler est un barbarisme dont il faut bien se garder.

S.N.C.F. pour La S.N.C.F., Crédit agricole pour Le Crédit agricole

Le 5 juillet 2018

Emplois fautifs

Les noms de marques ou d’entreprises sont essentiellement de deux catégories : des noms dépourvus de sens, soit parce que c’est celui du fondateur de l’entreprise : Renault, Peugeot, soit parce qu’il s’agit d’une création simple : Vivendi, Canon, etc. Mais il arrive aussi que le nom de l’entreprise indique son activité, ou que celui-ci en soit un élément. C’est par exemple le cas pour la Régie autonome des transports parisiens (R.A.T.P.) ou la plupart des banques, dans le nom desquelles figurent souvent des termes comme crédit, société, etc. Quand le nom de l’entreprise a pour élément principal un nom commun, donc porteur de sens, ce nom doit être précédé de l’article défini. On évitera donc des tours comme S.N.C.F. vous accueille, quand c’est La S.N.C.F. qu’il faudrait employer. Cette mauvaise habitude, fréquente en particulier dans le monde de la Bourse, doit être combattue.

Crush pour Béguin

Le 5 juillet 2018

Néologismes & anglicismes

Le verbe anglais to crush, « écraser, broyer », est emprunté de l’ancien français cruisir, une des nombreuses variantes de croissir, « rompre, casser, briser, détruire ». De to crush a été tiré le nom crush, « foule, cohue, bousculade », mais aussi « béguin, coup de cœur, engouement » que l’on trouve dans la locution to have a crush on someone. Un tel glissement de sens n’est pas sans rappeler celui du français craquer pour quelqu’un, « céder à l’attrait d’une personne, d’un objet ». Dans la mesure où le français a à sa disposition de nombreux termes pour désigner ces attractions, le plus souvent passagères, on réservera crush à l’anglais.

On dit

On ne dit pas

Avoir un petit faible, un penchant pour quelqu’un ; en pincer pour quelqu’un, avoir le béguin pour quelqu’un

Avoir un crush pour quelqu’un

Meilleurs messages

Le 5 juillet 2018

Néologismes & anglicismes

Il est fréquent de rencontrer dans la correspondance anglaise des formules de politesse comprenant l’adjectif best, « meilleur », comme best wishes, littéralement « meilleurs vœux », ou best thoughts, « meilleures pensées ». Ce sont là des tours propres à la langue anglaise, et qu’il convient de lui réserver. On évitera donc de les importer ou de les adapter maladroitement à notre langue et l’on se gardera particulièrement du peu compréhensible meilleurs messages. Le français a suffisamment de formules de politesse correctes pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en créer de fautives.

De nouveau pour À nouveau

Le 5 juillet 2018

Extensions de sens abusives

La locution à nouveau signifie « pour la seconde fois et de façon différente », alors que de nouveau signifie simplement « derechef, une fois encore, une fois de plus ».

On dit

On ne dit pas

Ce travail est manqué, il faut le faire à nouveau

Il est de nouveau en retard, c’est la troisième fois cette semaine

J’espère qu’il n’est pas de nouveau malade

Ce travail est manqué, il faut le faire de nouveau

Il est à nouveau en retard, c’est la troisième fois cette semaine

J’espère qu’il n’est pas à nouveau malade

Enfantin pour Infantile

Le 5 juillet 2018

Extensions de sens abusives

Les adjectifs enfantin et infantile sont apparus l’un et l’autre à la charnière des douzième et treizième siècles. Le premier est dérivé d’enfant et le second est emprunté du latin tardif infantilis, « d’enfant, enfantin ». Longtemps les deux termes ont été synonymes, puis infantile est passé dans des registres spécialisés, en particulier celui de la médecine, où l’on parle de maladies infantiles, de mortalité infantile ou celui de la puériculture, où il est question de lait infantile. Enfantin, lui, appartient à une langue plus courante et qualifie ce qui appartient au monde de l’enfance, parfois avec une teinte de nostalgie, comme dans Moesta et Errabunda, où Baudelaire évoque le vert paradis des amours enfantines ; il s’emploie aussi pour qualifier, souvent avec exagération, ce qui n’offre guère de difficultés et qui est à la portée des enfants : Un problème d’une simplicité enfantine. En dehors des quelques cas où l’on peut employer l’un ou l’autre de ces adjectifs, comme dans un comportement enfantin ou un comportement infantile (où, notons-le infantile a plus qu’enfantin une valeur péjorative), il convient de choisir avec discernement l’adjectif adéquat.

On dit

On ne dit pas

Un visage enfantin

Un traumatisme infantile

Un visage infantile

Un traumatisme enfantin

C’est saugrenu, de la conservation à la conversation

Le 5 juillet 2018

Bonheurs & surprises

Quel étrange mot que l’adjectif saugrenu, « qui surprend par son caractère inattendu et bizarre, voire absurde ». C’est la réfection, sous l’influence de grenu, d’une forme plus ancienne, saugreneux, employée pour qualifier un conte jugé piquant ou salé, et cet adjectif est tiré de saugrenée, un nom que l’on rencontre chez Rabelais et qui désignait, nous dit Littré, un « assaisonnement des pois et des fèves, avec du beurre, des herbes fines, de l’eau et du sel ».

Ce nom, sel, est issu du latin sal, d’où sont tirés nombreux termes en sau- ou sal-, parmi lesquels la salade et la salière, la saucisse et le saucisson, le salpicon, qui nous vient d’Espagne, et son équivalent étymologique français, le saupiquet, les salines et la saumure, le saupoudrage et le salpêtre (proprement le « sel de pierre »), mais encore la salsa, cette danse d’Amérique latine à la sensualité épicée. Et l’on n’oubliera pas que le salarium, ancêtre de notre « salaire », désigna d’abord la ration de sel remise régulièrement aux soldats romains, puis une somme d’argent servant à acheter ce sel, et enfin la solde.

Parce qu’il conservait les aliments et leur donnait du goût, le sel était un objet de prix dans l’Antiquité. On l’employait en petite quantité pour amender les sols, en grande quantité pour les stériliser. Aussi, lorsqu’ils prirent Carthage, les Romains en salèrent les ruines pour s’assurer que cette ville n’aurait pas de descendance. On raconte aussi qu’Ulysse, qui ne voulait pas participer à la guerre de Troie, simula ainsi la folie pour n’être pas enrôlé : il sema du sel dans un champ qu’il venait de labourer, montrant ainsi sa démence, puisqu’il gâchait un produit précieux et rendait infertile la terre qu’il ensemençait. (Sa ruse fut éventée quand l’un de ceux qui étaient venus le quérir plaça le tout jeune Télémaque devant le soc de la charrue. Ulysse retint son attelage, sauva son fils mais montra ainsi que sa folie n’était que simulacre).

Pline nous rappelle au livre XXXI de son Histoire naturelle l’importance économique et symbolique du sel mais aussi le rôle qu’il jouait dans la relation des hommes avec les dieux :

« Rien mieux que le sel ne fait manger les moutons, les bêtes à cornes et les bêtes de somme ; il augmente la quantité du lait, et donne meilleur goût au fromage. On ne peut donc vivre agréablement sans sel ; et c’est une substance tellement nécessaire, que le nom en est appliqué même aux plaisirs de l’esprit ; on les nomme en effet sales (sels). […] Mais c'est surtout dans les sacrifices que l’on voit l'importance du sel : il ne s’en fait aucun où l’on n’offre des gâteaux salés. »

Il s’agit là d’une tradition séculaire dont on trouve déjà des traces dans l’Ancien Testament, par exemple dans le Lévitique : 2, 13 « […] Tu ne manqueras pas de mettre sur ton oblation le sel de l’alliance de ton dieu. » Comme le sel était utilisé pour la conservation des aliments, on pensait qu’il assurait aussi aux serments une valeur d’éternité et les Latins appelaient pactum salis, proprement « pacte de sel », une alliance destinée à durer toujours.

Tout cela se retrouve aussi chez les Grecs, mais le sel y est surtout un symbole d’amitié, comme en témoignent plusieurs expressions : Tôn halôn sugkatedêdomenai medimon (proprement « avoir mangé ensemble un boisseau de sel (halôn) ») signifiait « être de vieux amis », et on appelait ses intimes hoi peri hala kai kuminon (« ceux qui ont partagé le sel (hala) et le cumin »).

Cette fonction de conservation est encore perceptible dans la déclaration du Christ à ses apôtres : « Vous êtes le sel de la Terre » (vos estis sal terrae) – Évangile de saint Mathieu, V, 13. Il leur signifie ainsi que leur action et leur prédication empêchent la corruption du monde. D’autre part, et c’est un point déjà signalé par Pline, comme le sel épice toutes choses, ce texte signifie également que ce sont les apôtres qui donnent au monde sa saveur.

Mais la langue semble surtout s’être attachée à montrer le sel comme l’ingrédient indispensable pour relever le goût des mots, pour épicer les conversations. On ne s’étonnera donc pas de trouver ce sel, dans l’Antiquité, chez les spécialistes de rhétorique, en particulier chez Cicéron. On lit ainsi dans L’Orateur (87) : « on sèmera également des traits d’esprit (etiam sales aspergentur) », ou dans Les Devoirs (133) : « par le piquant et l’esprit (sale vero et facetiis) ». Dans une de ses Lettres (1, 13, 1), il remercie Atticus pour ses propos « semés de sel (sparsae sale) ». Pourtant, à en croire un autre spécialiste, Cicéron lui-même n’était pas le plus habile dans ce domaine et ses contemporains lui reprochaient « de la froideur parfois dans ses plaisanteries » (in salibus aliquando frigidum – Quintilien, Institution oratoire, 12, 10, 12).

Mais c’est avant tout aux Grecs, brillants causeurs devant l’Éternel, et particulièrement à ceux de l’Attique, que notre langue a rendu hommage, avec ce sel attique, qui qualifie un esprit fin et malicieux mais qui ne s’écarte jamais du bon goût. De nombreux textes le montrent. Ainsi Molière fait-il dire à Trissotin pour vanter son fameux sonnet : « Il est de sel attique assaisonné partout / Et vous le trouverez, je crois, d’assez bon goût » (Les Femmes savantes, acte III, scène 1).

Chateaubriand évoque lui aussi ce sel dans son Essai sur les Révolutions :

« […] Assis à des banquets, vous les [les Grecs ou les Français] entendrez se lancer de fines railleries, rire avec grâce de leurs maîtres ; parler à la fois de politique et d’amour, de l’existence de Dieu ou du succès d’une comédie nouvelle, et répandre profusément les bons mots et le sel attique […]. »

On trouve encore un écho de tout cela dans ces conseils donnés par un auteur fameux à son neveu, et à travers lui, à tous les apprentis écrivains :

« Prenez une grande chaudière d’eau bouillante / où vous jetez quelques légumes / et un morceau de viande saignante. / On ajoutera plus tard le sel et les épices / avant de baisser le feu. / Tous les goûts finissent par se fondre en un seul. / Le lecteur peut passer à table. »

Des remèdes de bonne femme ou de bonne fame ?

Le 5 juillet 2018

Bonheurs & surprises

L’expression « remèdes de bonne femme » a parfois subi ce que les linguistes appellent la remotivation étymologique. Pierre Larousse les avait fort bien définis dans son Grand Dictionnnaire universel en écrivant qu’il s’agissait de « remèdes populaires ordonnés et administrés par des personnes étrangères à l’art de guérir ». Mais quelque habile latiniste s’est un jour avisé qu’en latin fama signifiait « renommée », et que l’on emploie aujourd’hui encore les adjectifs fameux et famé pour évoquer la réputation de telle ou telle personne, de telle ou telle chose. Sans doute avait-il aussi entendu l’histoire, que l’on racontait naguère au sujet de ce nonce installé à Paris qui, s’entretenant avec un grand de l’Église de France mêla joyeusement, mais un peu mal à propos, français, latin et italien en lui posant cette question, qui pouvait prêter à sourire et à mauvaise interprétation : « Et comment va votre fame ? » Le prélat, qui voulait savoir quelle était la réputation de son interlocuteur, était bien excusable puisque, après tout, en ancien et en moyen français, « réputation » se disait fame et que les expressions bone fame et de bone fame, se lisent fréquemment dans les textes médiévaux, avec de nombreuses variantes orthographiques comme de bon famle, de bones faumes, de si grant fame, etc. Mais pour éviter ce type de fâcheux malentendu, l’usage adjoignait à ce fame d’autres noms, le plus souvent renommee, mais également merite, loenge (« louange »), ou encore renom.

Et s’il en était encore besoin, un petit détour par des langues voisines confirmerait ce qu’écrivait Pierre Larousse : nos amis anglais parlent de old wives' remedy, littéralement « remède de vieilles épouses », nos amis allemands disent Hausmittel, « l’expédient, le remède » ou, plus familièrement, « le truc de la maison ». Cette notion de remède familial, « fait à la maison », se retrouve dans l’espagnol remedio casero. Et pour conclure, rappelons que nos amis italiens, pour signaler qu’il s’agit là de remèdes qui sont plus le résultat d’observations pratiques que d’études théoriques, parlent de rimedio empirico.