Dire, ne pas dire

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La peur de lire

Le 02 novembre 2017

Bloc-notes


Ces temps derniers, nous avons pu constater avec joie que les plus hautes instances se montraient extrêmement préoccupées de faire de la France, à nouveau, un « pays de lecteurs ».

Nous autres qui lisons beaucoup, chaque jour, parfois plusieurs heures, depuis notre enfance, nous déplorons que tout le monde n’en fasse pas autant, que les enfants, les adolescents au lieu d’y progresser, perdent progressivement le goût et l’habitude de la lecture. Nous y voyons, non sans raison, un mauvais apprentissage de la lecture qui la rend malaisée ; l’influence des jeux vidéo ; le temps passé à échanger sur les réseaux sociaux ; et une forte tendance de la société moderne, qui dévalue singulièrement les livres et l’acte de lire.

D’où notre croisade pour la lecture ; la défense des livres et de la lecture est un de nos thèmes favoris ; nous faisons entendre ou essayons de faire entendre le plaisir et les bienfaits qu’on retire de la lecture, l’élargissement de l’expérience que donnent les livres, le sens du partage, l’écoute de l’autre... Nous ne manquons pas d’arguments, nous nous échauffons à les développer, nous rappelons les moments d’ennui de notre enfance sauvés par un livre.

Mais voilà : nous rencontrons une résistance, parfois insurmontable. « J’aime pas lire ! » disent les collégiens, garçons plus encore que filles. C’est pour eux une obligation scolaire, un pensum, une corvée. Cette résistance nous désarçonne, on y soupçonne de la mauvaise volonté, car qui pourrait de bonne foi et honnêtement se soustraire à ce qui fait du bien ? L’école a souvent été incapable de tenir compte de ces refus, de les comprendre, de les accepter, donc de les traiter.

On a oublié en effet quelque chose : qu’il existe une peur de lire, et une peur du livre. Quelqu’un qui ne lit pas, c’est quelqu’un que le livre effraie. Qui n’ose pas entrer dans une librairie, que les bibliothèques impressionnent. Les amateurs de livres leur semblent appartenir à une espèce rare, née comme ça, tombée d’une autre planète. « Vous avez lu tout ça ? » : qui n’a entendu cette remarque d’un non-lecteur à la vue de rayonnages de livres couvrant les murs du sol au plafond ? Cette stupeur est le signe d’une peur, bien plus que de l’ignorance ou du mépris.

Il y a, d’évidence, une puissance mystérieuse dans le livre, qui effraie d’ailleurs les tyrans : celui qui lit s’absente du monde, se soustrait à son emprise. Mais s’absenter du monde, cela ne va pas sans risques. Sur la peur de lire, un excellent livre de Michèle Petit, paru en 2002 aux éditions Belin, Éloge de la lecture, la construction de soi, nous donne de précieux éléments d’analyse. Cette peur est très présente dans les milieux défavorisés, mais on peut aussi la rencontrer dans les catégories privilégiées. Car les raisons en sont très nombreuses, et relèvent d’ordres très différents. La lecture, dit Michèle Petit, « peut se révéler impossible ou risquée, si elle implique d'entrer en conflit avec des façons de vivre, des valeurs propres à la culture du groupe ou du lieu où l'on vit. [...] Elle peut enfin être incompatible avec certains fonctionnements psychiques ».

Lire ne va pas de soi ; la lecture dérange ; elle oblige à faire silence, à rentrer en soi-même, à se confronter à des univers inconnus ; à fournir tous les matériaux nécessaires à une représentation mentale de lieux, de situations, de conflits. Cet effort pour oublier le présent est coûteux, et ne donne pas aussitôt sa récompense. Avant de se retrouver, il faut d’abord accepter de se perdre. C’est cela aussi que les livres apprennent : « Le plus long détour est le plus court retour », disait James Joyce. Le livre en est l’occasion quotidienne.

Au fond, à y bien réfléchir, quelqu’un qui ne lit pas, ce n’est peut-être pas quelqu’un qui ne veut pas, mais quelqu’un qui ne peut pas lire, dans tous les sens du terme : parce qu’il lit mal, parce qu’il n’ose pas se confronter à des univers inconnus, parce que son propre moi est trop fragile. Aidons celui qui a peur de lire, qui recule devant la lecture, en lisant devant lui, avec lui, en même temps que lui ; montrons-lui notre propre fragilité et la ressource que, justement, nous puisons dans les livres.

 

Danièle Sallenave 
de l’Académie française

Affleurer, Effleurer

Le 02 novembre 2017

Emplois fautifs

Les verbes affleurer et effleurer sont tous deux dérivés de fleur et ils ne diffèrent entre eux que par leur voyelle initiale, mais ils ont pourtant des sens bien différents. Fleur, qui s’emploie dans les expressions mettre à fleur, c’est-à-dire « mettre à niveau deux éléments contigus », et être à fleur de, « atteindre la surface de quelque chose », est à l’origine du verbe affleurer, qui peut avoir le sens de l’une ou l’autre de ces expressions. Effleurer est, lui, dérivé de fleur au sens de « surface d’une chose » et s’est d’abord employé avec celui de « dépouiller une plante de ses fleurs » ; ce verbe signifie aujourd’hui « entamer superficiellement », puis « frôler » et, de manière figurée, « se présenter de manière fugace à l’esprit » et enfin « examiner superficiellement ». On veillera donc à ne pas confondre ces deux paronymes.

 

On dit

On ne dit pas

Cette idée ne l’a pas effleuré

La roche affleure sous le sable

Cette idée ne l’a pas affleuré

La roche effleure sous le sable

Ils ont réfléchi sur comment faire

Le 02 novembre 2017

Emplois fautifs

Les prépositions introduisent un complément, le plus souvent un nom ou un pronom, parfois un infinitif. Il existe aussi quelques cas, beaucoup plus rares, où elles forment, avec des adverbes interrogatifs comme quand, combien, une locution interrogative : De quand date ce tableau ? Pour combien le cèderiez-vous ? À quand remonte cette histoire ? De combien vous êtes-vous trompé ? Ces interrogatives directes peuvent être remplacées par des interrogatives indirectes : je me demande de quand date ce tableau. Mais en dehors de ces cas où la préposition se trouve déjà dans l’interrogative directe, faire suivre une préposition d’une interrogative indirecte est une incorrection grave.

 

On dit

On ne dit pas

Avez-vous une idée pour expliquer leur
geste ?

Ils ont réfléchi à la manière de faire

Avez-vous une idée de pourquoi ils ont agi ainsi ?

Ils ont réfléchi sur comment faire

Merci d'avoir été notre invité

Le 02 novembre 2017

Emplois fautifs

On remercie quelqu’un pour ce qu’il a fait. Le remerciement n’est pertinent que si la personne à qui l’on s’adresse a agi de son propre chef et a entrepris quelque chose. Dans le cas contraire, le remerciement n’a pas de sens. On ne remerciera donc pas en disant à une personne dont on avait sollicité l’appui Merci d’avoir été prié de nous accorder votre aide, mais évidemment Merci de nous avoir aidés.

On dit

On ne dit pas

Merci d’avoir accepté notre invitation

Merci d’avoir été notre invité

Réunir ensemble

Le 02 novembre 2017

Emplois fautifs

Les pléonasmes peuvent être des tours stylistiques employés pour donner plus de force à un propos. Ainsi Je l’ai vu de mes yeux ou je l’ai entendu de mes propres oreilles sont des pléonasmes admis et fort usités. Mais dans la majorité des cas, ils sont plus une marque d’inattention de qui parle ou écrit et alourdissent un propos plus qu’ils ne le renforcent. Ils témoignent aussi d’un certain manque de confiance, probablement inconscient, envers les mots de notre langue, et d’un doute dans leur capacité expressive. Mais user de pléonasmes pour lutter contre cette faiblesse supposée est une solution bien pire que le mal que l’on veut combattre, puisque c’est parce que l’on ajoute à certains mots d’autres qui ne sont pas nécessaires que tous s’appauvrissent. Ainsi entend-on de plus en plus souvent la locution réunir ensemble, alors que réunir seul suffirait.

Le bon workout

Le 02 novembre 2017

Néologismes & anglicismes

Les noms processus et procédé disparaissent peu à peu des magazines. Ils sont concurrencés par le nom anglais process ; il en est de même pour le mot guide, quand il désigne un ouvrage renfermant des conseils d’ordre pratique, puisque l’on commence à lui substituer l’anglais workout. On déconseillera cet usage parce que des formes françaises existent pour traduire ces notions et aussi parce que cela reviendrait à donner à ce nom un sens qu’il n’a pas en anglais. En effet workout, apparu dans le monde du sport à la fin du xixe siècle, ne signifie pas « manière de faire, guide pratique », ou « conseil », mais « entraînement ».

 

On dit

On ne dit pas

La bonne méthode, le bon conseil

Le bon workout

Trendy

Le 02 novembre 2017

Néologismes & anglicismes

Le nom anglais trend signifie « tendance, mode », et l’adjectif qui en est dérivé, trendy, « à la mode ». La langue française dispose des formes nécessaires pour rendre compte de ces notions. Certes, depuis Balzac et ses fashionables, il n’est pas rare que l’on emprunte à l’anglais une partie de son vocabulaire pour parler de mode, mais dans ce domaine, la langue française est assez bien pourvue et présente un riche vocabulaire. Aussi n’est-il peut-être pas utile de rivaliser de snobisme avec quelques-uns des héros balzaciens.

Afin, à fin ou aux fins

Le 02 novembre 2017

Extensions de sens abusives

Afin entre dans la construction de la locution prépositive, suivie de l’infinitif, afin de et dans celle de la locution conjonctive, suivie du subjonctif, afin que. On emploie la première quand le sujet de l’infinitif et du verbe introducteur sont identiques : il travaille afin de progresser ; on emploie la seconde quand les sujets sont différents : tu les fais travailler afin qu’ils progressent. On ne doit pas confondre afin avec le groupe prépositionnel à fin, qui signifie « au terme » : arriver à fin de bail, à fin de contrat, ou qui indique le but, la visée et s’emploie alors essentiellement dans la langue juridique : des démarches à fin d’adoption. Il arrive aussi qu’à fin soit remplacé par aux fins. On lit par exemple dans le Dictionnaire de l’Académie française, à l’article Essai : « Prise d’essai, prélèvement opéré sur une substance, un corps aux fins d’analyse ».

Quelque, quelques, quel que

Le 02 novembre 2017

Extensions de sens abusives

Ces trois formes sont homonymes, mais elles n’ont pas la même nature et ne s’écrivent pas de la même manière. L’adverbe quelque est invariable. Il signifie « environ » quand il est placé devant un nombre : Il y a quelque trente ans que cela s’est passé ; il entre aussi dans la composition de la locution conjonctive à valeur restrictive quelque … que. Cette locution peut modifier un adjectif : Quelque courageux qu’ils soient, oseront-ils l’affronter ? ou un adverbe : Quelque adroitement que vous jouiez, vous ne gagnerez pas.

Quelque peut aussi être un adjectif indéfini. Dans ce cas, il est variable en nombre. Il peut signifier « un certain » : Il a bien quelque idée sur la question. Il peut aussi exprimer une faible quantité : J’ai éprouvé quelque peine à achever ce travail. Il est venu avec quelques amis.

On veillera bien à ne pas confondre ces formes avec l’adjectif qualificatif quel quand il est suivi de la conjonction que et signifie alors « en dépit de la nature de » et qui, lui, varie en genre et en nombre : quelles que soient les circonstances, il garde le sourire.

 

On écrit

On n’écrit pas

Encore quelque cinquante mètres et il aura gagné

Quelque méfiants qu’ils soient, ils se sont fait berner

Quels que soient ses adversaires, il les surclasse tous

Encore quelques cinquante mètres et il aura gagné

Quelques méfiants qu’ils soient, ils se sont fait berner

Quelque, quelques soient ses adversaires, il les surclasse tous

 

Les cauchemars de Caligula

Le 02 novembre 2017

Bonheurs & surprises

Que l’on rapproche les noms Caligula et cauchemar n’a rien d’étonnant. Les rêves du premier, nous dit Suétone, étaient peuplés de fantômes et sa conduite était propre à terroriser les Romains, à leur inspirer les pires cauchemars. Mais étymologiquement, ces deux noms sont aussi de lointains cousins.

Gaius Julius Caesar Germanicus avait été surnommé Caligula, proprement « petite sandale », parce que tout jeune enfant encore, il vivait dans les camps de soldats sur les bords du Rhin, avec son père Germanicus qui y commandait des légions, et il y portait la caliga, la sandale cloutée de l’armée romaine. Ce nom, que l’on suppose formé à l’aide de calx, « talon », et ligare, « attacher », avait, entre autres dérivés, caligarius, « fabricant de caliga », et caligatus, qui désignait un simple soldat, puisque les officiers de haut rang ne portaient pas ce type de chaussures. D’ailleurs, pour souligner le caractère extraordinaire de l’ascension, 150 ans plus tôt, d’un autre politique, Marius, Sénèque écrivait dans ses Bienfaits qu’ « il était passé de la caliga [du rang de simple soldat] au consulat » : Marius ad consulatum a caliga perductus.

De calx ont aussi été tirés le nom calcaneum, qui désigne l’os du talon, et  calcare, un verbe signifiant « talonner, fouler aux pieds », à partir duquel a été formé le verbe inculcare, « fouler », et, proprement, « faire rentrer à coups de talon », un verbe que nous avons emprunté sous la forme inculquer, et que Vaugelas a défendu ainsi, malgré quelques réserves, dans ses Nouvelles Remarques sur la langue française : « Ce mot est fort significatif, et beaucoup de gens le disent ; et néanmoins il ne vaut rien et passe pour barbare. Nous n’en avons pourtant point qui exprime bien sa force ; car imprimer ou répéter, dont on se sert en sa place, n’ont garde de signifier ce qu’on appelle inculquer. » Mais, depuis Vaugelas, comme le dit joliment Littré, cet ancien néologisme s’est « impatronisé », c’est-à-dire qu’il s’est fait une place de maître dans la langue.

C’est aussi à cette famille qu’il faut rattacher le verbe récalcitrer, qui nous vient du verbe latin calcitrare, « donner des coups de talon, ruer ». Il existait en ancien français, sans le préfixe -re, sous une grande variété de formes. Dans un poème en l’honneur de Charles d’Anjou, Adam de la Halle écrit ainsi :

Car on dist ke II fois se point / Ki contre aiguillon eskaucire [calcitre] : « Car on dit qu’il se pique deux fois, celui qui regimbe contre l’aiguillon ».

En passant du latin au français, calcare évoluera en cauchier ou cauquier et fournira la première partie de notre cauchemar. L’autre étant empruntée au moyen-néerlandais mare, « spectre », que l’on retrouve dans l’anglais nightmare. On imaginait en effet autrefois que les cauchemars étaient provoqués par des sorciers ou des sorcières, comme celles de Macbeth, qui venaient piétiner la poitrine du dormeur et provoquer une sensation d’étouffement. Dans sa traduction des Faits et dits mémorables de Valère Maxime, Simon de Hesnin écrit ainsi : « Quant il semble que aucune chose viengne a son lit, qu’il semble qu’il monte sur lui, et le tient si fort que on ne peut ne parler ne mouvoir, et ce appelle le commun cauquemare, mais les médecins le appellent incubes. » Et l’Académie rappelle dans la première édition de son Dictionnaire que, si incube désigne des démons qui viennent abuser des femmes en se couchant sur elles, « il y a [aussi] une certaine maladie qu’on nomme, incube, ou autrement Le Cochemar ».

Pour conclure, évoquons un mot que l’on n’a pas toujours rattaché à cette famille : le verbe côcher. On lit ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Il se dit des coqs qui couvrent la poule. Le coq l’a cochée. » Parce que le sujet de ce verbe est généralement le nom coq, on a cru longtemps qu’il en était dérivé, mais il n’en est rien : il est lui aussi issu de calcare, « fouler, presser ». Et le naturaliste français Julien-Joseph Virey nous apprend, dans son Histoire des mœurs et de l’intérêt des animaux, qu’« un coq, un moineau, côchent vingt à trente fois leur femelle en l’espace de quelques heures ». Un cauchemar ?

 

L’Himalaya et la Chimère, l'hiver et la neige

Le 02 novembre 2017

Bonheurs & surprises

« Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver […]. Mon chemin ce n’est pas un chemin, c’est la neige », chantait naguère Gilles Vigneault pour évoquer le Québec où il était né. Il est une autre région qui porte, inscrite dans son nom, ces deux idées, pays et neige : l’Himalaya, un nom sanscrit composé à l’aide de hima, « neige », et alaya, « demeure ». Les notions de neige et d’hiver sont en effet étroitement liées, et la forme sanscrite hima a la même origine que le latin hiems, « hiver ». La racine à l’origine de ces mots se retrouve encore dans le grec kheima, « hiver », et khiôn, « neige ». Du premier on a tiré les noms khimaros, khimaira, « chevreau d’un an, chèvre née à la fin de l’hiver précédent ». On notera que cette manière de compter les années en hivers s’emploie dans l’élevage pour les jeunes animaux, mais que chez les humains, c’est aux abords de la vieillesse, que les années, voire les printemps, sont remplacées par les hivers ou même les neiges. Ainsi on lit dans Atala : « À la prochaine lune des fleurs, il y aura sept fois dix neiges et trois neiges de plus que ma mère me mit au monde. »

Mais revenons à khimaira ; cette forme nous intéresse particulièrement, puisque, si elle signifie « jeune chèvre », on en a aussi fait un nom propre désignant un monstre composite, la Chimère, ainsi nommée parce qu’une partie de son corps est celui d’une chèvre (une autre d’un lion et la troisième d’un dragon). S’ils s’accordent sur ce point et sur le fait qu’elle crache du feu, Homère et Hésiode divergent sur son aspect précis. Le premier dit qu’elle est « lion par devant, dragon par derrière et chèvre au milieu du corps », alors que le second la voit ainsi : « Elle avait trois têtes, une de lion, une de chèvre, et une de serpent, de puissant dragon. »

Intéressons-nous maintenant à la neige elle-même. On sait que les Inuits ont un grand nombre de mots pour désigner la neige. Les Grecs anciens distinguaient, quant à eux, la neige qui tombe, khiôn, que l’on rattache à kheima, « hiver », de la neige tombée, niphas ou niphetos, que l’on rattache au latin nix, « neige », mais aussi aux termes anglais et allemand de même sens, snow et Schnee. Puisque nous parlons de neige, rappelons que c’est à elle, et non à la laine, que l’on doit l’expression faire sa pelote, qui signifie « amasser peu à peu des économies », et que cette pelote, on ne la fait pas grossir en y enroulant du fil, mais en y agglomérant de la neige. D’ailleurs dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, on se battait encore « à coups de pelotes de neige », et non « de boules de neige ».

Quant au nom hiver, il vient du latin hibernus, un dérivé de hiems. Le facétieux linguiste suisse Adolphe Pictet, qui eut pour élève Ferdinand de Saussure, s’étonnait de la parenté entre le b de hibernus et le m de hiems. Il ne voyait pour l’expliquer que les rhumes provoqués par les froids de l’hiver qui font prononcer les m comme des b : J’ai un rhube.

L’hiver et la neige furent longtemps perçus comme des ennemis du genre humain. Dans un de ses rondeaux les plus célèbres, Charles d’Orléans écrit :

Yver vous n’estes qu’un villain

Mais vous, Yver, trop estes plain

De nege, vent, pluye et grezil

On vous deust banie en essil.

Force est de constater que Charles d’Orléans n’est pas le seul à ne pas aimer cette saison. En 1856, Adolphe Yvon peignit un tableau intitulé Le maréchal Ney à la retraite de Russie, que Théophile Gautier commenta ainsi : « Sous un ciel noir de frimas s’étend la plaine blanchâtre, parsemée de chevaux morts, de cadavres, de débris de toutes sortes que la neige va bientôt recouvrir ; des sapins étirent leurs branches comme des bras de spectre ; des masures incendiées dessinent leurs silhouettes sombres ; des vols de corbeaux tournent dans l’air au-dessus de leur proie ; la nature est hostile, sinistre et glacée. L’hiver a pris parti pour les Russes. » On pourrait ajouter que pour l’aide apportée aux soldats du tsar, il gagna ses galons et fut surnommé le général Hiver.

Pour conclure sur ces différents termes, citons un article paru dans la Revue britannique en avril 1855. Au milieu de ce texte d’une trentaine de pages, la montagne retrouve le monstre :

« L’Himalaya est, sans nul doute, la chaîne de montagnes la plus intéressante de l’univers. […] Quel spectacle que celui de ces immenses régions ! […] Ces tableaux excitent de continuelles émotions. Ils reculent pour l’homme les limites de ce qu’il croyait possible, et paraissent l’environner dans un monde à la fois sublime et chimérique. »

Himalaya et chimère, ces termes, décidément, ne semblent pouvoir se quitter.