Dire, ne pas dire

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Un chancelier, une chancelière

Le 01 juin 2017

Bloc-notes

bona.jpgLes hasards du calendrier et des rites immuables ont décidé que je serai, ce trimestre, « chancelier » au bureau de l’Académie : un poste éphémère, somme toute assez modeste malgré le prestige du nom. Il y a de la chance dans ce mot-là, du moins à l’oreille, même si l’étymologie n’autorise aucune parenté de sens.

Propulsée sur l’estrade, à la droite du directeur qui est, lui, un véritable acteur des séances du jeudi, parle, agit, commande, le chancelier officie en silence. Il veille en acolyte au bon déroulement du travail et doit signaler discrètement les mains levées qui demandent la parole. Parfois, un brouhaha – phénomène moins rare qu’on ne croit – est pour lui l’occasion d’agiter la petite cloche de bronze, placée sur le bureau à côté de l’horloge, et de se donner ainsi l’impression de son importance. Les jours de vote, il compte les bulletins à voix haute – elle résonne alors de manière presque impudique, tant à l’Académie le silence du chancelier est d’or.

La tentation était grande pour un académicien souvent taquin, qui n’avait pas manqué de me donner du « maîtresse », en me saluant un jour d’un féminin décalé et ambigu, de m’appeler, toujours blaguant, « Madame la Chancelière ». À l’Académie, le féminin est proscrit pour les titres et postes de responsabilités : une femme est ambassadeur, Président, Premier ministre. Angela Merkel, si souvent nommée chancelière (die Bundeskanzlerin), est le chancelier allemand – der Kanzler – ou, plus précisément, le chancelier fédéral – der Bundeskanzler –, selon ce même principe.

L’étymologie définit le chancelier comme « celui qui se tient près des grilles (cancelli) du palais ». Le mot date de l’ère impériale romaine. Le cancellarius était l’huissier de l’empereur. À lui, la garde des sceaux. Par là, de l’ordre, de la justice. Le chancelier monte la garde. C’est un veilleur. Et c’est bien ce rôle qui lui est assigné.

La chancelière ne devrait être que la femme du chancelier, comme l’ambassadrice celle de l’ambassadeur.

Pourtant un autre sens s’est greffé sur l’emploi du mot au féminin. Un emploi radicalement différent de sa définition au masculin. L’Académie le signale dans son Dictionnaire à partir de 1762 : il désigne, semble-t-il depuis cette époque, une sorte de pantoufle dans laquelle on glisse les deux pieds à la fois ! Confortable et douillette, la chancelière évoque le coin du feu, le tricot des grands-mères, les veillées paisibles d’autrefois. Comme la bouillotte ou l’édredon, elle accompagne les hivers, les frimas. Les deux pieds se tiennent chaud dans son cocon de laine. On peut lui trouver un charme, quoique désuet, entre braises et pot-au-feu.

Mais elle demeure une pantoufle – objet rustique et peu seyant, sauf lorsqu’elle est de vair (fourrure blanche et grise) et promet un avenir radieux à Cendrillon.

Cette définition pantouflarde de la chancelière demeure – je le précise – une particularité française. Angela Merkel peut être Bundeskanzlerin, sans se soucier d’une confusion de vocabulaire. La chaufferette pour les pieds se traduit en allemand par un tout autre mot : Fusswärmer ou Fussack, et se dit alors au masculin.

 

Dominique Bona
de l’Académie française

De sorte à ce que

Le 01 juin 2017

Emplois fautifs

Les locutions conjonctives de sorte que et en sorte que, que l’Académie française, de la première à la cinquième édition de son Dictionnaire, appelait « des façons de parler adverbiales », sont l’une et l’autre correctes. À leur sujet, Féraud écrivait dans son Dictionnaire critique de la langue française, paru en 1787, que la première régissait l’indicatif et la seconde le subjonctif. Un peu moins d’un siècle plus tard, Littré montrait que tout n’était pas aussi simple et que le mode de la subordonnée était lié au sens de la phrase. Si ce qui suit exprime le but à atteindre, on emploie le subjonctif : Faites de sorte que / en sorte que vous arriviez avant moi. Si ce qui suit exprime le résultat à obtenir ou obtenu, ces locutions régiront l’indicatif : Il a fait de sorte que / en sorte qu’il arrivera à temps. Il a travaillé de sorte que, en sorte qu’il est le premier de sa classe.

De sorte et en sorte peuvent aussi commander un infinitif prépositionnel : Il travaille de sorte à réussir, il fait en sorte de réussir.

Mais on ne mêlera pas conjonction et préposition et l’on rappellera que la locution conjonctive de sorte à ce que, lourde et redondante, est incorrecte.

 

on dit

on ne dit pas

Asseyez-vous, de sorte que tous puissent voir le spectacle

Agissez de sorte à vous faire aimer

Asseyez-vous, de sorte à ce que tous puissent voir le spectacle

Agissez de sorte à ce qu’on vous aime

 

Il a dit comme quoi que…

Le 01 juin 2017

Emplois fautifs

Il arrive fréquemment que des fautes de français soient commises parce que les locuteurs manquent de confiance dans les mots qui sont à leur disposition. Pour pallier ce problème, ils amalgament des formes et créent ainsi d’étranges monstres linguistiques. C’est le cas de la locution comme quoi, employée pour mettre en doute la validité d’un propos rapporté, comme dans Il a dit comme quoi qu’il y aurait eu un accident. Ce type de phrase est incorrect ; il a dit que suffit pour introduire la subordonnée complétive, tandis que le conditionnel marque assez nettement que le locuteur n’accorde pas tout crédit au propos qu’il rapporte.

Notons cependant que comme quoi peut s’employer dans la langue familière avec le sens de « d’où il résulte, ce qui prouve que » : il l’a épousée, comme quoi tout finit par s’arranger.

La plus grande entreprise que j’ai eue à gérer

Le 01 juin 2017

Emplois fautifs

Quand il est construit avec l’auxiliaire avoir, le participe passé s’accorde avec le complément d’objet direct, si celui-ci est placé avant ce participe. C’est la règle bien connue qui fait que l’on écrit Il a réparé la voiture et la voiture qu’il a réparée, il a voulu des pommes et les pommes qu’il a voulues. Mais il arrive que certains verbes jouent le rôle de semi-auxiliaire. Dans ce cas, ils ont pour complément d’objet direct l’infinitif qu’ils régissent et ne commandent donc pas l’accord. C’est pourquoi il faut distinguer Il a eu les facilités qu’il a voulues, où le pronom relatif qu(e), qui reprend le nom féminin pluriel facilités, est le complément d’objet direct antéposé de voulues d’Il n’a pas eu les facilités qu’il aurait voulu obtenir, où le pronom relatif qu(e) est complément d’objet direct d’obtenir et non de voulu.

on écrit

on n’écrit pas

La plus grande entreprise que j’ai eu à gérer

La plus grande entreprise que j’ai eue à gérer

 

 

Quelque chose de spéciale

Le 01 juin 2017

Emplois fautifs

La locution pronominale indéfinie quelque chose a une valeur de neutre, bien qu’elle soit formée à partir du nom féminin chose. Le neutre, en français, prend les formes du genre non marqué, c’est-à-dire du masculin. Les adjectifs qui se rapportent à cette locution sont donc au masculin et l’on dit quelque chose de beau et non quelque chose de belle. Cette règle est le plus souvent respectée quand l’adjectif qui qualifie quelque chose a des formes phonétiquement différentes au masculin et au féminin, comme les couples bon / bonne, nouveau / nouvelle, grand / grande. Mais quand la prononciation de ces adjectifs est la même au masculin et au féminin, on constate que ceux-ci sont parfois incorrectement orthographiés. Rappelons donc que l’on écrit quelque chose de spécial et non quelque chose de spéciale.

 

on écrit

on n’écrit pas

Quelque chose d’actuel

Quelque chose d’amer

Quelque chose d’actuelle

Quelque chose d’amère

 

 

Dirigeance pour Direction

Le 01 juin 2017

Néologismes & anglicismes

Le nom dirigeance est un néologisme qui ressortit à la sociologie du travail. Il désigne ce qui touche à la direction d’une organisation, en particulier d’une entreprise. Il appartient donc au vocabulaire des sciences humaines, et s’il est parfaitement correct dans ce cadre, on ne doit pas en faire un synonyme vague et ampoulé de direction.

 

on dit

on ne dit pas

Assurer la direction d’une entreprise

Se voir confier la direction des opérations

Assurer la dirigeance d’une entreprise

Se voir confier la dirigeance des opérations

 

Impeachment, empêchement

Le 01 juin 2017

Néologismes & anglicismes

En droit constitutionnel français, l’empêchement est une interruption des fonctions du chef de l’État et, selon les termes de la Constitution de 1958, l’empêchement doit être constaté par le Conseil constitutionnel sur la demande du gouvernement. L’empêchement peut être provisoire, en cas de maladie, d’enlèvement, de disparition temporaire ou définitif en cas de trahison, de démence, de déchéance physique grave et irréversible,…

L’empêchement est donc un faux-ami de l’anglais impeachment, qui désigne, dans d’autres États, une procédure de mise en accusation d’un haut personnage, visant à son procès (impeachment trial) et, éventuellement, à sa destitution. On se gardera donc bien de confondre ces deux termes, même si le second est issu du premier, qui appartiennent à deux langues et à deux systèmes constitutionnels différents.

Aéropage, Aréoport

Le 01 juin 2017

Extensions de sens abusives

Ces deux-là étaient trop proches dans leur forme pour qu’on ne les confonde pas. Pourtant que de différences entre eux. Le premier, aréopage, est de quatre siècles antérieur au second, aéroport. Il est emprunté, par l’intermédiaire du latin areopagus, du grec Areios pagos, alors que l’autre est un composé d’un suffixe français, même s’il remonte à une forme grecque, aéro-, et du nom port. Le premier est rare, le second est d’usage courant. Areios pagos, c’est, proprement, « la colline d’Arès », un monticule consacré à ce dieu et où étaient jugés, à Athènes, les homicides. Aréopage a gardé ce sens en français, auquel s’est ajouté, au xviiie siècle, celui d’« assemblée de personnes se donnant pour mission de juger, d’apprécier les œuvres dont ils ont connaissance », puis celui d’« assemblée de savants ». Il convient donc de ne pas inverser ni de répartir faussement les premières syllabes de ces deux noms, aréo- et aéro-, dont les sens n’ont rien de commun, et de rappeler que l’on dit un aéroport et un aréopage.

on dit

on ne dit pas

L’avion a quitté l’aéroport

Un aréopage de savants

L’avion a quitté l’aréoport

Un aéropage de savants

 

Le gîte et le couvert

Le 01 juin 2017

Extensions de sens abusives

Le nom couvert s’est d’abord employé au sens d’« abri, logement ; toit » ; c’est celui qu’il a dans la fable « Le Rat qui s’est retiré du monde », de La Fontaine :

En peu de jours, il eut au fond de l’ermitage

Le vivre et le couvert : que faut-il davantage ?

Le vivre désignait la nourriture ; on ne l’emploie plus guère en ce sens au singulier ; aujourd’hui l’usage préfère le pluriel les vivres. Mais depuis le xvie siècle, couvert désigne aussi et surtout les ustensiles dont on se sert pour manger quelque chose ; par métonymie et par une extension abusive, on en a aussi fait un synonyme incorrect de « vivre, nourriture ». L’expression le vivre et le couvert perdait son sens et l’on a substitué à vivre le nom gîte, une forme phonétiquement proche et qui doit sa fortune aux locutions gîte d’étape et gîte rural. Il conviendrait pourtant de redonner à cette expression sa forme originelle et à couvert un sens qu’il serait dommage de voir s’évanouir.

 

on dit mieux

on pourrait dire

Le vivre et le couvert

Le gîte et le couvert

Argent et récit : devise et deviser, compter et conter

Le 01 juin 2017

Bonheurs & surprises

Les noms désignant l’argent sont liés, étymologiquement, au bétail. C’est le cas du doublet capital et cheptel, de pécule, pécuniaire et pécunieux tirés du latin pecus, « troupeau ». Ils renvoient également à l’agriculture puisque l’on parle de manière figurée de blé ou d’oseille. Mais on constate qu’ils sont aussi liés au récit, aux mots, à la langue. Ces relations n’avaient pas échappé à Maurice Druon, qui, dans sa préface à la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, citait Quintilien, « Quant à l’usage, c’est le maître le plus sûr, puisqu’on doit se servir du langage comme de la monnaie qui a cours public et avoué… », avant d’ajouter au sujet des néologismes : « Il faut attendre pour reconnaître ceux qui continuent d’avoir “cours public” […] afin d’empêcher que la mauvaise monnaie ne chasse la bonne. »

Au sein de cette famille des mots liés à l’argent et à la langue, il y a devise, une forme tirée de deviser. Ce verbe est issu du latin tardif *devisare, une forme altérée de dividere, « diviser ». En ancien français, deviser signifiait « partager », mais également « ranger, ordonner ». De ce sens on est passé à « organiser les éléments d’un récit », puis à « discourir ». Bientôt deviser n’a gardé que ce sens, celui de « partager » étant dévolu à diviser. De deviser sont tirés plusieurs noms : devise, qui s’est d’abord employé en héraldique pour désigner la division d’un écu, puis une marque distinctive. Cette marque, cet emblème fut bientôt accompagné d’une sentence. Marmontel écrivait à ce sujet que « dans la devise, on distingue le corps et l’âme, le corps c’est la figure, l’âme, ce sont les mots ». De là on passa au sens actuel de formule concise exprimant un idéal, une manière de penser, etc. Le sens actuel de « moyen de paiement exprimé dans une monnaie » nous est venu de l’allemand Devisen, précédemment emprunté à devise.

Devise a un pendant masculin, devis, qui désigne aujourd’hui la description détaillée et facturée de toutes les parties d’une tâche à effectuer, mais désignait aussi autrefois une conversation familière, un sens qui dès le xixe siècle n’était, comme l’écrit Bescherelle l’aîné dans son Dictionnaire national, « usité et gracieux que dans le genre badin ou le style marotique ».

On n’oubliera pas, bien sûr Le Devisement (la description) du monde, de Marco Polo.

On retrouve semblable balancement avec les verbes conter et compter. Le premier est issu du latin computare, « calculer, supputer », mais en ancien français conter prit aussi le sens d’« énumérer, dresser des listes », puis, en parlant d’évènements, « raconter, relater ». Le sens actuel de « faire un récit » s’imposant, on refit, à partir de conter et du latin computare, une forme compter, qui prit les sens de « calculer, faire des comptes ». De ces formes nous viennent entre autres, le comput, les calculs destinés à établir les calendriers et le titre d’une œuvre célèbre de Philippe de Thaon, mais aussi, à la charnière entre ces deux sens et ces deux formes, la comptine, ce petit texte rythmé chanté par les enfants et le compte rendu, ce rapport (encore un mot qui appartient au récit et aux mathématiques) sur ce qui a été dit ou fait.

Quant au compte et au conte, aujourd’hui dissociés, la langue les unissait encore il y a peu, qui distinguait le compte borgne, un compte qui n’est pas juste et le conte borgne, une fable invraisemblable mais dont les aïeules se plaisaient autrefois à amuser les tout-petits.

Semblable aventure est arrivée au nom billet, qui a d’abord désigné un court message écrit sur un papier de petit format, avant d’être un engagement écrit de payer une somme déterminée à une date fixée, et enfin du papier-monnaie émis par une banque d’État. Le contexte, et parfois les adjectifs qui qualifient ce billet, permet de distinguer entre l’un et l’autre et il faudrait beaucoup aimer l’argent pour confondre un gros billet et un billet doux.

Notons pour conclure qu’une forme de synthèse entre ces deux notions fut réalisée par Jean, un des Pères de l’Église aux homélies célèbres, qui fut évêque de Constantinople et que ses talents oratoires firent surnommer Chrysostome, c’est-à-dire « Bouche d’or », qui est d’ailleurs l’autre nom par lequel on le désigne en français. On rappellera à ce sujet, et ce n’est pas la moindre difficulté de notre belle langue, que dans l’expression parler d’or, d’or n’est pas un complément d’objet indirect, comme dans parler d’argent ou parler du temps qu’il fait, mais un complément de manière, comme dans parler du nez.

La Coupole et le Cuvier

Le 01 juin 2017

Bonheurs & surprises

C’est un emblème, c’est un lieu de prestige ; y être reçu est un sommet. On la confond parfois, par métonymie, avec l’Académie française. Que de différences entre eux pourtant ! Le verbe et la préposition qui régissent le parcours du nouvel académicien sont, à cet égard, révélateurs. On entre à l’Académie, verbe plein d’une majesté un peu martiale, verbe qu’on emploie quand un conquérant, au terme d’un assaut fulgurant ou d’un long siège, pénètre en vainqueur dans la ville qu’il vient de ravir à l’ennemi.

On est reçu sous la Coupole (tout à l’heure le verbe était actif, maintenant, il est au passif) et le conquérant s’est mué en un vassal soumis à la recherche de protection. On sait en effet toutes les valeurs de dépendance que recèle cette préposition sous : il servit sous un chef illustre, cela se passait sous François Ier, voire il mourut écrasé sous un train. Pourtant, à y regarder de plus près, cette coupole mérite-t-elle le prestige dont elle jouit ? Quel étonnement de voir que ce nom, symbole de grandeur, est en réalité un diminutif. On le trouve parmi d’autres, parfois savants comme bronchiole ou artériole, et parfois populaires, comme torgnole, bagnole, ou gaudriole.

Le nom coupole nous vient de l’italien cupola, qu’il avait emprunté au latin cupula. Ce dernier est un dérivé de cupa, ou de cuppa, car ce nom avait deux formes, la première à l’origine de « cuve », la seconde de « coupe ». En ancien français, la coupe est une mesure de grains ou de sel et, par métonymie, de terre. Un extrait des Coutumes de Bourgogne nous fait voir que, si avec le système métrique nous avons gagné en simplicité, nous avons sûrement perdu en poésie. On y lisait en effet ceci :

Le muid de grain contient douz (deux) setiers, / Le setier deux esmines, / L’esmine deux quartaux, / Le quartault deux moitons, / Le moiton deux mesures ou trois boisseaux, / La mesure trois coppes.

Autant de termes aux sonorités enchanteresses, maintenant inconnus et disparus, hélas, au profit du litre, de ses divisions et multiplications. Cette coupe ou coppe avait un dérivé : coupelle, que les affineurs utilisaient pour vérifier l’aloi d’une monnaie. Dans son Testament (strophe 59), Villon emploie l’expression fin comme argent de coupelle, pour désigner un homme particulièrement rusé. Comme, donc, ce creuset servait à établir la valeur d’une monnaie, l’expression à l’épreuve de la coupelle (ou du coupelaud) signifiait « à toute épreuve » et ces deux mots, coupelle et coupelaud, devinrent des synonymes d’« examen ». On lit ainsi chez Rabelais dans le chapitre 14 du Livre I de Gargantua, intitulé « Comment Gargantua feut institué par ung sophiste en lettres Latines » : Et le sceut si bien (un livre qu’on lui avait donné à apprendre) que au coupelaud le rendait par cœur à revers. On donna aussi à mettre quelqu’un à l’épreuve de la coupelle, par euphémisme et par un jeu cruel sur les mots coupelle et couper, le sens de « le condamner à être châtré ».

L’ancien français avait lui aussi donné, par renversement et analogie de forme, à coupe et ses dérivés, comme coupelle, coupet, couperon, coupie, etc., le sens de sommet. On lit dans L’Harmonie du monde, de Guy Le Fèvre de la Boderie :

D’or sa couronne belle / Et ses cheveux sont tels / Comme on voit la coupelle / Des palmiers immortels.

Et dans Les Chroniques de Saint-Denis : Sur le copet d’une haute monteigne.

C’est probablement en raison de ces sens liés à l’idée de « sommet, point le plus haut », et par analogie de forme, un procédé que l’on retrouve dans les formes françaises bobine, binette, bocal, cafetière, carafe, citrouille, fiole, etc. que le latin cupa se trouve aussi à l’origine du nom allemand Kopf, « tête ».

Notons pour conclure que la Coupole, lieu de culture par excellence, a un lointain cousin, un parent pauvre aurait dit Balzac, le nom cuvier, également venu du latin cupa, lié lui aussi au monde littéraire, puisqu’il entre dans le titre d’une des plus anciennes pièces de théâtre qui nous est conservée, La Farce du cuvier.