Dire, ne pas dire

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Éloge de l’alphabet

Le 01 décembre 2016

Bloc-notes

laferriere22.jpgJe voudrais faire, ici, un éloge de l’alphabet. Je ne parle pas de littérature, mais du simple fait de pouvoir exprimer des sentiments personnels en jouant avec ces vingt-six lucioles qui éclairent la page parfois ingrate. On n’a aucune idée de la puissance de ces lettres en apparence si fragiles et si discrètes qu’on ne se soucie plus de leur existence après un apprentissage pourtant dur. Elles nous consolent des malheurs du monde, nous allègent parfois de ces angoisses qui se transforment en cauchemars, car il suffit de se réveiller en sueur au milieu de la nuit pour griffonner une liste de choses à faire le lendemain pour se sentir immédiatement soulagé. On n’a qu’à penser que depuis des millénaires ces lettres de l’alphabet, dont le nombre et la forme varient selon les régions du monde, racontent nos émotions, traduisent nos pensées, nous permettent d’exprimer à distance des sentiments que nous n’oserions pas formuler en présence de l’autre. Mieux encore, ces lettres imposent un silence gorgé de fraîcheur dans ce monde parfois si bruyant. On n’a qu’à imaginer le vacarme assourdissant qu’on entendrait si, en ce moment même, un bon nombre de gens n’étaient en train d’écrire ou de lire. Deux opérations qui exigent un silence fécond ou fructueux, c’est selon. Ces lettres nous sont utiles dans notre vie quotidienne et nous pouvons les contraindre à des tâches dégradantes où les mots sont tronqués et les phrases vides de tout sens, elles seront toujours pimpantes comme des fleurs du matin. Même quand il y a des fautes à chaque mot dans une phrase, la lettre reste intouchable. Ces petites lettres de l’alphabet sont plus indémodables qu’une robe du soir. La première fois que je les ai vues autrement que sur une page de livre ou au tableau noir de ma première année d’école, c’était sur le visage ridé de ma grand-mère. Je prenais plaisir à les retrouver en m’approchant au plus près. Ces petites rides en se croisant forment des lettres finement ciselées. Certaines en majuscule comme le A ou le E, d’autres en majuscule et minuscule comme le V, le X ou le T. Le W était rare, mais je l’ai repéré sur sa nuque. Jamais visage n’a été lu aussi attentivement. Moi qui passe ma vie à lire et à écrire, il m’arrive de voir, sur une page, apparaître le visage si doux de ma grand-mère qu’il me pousse à manipuler les lettres avec douceur. Alors me monte au nez l’odeur du café qu’elle buvait pendant que je menais ces miraculeuses chasses à l’alphabet.

Je n’ai jamais pu dissocier la lecture de l’écriture, ni le voyage qu’elles facilitent. On lit pour quitter le monde dans lequel on se trouve et on fait de même en écrivant. Ce nouveau lieu fait partie des rares endroits du monde où l’on n’exige ni passeport ni visa pour y vivre. C’est un lieu universel qui n’appartient qu’aux lecteurs et aux écrivains, c’est-à-dire à ceux qui sont capables de suivre une idée ou un inconnu sans s’inquiéter du temps qu’il fait ni de la destination finale. Ceux qui ne savent pas lire, mais qui aiment rêver, se nourrissent de ces contes populaires qui sont parfois plus puissants que le texte écrit, car polis par les voix qui les ont portés jusqu’à nous. De toute façon ces récits du soir ne sont pas différents des romans qu’on trouve dans les librairies.

Pour écrire ce discours j’ai tenté de remonter, comme un saumon le fait, jusqu’à la source originelle, les premières saveurs de l’écriture. C’était des lettres d’amour. Il faut deux choses pour écrire : une urgence et un secret. L’amour, le plus fort des sentiments, reste aussi le plus interdit dans une grande partie du monde. De plus l’expression de l’amour refuse les nuances. Il faut aller aux mots les plus purs, les plus nus. Plus la lettre est belle moins elle porte, car tout ce qu’on veut entendre de l’autre c’est Je t’aime. Si l’on pouvait écrire un livre qui porte en son sein un tel feu on serait poète. C’est si vrai que nos premières lettres d’amour sont souvent des lettres copiées de ces poètes. Je n’arrive pas à me rappeler quand j’ai quitté le visage de l’être aimé pour observer le paysage autour de moi. Tous ces gens qui m’entouraient et que je n’avais pas remarqués tant mon obsession de Vava était totale. Des tantes, des cousins, des voisins, et même des inconnus, semblent du brouillard de l’indifférence. Je les voyais enfin, et j’ai voulu tout de suite les croquer. Tant de caractères différents. Quelle profusion pour le jeune peintre d’Alphabetville. Aujourd’hui encore la balance n’a pas changé : d’un côté le visage l’être aimé et de l’autre le reste du monde. Qui pèsera plus lourd ? Seules les minuscules lettres de l’alphabet connaissent la fin de l’histoire. Elles continuent à frétiller en cherchant à former des mots, des phrases, des pages et des livres que nous nous évertuons d’écrire ou de lire.

 

Dany Laferrière
de l’Académie française

Dépradation

Le 01 décembre 2016

Emplois fautifs

Dans la mythologie grecque, le monstre appelé Chimère était composé de trois animaux, un  lion, une chèvre et un dragon. Nous en avons un équivalent linguistique avec le mot inventé de toutes pièces dépradation, qui semble avoir emprunté à la fois aux noms dégradation, dépravation et déprédation. Le premier, dégradation, est un synonyme de « destitution » et désigne, par extension, la détérioration de quelque objet, concret ou abstrait ; le deuxième, dépravation, désigne le fait d’inciter au mal ; quant à la déprédation, il s’agit d’un pillage accompagné de destruction. Ce dernier nom, tiré du latin praeda, « proie », a été employé pour la première fois pour évoquer les exactions des hordes vikings et semble être celui auquel on substitue le plus souvent, et à tort, le monstrueux dépradation.

 

on dit

on ne dit pas

Le monument a souffert de nombreuses dégradations

Les déprédations commises par les envahisseurs

Le monument a souffert de nombreuses dépradations

Les dépradations commises par les envahisseurs

 

Dilemne pour Dilemme

Le 01 décembre 2016

Emplois fautifs

Il existe peu de mots terminés par -emme en français. Les plus connus sont bien sûr femme et flemme, mais la prononciation atypique du premier et le caractère très familier du second les empêchent de servir de référence. Gemme, lemme et maremme appartiennent à des registres trop spécialisés pour prétendre jouer ce rôle. Sans doute est-ce pour cette raison que l’on hésite parfois sur l’orthographe du dernier, dilemme, que, par influence de l’adjectif indemne, on écrit trop souvent dilemne. On rappellera donc que la seule forme correcte est dilemme.

on écrit

on n’écrit pas

Les héros classiques sont souvent confrontés à de cruels dilemmes

Les héros classiques sont souvent confrontés à de cruels dilemnes

 

Expérience utilisateurs

Le 01 décembre 2016

Emplois fautifs

Le français est une langue analytique, c’est-à-dire qu’il utilise volontiers des tours prépositionnels, et non des formes déclinées comme cela se fait dans d’autres langues ; la multiplication des formes appositives lui est également étrangère. On s’attachera donc bien à ne garder, en ce qui concerne les appositions, que celles qui ont reçu la sanction de l’usage et qui ne présentent pas d’ambigüités. On se souviendra aussi que ce qui est susceptible d’être gagné en vitesse par l’emploi de ces tours est bien moindre que ce que l’on perd en clarté et en élégance en y ayant recours. Une locution appositive comme expérience utilisateurs, que l’on rencontre de plus en plus, jusque dans des documents administratifs, pourra être avantageusement remplacée par la locution prépositionnelle, guère plus longue en l’occurrence, l’expérience des utilisateurs.

Significatif pour Important

Le 01 décembre 2016

Emplois fautifs

 

L’adjectif significatif s’emploie pour qualifier ce qui a une signification claire et précise ce qui exprime nettement la pensée, l’intention de quelqu’un. On parle donc, par exemple, d’un geste significatif ou d’un lapsus significatif : un infléchissement significatif de la courbe du chômage. Mais on évitera d’affaiblir le sens de ce terme et de l’employer en lieu et place d’important, comme on l’entend souvent : ainsi lorsqu’on parle d’une croissance, d’une augmentation significative, on ne souligne pas son ampleur, mais le fait qu’elle est le signe, l’indice de quelque autre phénomène.

on dit

on ne dit pas

Une somme importante, un bénéfice important

Un grand intérêt

Une somme significative, un bénéfice significatif

Un intérêt significatif

 

Label

Le 01 décembre 2016

Néologismes & anglicismes

Le terme label est issu, par l’intermédiaire de l’anglais label, « étiquette », de l’ancien français label, qui désignait un ruban et qui est également à l’origine de notre lambeau. Label, au sens de « marque distinctive », est bien ancré dans l’usage en droit, domaine où il garantit qu’une entreprise respecte les conditions de travail définies par la loi (label syndical) et dans le monde du commerce où il peut certifier l’origine, la qualité d’un produit (label de conformité, d’origine) : on évitera de lui donner le sens trop étendu de marque et surtout de l’employer au figuré au sens de signature, étiquette ou caution, tout particulièrement dans le domaine politique.

 

on dit

on ne dit pas

Les éditeurs de musique indépendants

Une nouvelle marque de vêtements

Ce projet porte la signature d’Untel

Se présenter à une élection sous telle ou telle étiquette, sans aucune étiquette

Les labels de musique indépendants

Un nouveau label de vêtements

Ce projet porte le label d’Untel

Se présenter à une élection sous tel ou tel label, sans aucun label

 

Relooker

Le 01 décembre 2016

Néologismes & anglicismes

Nous avons évoqué il y a quelque temps, dans cette même rubrique, le nom look. Il convient maintenant de nous attaquer au verbe qui en est dérivé, relooker, un intéressant cas linguistique, fruit des amours monstrueuses d’un verbe anglais et d’un préfixe itératif, et parfois intensif, français. Ce verbe est assez souvent lié à une injonction plus ou moins voilée : il convient de relooker un intérieur, un curriculum vitae, son apparence, voire de se faire relooker. Rappelons que le français dispose de verbes et expressions comme modifier, refaire, donner une apparence nouvelle, etc., qui nous permettent de nous passer aisément de cet anglicisme.

on dit

on ne dit pas

Les bureaux ont été refaits, réaménagés, rafraîchis

Il a changé d’apparence, de style

Les bureaux ont été relookés

 

Il a été relooké, il s’est relooké

 

Rabattre pour Rebattre

Le 01 décembre 2016

Extensions de sens abusives

Les verbes rabattre et rebattre sont des paronymes, mais ils n’en sont pas pour autant des synonymes. Rabattre, dérivé d’abattre, signifie « ramener vers le bas, rabaisser ce qui était levé », et aussi « diriger vers un endroit donné » : on pourra ainsi dire que l’on rabat le col de son manteau, que le vent rabat la fumée, ou que le gibier est rabattu vers les chasseurs. Rebattre, dérivé de battre, signifie lui  « battre de nouveau ». On peut ainsi rebattre un tapis, rebattre des cartes, au sens propre en les mélangeant de nouveau, mais aussi, au sens figuré, lorsque l’on bouleverse les données d’une situation. Rebattre s’emploie aussi particulièrement dans le tour rebattre les oreilles à quelqu’un, c’est-à-dire, le lasser à force de lui parler toujours du même sujet, de la même histoire. On se gardera donc bien d’employer ces verbes l’un pour l’autre.

on dit

on ne dit pas

Il va encore nous rebattre les oreilles avec cette vieille anecdote

Le chat en colère rabat ses oreilles

Il va encore nous rabattre les oreilles avec cette vieille anecdote

Le chat en colère rebat ses oreilles

 

Subordination pour Subornation

Le 01 décembre 2016

Extensions de sens abusives

Les noms subornation et subordination sont proches par la forme, mais de sens fort différents. La subornation est une action qui vise à faire agir quelqu’un contre son devoir. La subordination, quant à elle, est un ordre établi entre des personnes et qui fait que les unes dépendent des autres. Par extension, il peut s’employer à propos de choses. On parlera ainsi en taxinomie de la subordination des espèces aux genres, mais ce terme s’emploie surtout en grammaire pour évoquer la dépendance d’une proposition à l’égard d’une autre. Précisons également que seul subordination possède un antonyme formé avec le préfixe négatif in-, insubordination, qui désigne le fait de refuser d’obéir à un supérieur.

on dit

on ne dit pas

Une tentative de subornation de témoins

La subordination du pouvoir exécutif au pouvoir législatif

Une tentative de subordination de témoins

La subornation du pouvoir exécutif au pouvoir législatif

 

Bouddha, bedeau

Le 01 décembre 2016

Bonheurs & surprises

L’un est le nom du fondateur d’une religion en Inde, l’autre était naguère l’ordonnateur des cérémonies dans les églises. Des milliers de kilomètres les séparent, et pourtant ils sont voisins linguistiquement et ont la même lointaine origine. Le Bouddha (Le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse nous rappelle qu’il s’agit du surnom de Çakya-Mouni et que ce mot doit être précédé d’un article), c’est proprement « l’éveillé », un participe passé devenu patronyme. Ce participe passé est celui du verbe sanscrit bodhati, « être éveillé ; comprendre », lui-même formé à partir de la racine indo-européenne *bheudh- qui traduit à l’origine l’idée d’éveil, d’attention. La signification de cette racine s’est ensuite étendue et a permis de former, dans de nombreuses langues, des mots ayant trait aux notions d’information, d’apprentissage mais aussi d’observation et de surveillance.

En latin médiéval, le bedellus est un appariteur de tribunal ou un sergent, puis un appariteur de faculté. Ce terme a donné, en ancien français, bedel, qui a d’abord désigné un paysan légèrement armé à la solde de qui voulait l’engager et vivant de pillage (« entre ces Anglois avoit pillars et bidaux qui portoyent grans coustilles », peut-on lire chez Froissart), puis un officier municipal chargé de fonctions de police subalternes à l’intérieur des villes, telles que l’arrestation des voleurs et le maintien de l’ordre. Si le Dictionnaire de l’ancien français de La Curne de Sainte-Palaye nous apprend que les bedeaux « étaient des sergents d’ordre inférieur, de caractère aussi peu délicat que leurs missions », il nous apprend aussi que « l’Université de Paris avait quatorze bedeaux ou appariteurs à masse d’argent, deux par nation et par faculté. Le bedeau de la nation de France portait le titre de grand bedeau ». La masse et la verge furent aussi l’insigne distinctif du bedeau d’église. Car c’est essentiellement ce dernier que l’on connaît aujourd’hui, même s’il a disparu de notre paysage. C’est un personnage souvent évoqué dans la littérature du xixe siècle et de la première moitié du xxe. Dans Le Rhin, Hugo dresse un portrait peu flatteur des bedeaux, et des autres personnes attachées au service de l’église, custode, suisse, sacristain, etc. :

« Les prêtres devraient tenir les portes ouvertes [des églises], mais les bedeaux les ferment pour gagner trente sous. […] Vous sonnez, le guichet s’ouvre, le bedeau se montre. Vous demandez à voir l’église, le bedeau prend un trousseau de clefs et se dirige vers le portail. […] Pourboire. Vous voilà dans l’église, vous contemplez, vous admirez, vous vous récriez : Pourquoi ce rideau vert sur le tableau ? Parce que c’est le plus beau de l’église, dit le bedeau. Je voudrais le voir ! le bedeau vous quitte et revient avec un individu fort triste et fort grave, c’est le custode. Ce brave homme presse un ressort, le rideau s’ouvre, vous voyez le tableau. Le custode vous fait un salut significatif. Pourboire. En continuant vous arrivez à la grille du chœur. Le chœur est au suisse. Pourboire. Le suisse vous rend au bedeau. Vous passez devant la sacristie. Oh miracle ! elle est ouverte. Vous y entrez. Il y a un sacristain. Le bedeau s’éloigne avec dignité car il convient de laisser au sacristain sa proie… »

On comprend donc que, peu à peu, le bedeau ait perdu son image d’ordonnateur des cérémonies religieuses, pour devenir un symbole de bigoterie corsetée de conventions sociales, comme dans Les Flamandes de Jacques Brel :

« C’est ce que leur ont dit leurs parents,

Le bedeau et même son Éminence,

L’archiprêtre qui prêche au couvent… » 

Cathédrale, chaire et chaise

Le 01 décembre 2016

Bonheurs & surprises

Ces trois mots, qui semblent classés par ordre décroissant de majesté, ont un ancêtre commun. Ils remontent tous les trois, par l’intermédiaire du latin cathedra, au grec kathedra. Celui-ci est dérivé de hedra, « siège », nom grec de même racine indo-européenne et de même sens que le latin sedes. En grec ancien, kathedra n’avait rien de particulièrement majestueux : il désignait le plus souvent un siège à dossier, mais aussi parfois un banc de rameurs. C’est en passant du grec au latin que ce nom va gagner ses lettres de noblesse. Cathedra va devenir le siège du professeur, sa chaire : Georges Dumézil fut le titulaire de la chaire de civilisation indo-européenne au Collège de France. De ce nom est dérivé l’adjectif cathedrarius que l’on rencontre dans la locution cathedrarii oratores, « les maîtres d’éloquence », qui enseignaient de leur chaire professorale et que l’on distinguait des orateurs qui allaient plaider au tribunal. Cathedra s’est maintenu en français moderne dans l’expression ex cathedra pour évoquer un cours fait en chaire, mais aussi pour qualifier toute parole prononcée par le pape de la chaire de saint Pierre, c’est-à-dire en qualité de souverain pontife. On appelait d’ailleurs, au xixe siècle, cathédrarchisme la doctrine qui accordait au pape l’infaillibilité quand il parlait ex cathedra. L’adjectif cathédral apparaît au xiie siècle dans des expressions comme église cathédrale ou siège cathédral, traduction des formes latines ecclesia cathedralis et sedes cathedralis, et c’est au xviie siècle qu’il se substantive au féminin et prend le sens qu’il a encore aujourd’hui.

Mais cathedra avait aussi évolué parallèlement dans la langue populaire pour donner le doublet chaire qui pouvait être ce que nous appelons aujourd’hui une chaise. C’est d’ailleurs avant que le r de chaire ne s’affaiblisse en z pour donner chaise, que nos amis anglais nous ont emprunté ce mot, en l’amputant de son e final. Jusqu’au xviie siècle, chaire et chaise sont en concurrence. On lit ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Chaire, ou Chaise. Siège ayant ordinairement un dossier, & quelquefois des bras ». Il est ensuite précisé que ces mots ne s’emploient pas toujours l’un pour l’autre et qu’ils ont des emplois spécialisés : « Dans le domaine religieux, on n’emploie que chaire : chaire épiscopale, chaire du saint Siège. Le siège d’où prêchent les prédicateurs et d’où enseignent les professeurs est généralement appelé chaire : Monter en chaire. » Notons avec intérêt la proximité entre les noms chaire et siège, puisque le premier remonte, par l’intermédiaire d’une forme médiévale siègier, au latin sedes, qui a le même sens et la même étymologie que le grec hedra, d’où est tiré, comme on l’a vu, cathedra. Dans l’usage courant, dès cette époque, chaise est plutôt dévolu au quotidien. On lit ainsi dans cette même édition : « Chaise, Est aussi un siège où l’on se met pour faire ses necessitez naturelles. On l’appelle chez les Princes, Chaise d’affaires. On appelle aussi, Chaise, Une espece de siège fermé & couvert, dans lequel on se fait porter par deux hommes. Chaise de place. Chaise de particulier. Il se fait porter, il va en chaise. Porteur de chaise. »

L’hésitation entre ces deux formes avait déjà été évoquée un peu plus tôt par l’académicien Vincent Voiture : « Quelques-uns disent encore chaire pour chaise, sans qu’on se moque d’eux : il vaut mieux dire chaise. » De grands écrivains de son temps en témoignent. Dans Les Femmes savantes (V, 3), Molière fait dire à Martine : « Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise. » À l’inverse, Régnier écrit dans ses Satires (X) : « Et chacun en son rang se met dans une chaire / ou s’assied sur un banc. » Un siècle plus tard, en 1788, Jean-François Féraud écrira encore, dans son Dictionnaire critique de la langue française : « Il est peut-être inutile d’avertir de prendre garde à ne pas confondre chaire avec chaise : les ignorans le font pourtant quelquefois. Ils disent la chaise du Prédicateur, et donez-moi une chaire. »

Le nom chaire va ensuite évoluer : s’il peut encore parfois désigner un siège réservé à de hauts personnages (la chaire du pape), il désigne surtout aujourd’hui une stalle élevée où monte le prédicateur pour prêcher. Il désigne aussi, par métonymie, les discours qui y sont prononcés : l’éloquence de la chaire, le style de la chaire. Au xviie siècle, pour reprocher à ses adversaires de prêcher l’hérésie, on disait qu’ils étaient « assis dans la chaire du mensonge, de pestilence ». On lit ainsi dans Athalie, de Racine (III, 4) :

« Vous, malheureux, assis dans la chaire empestée,

Où le mensonge règne et répand son poison. »

Peut-être est-ce parce que le « genre de la chaire » fut en son temps un genre littéraire à part entière que le nom chaire n’eut pas l’heur d’entrer dans le titre d’une œuvre littéraire, contrairement à cathédrale et à chaise, grâce aux pièces de T. S. Eliott, Meurtre dans la cathédrale, et de Ionesco, Les Chaises.