Dire, ne pas dire

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Un précurseur de Dire, ne pas dire

Le 10 janvier 2019

Bloc-notes

Le père Bouhours, jésuite, professeur de lettres et grammairien, doit sa célébrité à l’étrange et touchante docilité de Racine, qui lui envoyait ses tragédies en le suppliant de lui marquer les fautes qu’il pouvait avoir faites contre la langue. Auteur lui-même, le père Bouhours publia en 1671 les Entretiens d’Ariste et d’Eugène, dont le premier porte sur la langue française. Les deux fictifs amis commencent par se féliciter de l’excellence d’une langue qui l’emporte sur l’italienne comme sur l’espagnole (les deux autres grandes langues de l’époque, la première jugée « molle et efféminée », la seconde « pompeuse et enflée ») parce qu’elle est la seule « qui sache bien peindre d’après nature et qui exprime les choses précisément comme elles sont ». Que soient donc bannies les tournures trop affectées ou les périodes trop longues ! Voilà résumé l’idéal classique, avec ce que nos appellerions aujourd’hui ses limites (recherche de la pureté, de la clarté, de la netteté, aux dépens de « l’écriture », proscription du rare, du baroque, etc.).

Pourtant, rien de borné dans cet esprit : il reconnaît qu’une langue est en perpétuelle évolution et ne saurait être figée dans la sclérose de règles promptement obsolètes. « L’usage, qui est le roi ou le tyran des langues vivantes, est en France le maître du monde le plus impérieux et le plus bizarre. Il abolit souvent de bons mots sans raison ; il en établit quelquefois de mauvais contre la raison même ; il autorise jusqu’à des solécismes. » Suit ce commentaire, pour le coup bizarre : « En un mot la langue française tient beaucoup de la légèreté de l’humeur française ; et c’est un reproche que les étrangers nous font avec beaucoup de justice. Il n’en est pas de même de la langue italienne et de la langue espagnole. Elles se sentent en quelque manière de la constance et du flegme de leurs nations ; elles ne savent ce que c’est que de changer. »

Stendhal (mais ni Mallarmé ni Proust évidemment) aurait souscrit à cette maxime : « Pour plaire, il ne faut point avoir trop envie de plaire, et pour parler bien français, il ne faut point vouloir trop bien parler. Le beau langage ressemble à une eau pure et nette qui n’a point de goût, qui coule de source, qui va où sa pente naturelle le porte, et non pas à ces eaux artificielles qu’on fait venir avec violence dans les jardins des grands et qui y font mille différentes figures. »

Le principal intérêt de ce texte est ailleurs. Il nous renseigne sur l’état de la langue à la fin du xviie siècle, sur l’apparition de mots inconnus jusque-là ou utilisés différemment, sur le vieillissement de certains autres. Ainsi ont disparu le sommeil charme-souci, le ciel porte-flambeaux, le vent chasse-nue, l’abeille suce-fleurs. De cette série n’ont survécu que crève-cœur et boutefeu. Le père Bouhours nous informe que de nombreux termes proviennent de la vènerie et de la fauconnerie : suivre les traces, être aux abois, prendre l’essor, leurre, leurrer, prendre le change, réclamer [rappeler un oiseau de proie pour le faire revenir sur le poing]. Niais se dit d’un faucon qui n’a point encore volé et a été pris au nid. Débonnaire est tiré de bonne et d’aire, et signifie de bon lieu, de bonne naissance. Mais là, des érudits l’ont prouvé, l’étymologie fantaisiste révèle un baroque malgré lui.

La liste des mots nouveaux ou qui ont changé de sens à son époque forme le gros de l’entretien. On apprend que détruire, gâter, empoisonner, envenimer, briller, donner, employés auparavant uniquement au sens propre, sont devenus métaphoriques. La médisance empoisonne, cet enfant est trop gâté, cet homme brille dans la conversation, cet autre donne dans le galimatias. Toutes ces tournures sont récemment apparues. De même, on s’embarque maintenant dans une affaire, dans une entreprise. (Mais l’expression citée : une affaire embarquée, a fait long feu.) Parmi les mots à la mode, l’auteur relève : façon. On fait des façons, on agit sans façons. Mais une grande façonnière, dont il note également l’apparition, pour se moquer d’une dame qui en fait trop, de façons, n’a pas survécu. Habile a changé complètement de signification : on ne le dit plus d’un docte et savant personnage, mais d’un individu adroit, qui sait s’y prendre.

Le père jésuite déplore la laïcisation du mot fête. « La fête de Versailles ; donner une fête. Ce mot est devenu profane. Voilà jusqu’où va le caprice et la tyrannie de l’usage. Il ne se contente pas de choquer souvent les règles de la grammaire et de la raison ; il ose même violer quelquefois celles de la piété. » La multiplication de trop est assez de son goût : il aime je ne suis pas trop d’avis – ce qui permet d’imaginer qu’il aurait prêté une oreille indulgente aux c’est trop beau, c’est trop bon des jeunes du xxie siècle.

Autre trait moderne : il n’est pas hostile à l’accord de proximité. Quand deux substantifs de différent genre se rencontrent, comme joies et goûts, temps et manière, ce n’est pas une faute que de faire rapporter l’adjectif au dernier substantif. Le temps et la manière en laquelle, ou un secours et une consolation parfaite sont des tournures aussi acceptables que les joies et les goûts spirituels.

Enfin, le père Bouhours peut être considéré comme le précurseur et le conseiller occulte de notre Dire, ne pas dire. Il indique nettement, en plusieurs endroits, quelle est la tournure fautive et quelle est la correcte. On ne dit pas je vous demande excuse mais je vous demande pardon ; ni une personne défait l’autre mais une personne efface l’autre ; ni je me fais des affaires mais je me cause de l’embarras ; ni des empêchements réels mais des empêchements véritables ; ni un ami essentiel mais un ami solide ; ni hautesse, mais, selon le cas, hauteur ou altesse. Un œil insatiable de voir est aussi ridicule que les affections immortifiées de notre cœur.

Pourquoi l’expression l’impuissance où je suis d’être consolé par personne est-elle fautive ? Parce que être dans l’impuissance s’accommode bien à un verbe actif, mais non pas à un verbe passif. « On dit : je suis dans l’impuissance de vous assister, mais non : je suis dans l’impuissance d’être assisté. » Dire : vous vous aimez trop par un amour déréglé, c’est oublier que si on s’aime trop, on s’aime avec dérèglement. « Ainsi par un amour déréglé est inutile après trop. »

« Dire : tous mes désirs soupirent vers vous n’est pas bien ; il faut dire : soupirent après vous ou pour vous. » Parmi toutes les erreurs relevées dans une récente traduction de L’Imitation de Jésus-Christ, celle-ci est à réprouver sans conteste : Je ne trouve du repos en aucune créature, mais en vous seul, ô mon Dieu. « Cette construction n’est pas régulière. Je ne trouve du repos ne se rapporte pas bien à mais en vous seul. Il fallait dire : mais j’en trouve en vous seul. Les verbes ne doivent point être sous-entendus en ces rencontres ; ils doivent être toujours exprimés et on ne doit point craindre de répéter le même mot. » Comme Pascal, le père Bouhours estime que « la répétition ne choque point, quand elle contribue à la régularité de la construction, à la netteté du style, à la précision de la pensée ». Stendhal, encore, aurait souri d’aise, lui qui ne se gênait pas pour mettre quatre fois l’adjectif affreux dans une seule page de La Chartreuse de Parme.

Le livre fourmille de préceptes et de conseils savoureux, qui montrent un homme soucieux de préserver le bon langage, mais sans s’opposer aux nécessaires mutations. Gide, pour se moquer de lui, imagine que dans un dialogue avec Racine ce sourcilleux critique reproche à l’auteur de Phèdre le redoublement de sonorités dans le vers :

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

Le poète répond qu’il a longtemps cherché le moyen d’éviter ce défaut, qui l’a d’abord chagriné, lui aussi, et même tourmenté. Mais, agacé par l’insistance du père, il finit par avouer qu’il a écrit ce vers précisément pour cette répétition. « C’est cette répétition qui me plaît. » Et Bouhours de rester bouche bée. Beaucoup d’écrivains, aujourd’hui, s’ils l’avaient lu, voudraient river son clou à ce censeur : mais aucun de ceux qui réclament le droit de manipuler plus librement la langue et de se passer des fantaisies n’est Racine.

Dominique Fernandez
de l'Académie française

Anoblir pour Ennoblir

Le 10 janvier 2019

Emplois fautifs

Anoblir et ennoblir sont deux verbes dérivés de noble, mais ils ont aujourd’hui des sens différents. Le premier signifie que l’on confère à une personne ou à une famille les titres, droits et prérogatives de la noblesse. On dit ainsi que la cérémonie de l’adoubement anoblissait l’homme de guerre du haut Moyen Âge. Jadis, on trouvait aussi ce verbe employé absolument dans l’expression le ventre anoblit, par où l’on entendait que, dans certaines contrées, la noblesse se transmettait autant par les femmes que par les hommes. Le second verbe, ennoblir, a d’abord signifié « pourvoir d’un titre de noblesse » mais en ce sens on lui préfère aujourd’hui anoblir. Il ne s’utilise plus de nos jours qu’au sens de « donner de l’élévation, de la dignité, de la noblesse à quelqu’un ou à quelque chose ». On s’efforcera donc de ne pas employer ces verbes l’un pour l’autre et l’on veillera à les utiliser à bon escient.

On dit

On ne dit pas

Votre attitude vous ennoblit à nos yeux

Sa conversation est banale mais ennoblie par une exquise politesse

Il a été anobli par le souverain

Votre attitude vous anoblit à nos yeux

Sa conversation est banale mais anoblie par une exquise politesse

Il a été ennobli par le souverain

Donne-moi-le

Le 10 janvier 2019

Emplois fautifs

En général, quand un verbe est suivi d’un pronom complément d’objet direct et d’un pronom complément d’objet indirect de première ou de deuxième personne, ce complément indirect précède le complément direct (Pierre te le donne, Paul me le dit), mais s’il s’agit d’un pronom de troisième personne, il suit le complément d’objet direct (tu le lui donnes, il le leur dit). Il n’en va pas de même à l’impératif où c’est toujours le pronom complément d’objet direct qui suit immédiatement le verbe, auquel il est relié par un trait d’union (un autre trait d’union unit les deux pronoms) : donne-le-moi, dites-le-lui. Si l’on n’entend que très rarement des formes comme dites-lui-le, le tour donne-moi-le se rencontre fréquemment, particulièrement dans une langue populaire. Il s’agit pourtant d’une faute dont on doit se garder.

On dit

On ne dit pas

Dis-le-moi, prêtez-le-moi

Passe-le-moi

Dis-moi-le, prêtez-moi-le

Passe-moi-le

Entrepreneurial (prononciation)

Le 10 janvier 2019

Emplois fautifs

Certains noms terminés par -eur ont des dérivés nominaux en -orat, soit issus directement de ce nom, comme professorat qui vient de professeur, soit issus d’une forme latine intermédiaire, comme doctorat qui vient de doctoratus. Ces mêmes noms ont des dérivés adjectivaux en -oral : doctoral, professoral, mais il existe aussi quelques mots en -eur, plus rares, dont le dérivé adjectival est en -eural. C’est le cas de seigneurial, mais aussi d’entrepreneurial. On se gardera bien de confondre cette dérivation avec celle, en –arial, de noms en -aire, que l’on trouve par exemple avec notaire et son dérivé : notarial. Veillons donc à ne pas dire, mais aussi à ne pas écrire, entreprenarial. Il en va de même pour le nom entrepreneuriat, que l’on ne doit ni prononcer ni écrire entreprenariat.

Jouin pour Juin

Le 10 janvier 2019

Emplois fautifs

Il existe trois semi-consonnes en français, dont, étonnamment, seules deux ont un nom : yod, que l’on entend au début de yeux ou à la fin de fille ; wau, que l’on entend dans oui ou dans tatouer, et enfin celle que l’on entend dans lui ou dans suer. Il convient de ne pas confondre cette dernière avec wau, puisque l’on ne distinguerait plus alors muette et mouette ou lui et Louis, même s’il existe des régions où ces distinctions se font peu ou mal et dans lesquelles on prononce « ui » pour oui ou « houit » pour huit.

On dit

On ne dit pas

Le mois de juin

Après s’être enfui, le lièvre s’est enfoui dans son terrier

Le mois de jouin

Après s’être enfoui, le lièvre s’est enfui dans son terrier

Low cost

Le 10 janvier 2019

Néologismes & anglicismes

Certains anglicismes se sont tellement répandus dans la langue française qu’on ne les remarque pratiquement plus et qu’on oublie que l’on pourrait les remplacer par des formes françaises équivalentes. C’est le cas avec la locution adjectivale et adverbiale low cost, qui est implantée dans la langue française depuis une dizaine d’années. Est-ce un juste retour des choses puisque les formes to cost et cost ont été empruntées de l’ancien français coster ou couster pour le verbe et cost ou coust pour le nom ? Peut-être, mais que cela ne nous dispense pas de nous souvenir que le français dispose de noms comme coût ou prix et d’adjectifs comme bas, petit, réduit, etc., grâce auxquels on peut rendre ce que dit low cost.

On dit

On ne dit pas

Des produits à faible coût, à coûts réduits, peu chers

Compagnie à bas prix

Des produits low cost


Compagnie low cost

Prendre le lead

Le 10 janvier 2019

Néologismes & anglicismes

Le nom leader s’est introduit dans la langue française au xixe siècle. L’Académie française l’a admis dans la 8e édition de son Dictionnaire et même si des noms comme meneur, chef, chef de file, dirigeant, etc. peuvent lui être substitués avec profit, il est aujourd’hui bien ancré dans l’usage. Il n’en va pas de même pour la forme lead, que l’on commence à entendre dans l’étrange forme, mêlant français et anglais, prendre le lead, que l’on remplacera par des tours comme « prendre la tête », « prendre la direction », voire « conduire », « mener », etc.

Éminent pour Imminent

Le 10 janvier 2019

Extensions de sens abusives

Les adjectifs éminent et imminent remontent l’un et l’autre indirectement au verbe latin minere, « faire saillie, avancer », le premier par l’intermédiaire du participe de eminere, « être saillant, s’élever au-dessus de », qui s’emploie souvent au sens moral ; le second par celui du verbe imminere, « être suspendu au-dessus, être imminent, menacer ». Éminent signifie donc « qui domine ce qui l’entoure » et, en parlant d’une personne, « qui s’élève au-dessus des autres ». On évitera de confondre cet adjectif avec imminent, « qui menace de se produire très prochainement » et, dans un sens plus neutre, « qui est tout près de se faire », et qui s’emploie, lui, avec des noms abstraits.

On dit

On ne dit pas

Un éminent linguiste

La guerre semble imminente

Leur mariage est imminent

Un imminent linguiste

La guerre semble éminente

Leur mariage est éminent

Luxure pour Luxation

Le 10 janvier 2019

Extensions de sens abusives

Il existe de nombreux termes désignant une atteinte à l’intégrité du corps ou à sa bonne santé se terminant par -ure, comme blessure, morsure ou meurtrissure ; la plupart d’entre eux sont issus de verbes du premier groupe ayant tous un lien sémantique avec différents types de lésions. Parmi les plus connus, on trouve cassure, fêlure, brûlure, contracture, déchirure, égratignure, écorchure, etc. À ces formes, on prendra bien soin de ne pas ajouter luxure, qui désigne la pratique et l’appétit effrénés des plaisirs charnels, un nom emprunté du latin luxuria, « exubérance, excès », qui n’a de lien ni avec le verbe luxer, ni avec le nom luxation qui en est dérivé et qui désigne le déplacement des extrémités osseuses d’une articulation.

On dit

On ne dit pas

Une luxation de l’épaule, de la hanche

Une luxation non réductible

Une luxure de l’épaule, de la hanche

Une luxure non réductible

Voyous, chenapans et coquins

Le 10 janvier 2019

Bonheurs & surprises

Les noms qui désignent les malfaisants de tout poil perdent assez vite de leur force quand on les utilise pour parler d’enfants ou de toutes jeunes personnes. Cet adoucissement est le plus souvent favorisé par l’ajout d’adjectifs comme « petit » ou de dérivés à valeur diminutive. Ainsi le diable cesse d’être le démon ou un individu méchant et cruel quand il devient, comme chez la comtesse de Ségur, un bon petit diable ou quand on le réduit à un diablotin (ce dernier étant d’autant plus inoffensif qu’il vient de l’ancienne forme diablot, qui était déjà un diminutif). Et quand François Mauriac présentait Françoise Sagan comme un « charmant petit monstre », il ne songeait certainement pas à elle comme à un être cruel et dénaturé. Grâce à la présence de ces adjectifs, en trois siècles, le sens de filou est passé de celui de « voleur habile » à celui d’« enfant espiègle », un chemin parcouru en moitié moins de temps par « gredin », qui signifiait à l’origine « mendiant, gueux ». Il en va de même pour crapule ; ce nom, emprunté du latin crapula, « excès de vin », a d’abord désigné, au xive siècle, l’ivrognerie. On apprit ensuite dans L’Encyclopédie qu’« on l’a étendu à toute débauche habituelle & excessive », et dans l’édition de 1798 du Dictionnaire de l’Académie française, qu’« on se sert aussi de ce mot familièrement pour désigner Ceux qui vivent dans la crapule ». Mais quand Colette, dans La Vagabonde, appelle « petite crapule » sa chienne Fossette, il s’agit bien sûr d’un terme affectueux.

Le nom voyou semble s’être d’abord rencontré dans un poème d’Auguste Barbier, La Cuve, où l’on peut lire : « La race de Paris, c’est le pâle voyou / Au corps chétif, au teint jaune comme un vieux sou ; / C’est cet enfant criard que l’on voit à toute heure / Paresseux et flânant, et loin de sa demeure / Battant les maigres chiens, ou le long des grands murs / Charbonnant en sifflant mille croquis impurs ; / Cet enfant ne croit pas, il crache sur sa mère, / Le nom du ciel pour lui n’est qu’une farce amère / C’est le libertinage enfin en raccourci / Sur un front de quinze ans c’est le vice endurci. » Malgré cette éclairante définition, Charles Nodier écrivait un an plus tard à Alexandre Duval : « Je ne sais si vous savez ce que c’est qu’un voyou, car l’Académie ne l’a pas dit. C’est ce que nous appellerions plus élégamment à Paris un gamin de bas étage. » L’étymologie de ce nom fut l’objet de discussions. Charles Nisard pensait qu’il était une forme altérée de voirou, variante de « loup-garou ». Il écrit dans ses Curiosités de l’étymologie française de quelques proverbes et dictons populaires : « Le voyou […] a toutes les propriétés du voirou. Il vagabonde, il est partout, il est braillard, tapageur, railleur, malendurant, rêve toujours à quelque fredaine, est la bête noire des bourgeois et l’ennemi-né des sergents de ville. Le peuple de Paris, qui fait ou refait les mots et qui, bons ou mauvais, finit toujours par les imposer a perfectionné celui-là. Voyou prévaut sur voirou. » Mais on préfère aujourd’hui l’étymologie qu’en donnait Francisque Michel dans ses Études de philologie comparée sur l’argot et sur les idiomes analogues parlés en Europe et en Asie : « Voyou : Faubourien de Paris, homme, enfant mal élevé. Ce mot indique bien l’homme de la voie publique, de la rue ». Ainsi le voyou sera passé d’adolescent perdu à adulte malfaisant avant de revenir, en quittant la rue, au jeune enfant facétieux.

Le nom canaille nous vient, lui, de l’italien canaglia, un dérivé de cane, « chien », et désigne d’abord une troupe de chiens, au sens propre comme au sens figuré ; il a remplacé l’ancien français, à l’étymologie plus claire, chiennaille, qui fut bien vite un terme de mépris, régulièrement associé à vilains. Un des aspects intéressants de ce terme c’est qu’il peut avoir, que ce soit pour dire le mépris ou la tendresse, une valeur de singulier collectif. On le voit quand en 1694, l’Académie française glose ce mot comme « la plus basse partie du peuple », et aussi quand elle ajoute, « On appelle aussi, Canaille, De petits enfans qui font du bruit, qui incommodent. Chassez-moy cette canaille, cette petite canaille qui fait du bruit. »

Le nom chenapan a, lui aussi, toute sa place dans cette liste. C’est un emprunt, par l’intermédiaire du néerlandais snaphaan, de l’allemand Schnapphahn, « voleur de grand chemin », un nom composé à partir de schnappen, « attraper », et de Hahn, « coq ». Dans un premier temps, on l’employait pour indiquer que ces chenapans pillaient sans vergogne les poulaillers : dans ce cas coq était considéré comme complément d’objet du verbe. Puis, dans un second temps, on assimila, par métaphore, ces chenapans à de jeunes coqs s’emparant de ce qui leur tombait sous la main : dans ce cas, coq était considéré comme sujet du verbe à l’impératif et ce nom signifiait à peu près « attrape, mon coq ». On aurait aimé, par l’intermédiaire du coq, rattacher chenapan et coquin ; mais l’hypothèse est peu sûre. Littré s’en est expliqué dans son Dictionnaire : « On a proposé d’y voir un dérivé de coq, comme coquet, seulement avec un sens péjoratif d’ordinaire ; ce qui permettrait d’expliquer que coquin n’a pas toujours un mauvais sens (par exemple, ces coquins d’enfants indique une impatience mêlée d’amour) ; mais les emplois anciens de ce mot ne sont pas favorables à cette conjecture. » Notre coquin, souvent accompagné de fieffé quand il est un nom, se rencontre aussi comme adjectif avec le sens de « qui cherche à séduire, comme dans regard coquin, voire de « licencieux », comme dans images, histoires coquines.

Si donc nous ne pouvons rattacher chenapan à coquin, nous pouvons l’associer à taquin, dont il est proche par la construction et le sens originel. Ce nom, qui a d’abord désigné un gueux, un bandit, est issu de l’ancien français taquehan, « assemblée illicite d’ouvriers, émeute », une forme empruntée du moyen néerlandais takehan, lui-même composé à l’aide de take, impératif de taken, « prendre, saisir, attraper » (bien proche par le sens du schnappen de « chenapan »), et de han, abréviation de Johan, « Jean », pris comme type de tout individu mâle, et que l’on pourrait traduire par « attrape, mon gars ! », c’est-à-dire l’équivalent exact de chenapan.