Dire, ne pas dire

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Jour de courage

Le 7 novembre 2019

Bloc-notes

 

Sans doute le roman le plus original de la rentrée n’aura eu qu’un retentissement modeste, mais, par son titre même, Jour de courage, il mérite d’occuper une place de choix dans la nomenclature de « Dire, ne pas dire ».

De quoi s’agit-il ? Brigitte Giraud a pris pour point de départ l’histoire d’un médecin allemand, Magnus Hirschfeld, fondateur, à Berlin, en 1918, d’un Institut de sexologie, le premier de cette espèce au monde, destiné à l’étude scientifique des sexualités humaines. Comme Hirschfeld était homosexuel, il accordait une importance particulière à ce qui était considéré alors comme une énigme répugnante, une erreur de la nature, une déviation hors du droit chemin, un crime sanctionné en Allemagne par un article très sévère du code pénal (l’article 175, responsable de plusieurs suicides de personnalités haut placées, source de délations et de chantages). Des sommités européennes, comme Gide ou Eisenstein, venaient recueillir auprès de Hirschfeld, entre les deux guerres, des informations sur ce problème qui intriguait, désorientait ou scandalisait l’opinion. Comme il était juif, un des premiers actes des nazis arrivés au pouvoir, fut de détruire, le 6 mai 1933, l’Institut de sexologie et d’en brûler les livres, pour rendre à la race allemande sa pureté originelle. La très riche bibliothèque alimenta un des premiers autodafés. Hirschfeld se trouvait alors à l’étranger ; on lui conseilla de ne pas rentrer à Berlin ; il mourut en 1935, exilé à Nice, où il est enterré au cimetière Caucade.

Mais rassurez-vous : le roman de Brigitte Giraud n’est nullement un de ces biopics insipides qui encombrent les tables de la rentrée, tels les délayages sur Léonard de Vinci ou Virginia Woolf. (Ce pionnier, ce héros d’une cause qui ne serait gagnée que bien plus tard, en Allemagne – où l’article 175 ne serait aboli qu’en 1994 ! – et dans le monde – voir Tchaïkovski condamné au suicide en 1893, Oscar Wilde aux tortures des travaux forcés en 1895, Alan Turing acculé à s’empoisonner en 1954 –, mériterait d’ailleurs une biographie sérieuse.) La tragédie de Magnus Hirschfeld ne sert à la romancière que de socle à une aventure, qui se passe aujourd’hui, en 2019, dans la classe d’un lycée français, dont le programme d’histoire comporte l’étude de l’Allemagne hitlérienne. Le jeune Livio, élève de terminale, dix-sept ans, a choisi, pour son exposé devant la classe, de retracer le parcours du médecin allemand, comme étant exemplaire de ce qu’a été la barbarie nazie.

Il commence à raconter, debout sur l’estrade, la carrière, l’action, la pensée de Hirschfeld devant ses camarades, sa petite amie Camille et leur professeure assise au fond de la classe, mais voici que peu à peu, sans qu’il l’ait voulu délibérément, sans qu’il en ait eu le projet, il se met à parler de lui-même – oh ! très indirectement, presque inconsciemment, mais le fait est là : aborder ce sujet remue en lui quelque chose qu’il ignorait peut-être, ou qu’il refoulait, ou dont il ne voulait pas se rendre compte, la partie mystérieuse de lui-même à laquelle il n’avait jamais couru le risque de s’affronter. En bref, sa propre homosexualité, latente, confuse, jamais vécue, jamais exprimée jusqu’alors, vient au jour tout à coup à travers les mots qu’il emploie. N’ayant jamais osé la déclarer à quiconque, n’ayant jamais osé se l’avouer à lui-même, il trouve ce biais de parler d’un autre pour faire sa propre confession.

Mais de manière si allusive que la professeure, la petite amie Camille et le reste de la classe n’y comprennent quasiment goutte. La force du roman réside justement dans l’espèce de brouillard où s’avance Livio, à tâtons et à l’aveuglette. Il découvre ce qui s’agite en lui-même à mesure qu’il évoque la vie et l’œuvre d’un autre. Livio n’est pas un militant, son discours devant la classe n’est pas un manifeste, mais un essai de clarification de ses propres sentiments, une approche très discrète du mystère fondamental de son être. On doute même à la fin qu’il ait réussi à s’expliquer assez clairement. Non seulement il a échoué à se faire comprendre, mais lui-même s’est-il compris ?

Les livres gays pullulent aujourd’hui ; très peu de bonne qualité ; la plupart médiocres ou à vocation commerciale. On aura deviné que le roman de Brigitte Giraud n’entre pas dans la catégorie des livres gays. Celui-ci ne proclame rien, n’affirme rien, ne prétend à rien. Il se contente d’interroger. Il n’est explicite que par son titre. Ce jour où Livio s’est à moitié livré – mais l’on subodore que la libération totale ne peut plus être très éloignée – a été pour lui le premier jour où il s’est décidé à sortir du bois – du placard où jusque-là il se terrait. Son jour de courage. Dans le jargon à la mode on dirait qu’il a commencé ce jour-là à faire son coming out. Seul un mot anglais était en circulation pour exprimer ce moment où un être appartenant à une minorité mal vue brave l’opinion hostile et laisse voir ce qu’il est.

Pour en revenir à « Dire, ne pas dire », la chasse aux anglicismes vient de recevoir un soutien de poids. Je suggère de mettre dans la colonne de droite, consacrée à ce qu’« on ne dit pas » : coming out ; et, dans la colonne de gauche, consacrée au français de bonne langue : jour de courage.

On dit

On ne dit pas

Avoir son jour de courage

Il a eu son jour de courage

Faire son coming out

Il a fait son coming out

 

Dominique Fernandez
de l’Académie française

À la fois… à la fois ; à la fois… mais aussi

Le 7 novembre 2019

Emplois fautifs

La locution adverbiale à la fois signifie « en même temps, simultanément » ; elle s’emploie pour relier deux états, deux faits concomitants : Le tigre est un animal à la fois souple et massif. Quel maladroit : il a à la fois raté le clou et écrasé les doigts de son frère. Comme cette locution signifie déjà et…et (le tigre est et souple et massif), il convient de ne pas la répéter devant les éléments que l’on veut réunir. On ne dira donc pas il est à la fois maire et à la fois député, pas plus qu’on ne dira il est à la fois maire mais aussi député.

On dit

On ne dit pas

Il est à la fois menteur et paresseux

C’est à la fois un grand écrivain et un grand critique

Il est à la fois menteur et à la fois paresseux

C’est à la fois un grand écrivain mais aussi un grand critique

Ça a été pour Ç’a été

Le 7 novembre 2019

Emplois fautifs

Contrairement au pronom démonstratif ce, ça, l’abréviation familière du pronom démonstratif cela, ne s’élide pas. Dans une langue soignée, écrite ou orale, on doit éviter de l’employer et, si la langue familière accepte des tours comme ça sera ou ça a été, il convient de rappeler qu’il est dans tous ces cas préférable de choisir ce. D’ailleurs, si l’oreille tolère ça sera ou ça a été, elle rejette ça fut et n’accepte que ce fut. Aussi, par analogie avec cette forme, préfèrera-t-on ce sera à ça sera et ç’a été (pour ce a été) à ça a été. Rappelons enfin que dans tous les cas où l’on emploie le pronom ce, il est loisible de lui substituer cela (C’est bien difficile ou cela est bien difficile).

Faire débat, faire polémique

Le 7 novembre 2019

Emplois fautifs

La présence systématique d’un déterminant devant le nom est un des points grammaticaux qui distingue le français actuel de l’ancien français, mais nous avons encore quelques survivances de cette langue dans des locutions figées comme avoir faim, avoir soif, prendre peur, faire chaud, faire froid, faire honte, etc. Ces tours ont trouvé leur place (ou trouvé place) en français depuis plusieurs siècles et sont bien ancrés dans l’usage. À ceux-ci, il n’est certes pas utile d’en ajouter d’autres, même si l’on rencontre, hélas, de plus en plus de formes en faire + nom. Nous avons déjà vu faire consensus, faire mémoire, faire sens et faire problème. Aujourd’hui, il faut malheureusement étoffer cette liste, née d’une négligence paresseuse ou d’une volonté d’imiter l’anglais, avec les locutions faire débat et faire polémique, qu’il serait pourtant facile de remplacer par d’autres formes usitées depuis longtemps.

On dit

On ne dit pas

Un éditorial qui suscite la polémique

Ce projet de loi va soulever des débats

Un éditorial qui fait polémique

Ce projet de loi va faire débat

Hésitez pas à utiliser une négation complète

Le 7 novembre 2019

Emplois fautifs

En français, la négation est généralement construite à l’aide des adverbes ne et pas, ce dernier étant parfois remplacé par point et, plus rarement encore, mie ou goutte. On peut aussi, dans certains cas, se passer de ce second élément, le plus souvent quand on a affaire à des verbes exprimant la possibilité, comme dans je ne puis le dire, je ne sais si c’est autorisé, etc. L’absence de ce second élément allège la phrase et lui donne un caractère presque évanescent. On distingue ainsi je ne saurais vous dire combien vous êtes belle, du tour, bien plus terre-à-terre, je ne saurais pas vous dire combien vous êtes belle. Le premier élément négatif, ne, parfois élidé en n’, est, lui, obligatoire (notons toutefois qu’il était parfois omis dans la langue classique, ainsi, dans Esther [II, 7] : « Esther, que craignez-vous ? Suis-je pas votre frère ? »). On se gardera donc bien de l’omettre, et ce, particulièrement devant des verbes à l’impératif ; on dira ainsi n’ayez pas peur et non ayez pas peur ; n’hésitez pas à employer une négation complète et non hésitez pas à employer une négation complète.

On écrit

On n’écrit pas

N’avancez pas trop vite

N’abandonnez pas vos efforts

Avancez pas trop vite

Abandonnez pas vos efforts

Addict

Le 7 novembre 2019

Néologismes & anglicismes

Les nom et adjectif empruntés de l’anglais, addiction et addictif, qui appartiennent à la langue de la psychopathologie sont maintenant entrés dans l’usage. Il convient de ne pas ajouter à cette série l’adjectif addict, que l’on emploierait pour qualifier une personne dépendante à l’égard d’une drogue ou d’un produit nuisible : il est addict au cannabis, au tabac, ou, par exagération, une personne qui aimerait passionnément telle ou telle chose : le cinéma de Fellini, il en est complètement addict.

On dit

On ne dit pas

Il est dépendant de l’alcool

Il ne peut se passer de café

Il est addict à l’alcool

Il est addict au café

Je reviens vers vous

Le 7 novembre 2019

Néologismes & anglicismes

L’expression Je reviens vers vous, employée en lieu et place de « Je reprends contact avec vous », « Je reprends nos affaires, notre sujet, etc. … », est incorrecte.

Il s’agit d’un anglicisme, traduction hasardeuse de I’ll get back to you, devenu tic de langage, qu’il convient d’éviter. On pourra dire, outre les formes vues plus haut : Je me tourne à nouveau vers vous, revenons à nos affaires, etc.

On dit

On ne dit pas

Je reprends notre échange, votre dossier, votre question

Nous reprenons notre conversation

Je reviens vers vous


Nous revenons vers vous

La carte étudiante

Le 7 novembre 2019

Extensions de sens abusives

Le français doit une grande partie de son vocabulaire et une part non négligeable de sa grammaire au latin. Mais il diffère de ce dernier en ce qu’il est une langue analytique, usant volontiers de prépositions et non une langue synthétique, comme le sont les langues à flexion, latin ou allemand par exemple. On se gardera en conséquence, pour rester fidèle au génie de notre langue, de remplacer ces tours prépositionnels par des adjectifs ou des participes présents. Rappelons ainsi que le nom étudiant désigne une personne qui fait des études supérieures et que, employé adjectivement, ce mot signifie « relatif aux étudiants, qui concerne les étudiants », comme dans « le monde étudiant ». On évitera d’étendre trop largement le sens de cet adjectif et on ne dira donc pas une carte étudiante, mais bien une carte d’étudiant, forme plus en harmonie avec la syntaxe française et consacrée par des décennies d’usage.

Puis-je vous encaisser ?

Le 7 novembre 2019

Extensions de sens abusives

Le verbe encaisser est dérivé du nom caisse et signifie « mettre des objets dans une caisse pour les protéger, les transporter » : Encaisser des bouteilles. Il peut aussi signifier que l’on plante des arbustes dans des caisses remplies de terre : Encaisser des orangers, des palmiers. Mais son sens le plus courant est celui de « faire entrer en caisse des valeurs, des fonds, les porter en compte » et, par analogie, « toucher, recouvrer de l’argent » : Encaisser des espèces, des chèques. Encaisser des loyers. On rappellera bien que dans ces cas, le complément du verbe encaisser est l’argent que l’on met en caisse et non la personne qui doit cet argent. On évitera donc le tour Puis-je vous encaisser ? Et ce d’autant plus que la langue populaire use de l’expression Ne pas pouvoir encaisser quelqu’un, pour dire qu’on ne peut le supporter.

Étymologiquement, la miniature n’était pourtant pas si petite

Le 7 novembre 2019

Bonheurs & surprises

L’étymologie est parfois trompeuse et il arrive que l’on rattache un mot, tant pour le sens que pour la forme, à une racine ou à un radical dont les liens avec ce mot semblent évidents. Ainsi suppose-t-on souvent que le nom miniature est dérivé d’une forme latine comme minus, minor ou minimum, tous mots qui marquent la petitesse. La miniature serait donc d’abord, logiquement et étymologiquement, une lettre de petite taille, puis tout objet de taille réduite. Et pourtant il n’en est rien. La miniature est d’abord une lettre peinte au minium, un pigment d’oxyde de plomb rouge orangé. Et cette lettre n’est pas de petite taille, c’est même le contraire puisque notre Dictionnaire définit ainsi ce mot : « Au Moyen Âge, grande lettre initiale, ornée et historiée, tracée à l’origine en rouge avec du minium, et formant l’en-tête des chapitres d’un manuscrit ». C’est aussi le sens qu’a le nom miniatura auquel nous avons emprunté notre miniature, et que les dictionnaires d’italien présentent comme l’arte del minio, « l’art de peindre avec du minium ».

Ce n’est que par la suite, et certes plus couramment, que miniature a aussi désigné une peinture de petites dimensions illustrant les manuscrits anciens, notamment les livres liturgiques, peinture que l’on appelle aussi enluminure ; les plus connues de ces miniatures étant sans doute celles de Jean Pucelle (1300-1355) et de Jean Fouquet (1420-1481). Par la suite ce nom désigna l’art de peindre sur vélin, ivoire ou porcelaine de petits sujets, d’une facture délicate, avec des couleurs très fines appliquées à petits points ou à petits traits et, bien sûr, les œuvres de petites dimensions exécutées selon ce procédé. Plus tard enfin, ce nom désigna des ouvrages, des objets de taille réduite : Un train, une voiture miniatures. Et miniature n’est pas le seul mot à avoir connu ce type de mésaventure. Pareil sort a été réservé à l’adjectif minable. Cet adjectif n’était au départ, pas plus que le nom miniature, lié à une idée de petite taille ; c’est du nom mine qu’il tire son origine. Au sens premier était minable ce qui pouvait être miné et l’on ne s’étonnera pas que ce mot se soit d’abord appliqué, dans la langue militaire, à des forteresses. Comme celles-ci étaient parfois abattues par un travail de sape, minable a ensuite qualifié des personnes minées, usées par le travail, la misère, les privations ou la maladie, et ce n’est que dans les premières années du xxe siècle, que ce mot a été employé pour évoquer aussi ce qui était fort médiocre ou se rattachait à un esprit mesquin.

Mais il arrive également parfois que le glissement de sens se fasse dans l’autre sens. C’est ce qui est arrivé au serpent minute, une innocente bestiole qui traîne une réputation de machine à tuer à cause d’une mauvaise interprétation de son nom. Ce serpent, qui fait moins d’un centimètre de diamètre, est appelé, en anglais minute serpent, proprement « serpent minuscule ». Mais si la forme minute peut être un adjectif en anglais, ce n’est pas le cas en français où ce mot n’est qu’un nom. Minute est en effet soit un espace de temps, le plus petit que l’on connaissait au xiiie siècle, soit le premier état d’un acte officiel, un emprunt du latin médiéval minuta, ainsi nommé parce que ce brouillon était, économies obligent, écrit en petites lettres. L’espace de temps et le brouillon venant, de manière plus ou moins directe, du latin minutus, « petit, minuscule », participe passé de minuere, « diminuer, amoindrir », un verbe tiré de minus, le comparatif de parvus, « petit ».

Comme la nature, fut-elle linguistique, a horreur du vide, comme les serpents sont un objet de fascination et de répulsion et que dans la locution serpent minute, minute n’était pas compris ainsi qu’il le fallait, on a cru que cet adjectif était un nom en apposition et que ce serpent devait cette appellation au fait que seules quelques minutes suffisaient à faire passer de vie à trépas celui qu’il avait mordu ; et c’est ainsi que cet inoffensif minuscule animal a prêté, bien malgré lui, son nom à quelques serpents redoutablement venimeux, tel le mamba vert ou le mamba noir, quand bien même le premier peut atteindre deux mètres et le second, quatre.

Tenir le haut du pavé, tenir la corde

Le 7 novembre 2019

Bonheurs & surprises

Il est plusieurs manières d’entrer dans un dictionnaire, comme il en est plusieurs de pénétrer dans une forêt. Dans les deux cas, on peut se laisser guider, panneaux indicateurs d’un côté, chapeaux et numéros de l’autre. C’est la solution à adopter si, pressé par le temps, l’on cherche quelque chose de précis, un lieu ou un sens particulier. Mais aurait-on le temps de musarder que plus rien ne nous interdirait de flâner jusqu’à nous perdre dans quelque grande futaie ou dans quelque sombre taillis, dans un lacis de sens particuliers ou dans un bosquet d’expressions cocasses. Le verbe tenir invite à ce type de promenade. On pourrait dire qu’il chasse de race, puisque son lointain ancêtre latin, tenere, entrait déjà dans nombre d’expressions, dont la moins célèbre n’est pas Teneo lupum auribus (« Je tiens un loup par les oreilles »), que l’on trouve dans le Phormion de Térence, qui faisait dire ensuite à son personnage : « je ne sais ni de quelle façon le lâcher, ni comment le retenir ».

Parmi les expressions françaises qui vont nous arrêter, voyons d’abord tenir le haut du pavé ; pour bien la comprendre, il faut se souvenir qu’avant de désigner un cube de pierre ou de bois, le nom pavé a désigné le revêtement d’une voie publique, puis la voie publique elle-même. Aux temps anciens, la partie centrale des rues, qui était plus basse que les côtés, servait fréquemment d’égout à ciel ouvert et il était plus facile de marcher sans se crotter sur les côtés, en bordure des habitations. Aussi un subtil jeu de préséances faisait-il que telle ou telle catégorie sociale avait priorité pour occuper, pour tenir ce haut du pavé. Les estimables progrès de la voirie ont fait qu’aujourd’hui, par extension, cette expression ne s’applique plus qu’aux personnes occupant dans quelque milieu une position dominante.

On trouve une autre position avantageuse avec l’expression tenir la corde. Celle-ci nous vient des courses de chevaux. Il arrivait que la course consistât à se rendre le plus rapidement possible d’un point à un autre, mais assez vite, il s’est agi de faire le tour d’un espace délimité par une lice ou simplement une corde, qui marquait le bord intérieur de la piste. Le cavalier qui occupait la position la plus proche de la corde avait moins de distance à parcourir que les autres. Cette expression s’est employée aussi dans le monde de l’athlétisme et du cyclisme sur piste ; par la suite le nom corde, pris en ce sens, s’est rencontré dans d’autres expressions comme passer à la corde, qui s’emploie quand un coureur profite de l’espace suffisamment important laissé entre le bord de la piste par celui qui le précédait pour s’y faufiler, ou être enfermé à la corde, que l’on utilise quand un coureur ne peut doubler celui qui le précède parce qu’un autre, qui court à son niveau, l’empêche de se décaler, et enfin partir à la corde, qui s’emploie quand le départ se fait dans virage à propos du coureur placé au plus près de la lice (ce qui constitue un léger handicap en athlétisme, en particulier pour les grands gabarits).

Concluons cette promenade avec le moins ragoûtant tenir le crachoir. Il arrivait souvent autrefois que, dans les bars ou cafés, une forte consommation d’alcool et de tabac, qu’il soit chiqué ou fumé, et un fort débit de paroles, favorisent le ptyalisme et que donc les clients crachent abondamment. Charles Trénet en rend compte dans Le Grand Café : « Par terre on avait mis de la sciure de bois / Pour que les cracheurs crachassent comme il se doit. » Mais, même s’il y avait aussi des établissements qui étaient pourvus de crachoirs, tenir le crachoir ne signifiait pas que l’on avait en main cet ustensile. La salive étant assimilée, par métonymie, à l’abondance de paroles qui la provoquait (on rencontre une image similaire avec tailler une bavette, expression dans laquelle bavette n’a pas à voir avec la pièce de bœuf mais avec un bavoir), tenir le crachoir (on trouve aussi parfois abuser du crachoir) avait donc pour sens « parler abondamment en conservant la parole, sans laisser la personne à qui l’on s’adresse s’exprimer ».