Dire, ne pas dire

Bloc-notes

Mon luxe

Le 6 février 2020

Bloc-notes

« Luxe », cela peut s’entendre des biens matériels dont nous agrémentons notre quotidien – vêtements, parures, belles voitures, séjours hôteliers, etc. Même si j’aime bien les souples cachemires et les mocassins de cuir italien, je dois avouer vivre depuis longtemps dans la considération intérieure d’un autre luxe : celui que nous prodigue le simple fait de vivre et d’être empli de la grâce des instants, des inflexions de lumière, des amours, des amitiés. Erik Orsenna m’avait un jour confié le secret de sa belle humeur : « Un bonheur par jour ». Le bonheur tient de l’aléa et de la décision, il se constate mais peut aussi se provoquer. À la fin de la journée, chacun peut se demander quelle a été la fortune des heures précédentes, l’événement ou la rencontre qui nous ont éclairés, fût-ce pour quelques minutes. Vous pouvez vous exercer à ce petit jeu du bonheur, il vaut toutes les sophrologies. En vous posant la question de savoir quel est votre luxe.

Pour ma part, je vis dans un luxe particulier, qui est d’aimer le présent en sachant que nous avons été précédés. Précédés par des siècles qui ont déposé comme des alluvions magnifiques les plus belles œuvres de la main, de l’intelligence, de l’esprit. L’architecture des villes, des grandes œuvres littéraires, de la musique, de la peinture, des plus beaux films. Les vrais palaces sont là : « Une bibliothèque, disait André Malraux, c’est l’héritage de la noblesse du monde. » Ce luxe est accessible et pas très cher. Une promenade dans un quartier historique, un livre de poche, un chargement MP3, un ticket d’exposition, un DVD. Jamais l’humanité n’aura eu à sa disposition autant d’archives de sa propre beauté. Jamais il n’aura été aussi loisible à chacun de circuler à travers le savoir universel, d’apprendre et de partager. Le vrai luxe, à mes yeux, se trouve là : sortir de sa contingence pour aller vers plus grand que soi.

Si je veux évaluer le rapport au luxe d’un être humain, je ne me demande pas quel est le prix de la montre qu’il porte au poignet. Je me demande simplement s’il sait qu’il a été précédé. Le monde n’a pas commencé avec nos parents, pas plus qu’il ne se limite aux confins d’un village. Chaque événement du présent se trouve éclairé, mis en perspective, est décryptable en profondeur si l’on est capable de raisonner sur au moins trois générations. Il y a une jouissance luxueuse du temps, de son épaisseur, de ses caprices et de ses répétions. Le luxe, c’est de comprendre. Chacun peut tenter de le transmettre à ses propres enfants, car le luxe, c’est aussi de voir naître à la beauté du monde un être que l’on a accueilli dès le premier jour. C’est de se promener dans sa propre vie comme dans une galerie enluminée par l’imprévu et la mémoire.

Marc Lambron
de l’Académie française

Une forme d’expression populaire

Le 9 janvier 2020

Bloc-notes

 

C’est Borges qui m’a signalé, à sa manière, la source populaire de toute culture. Un ami lui a envoyé un conte qu’il venait d’écrire. Borges, l’ayant particulièrement aimé, lui répond que sa fable est « si merveilleuse qu’elle mérite d’être anonyme ». C’est l’une des premières réflexions de Borges qui me soit tombée sous les yeux, et c’est celle qui m’a poussé à plonger dans son œuvre afin de découvrir la source de ce paradoxe. Borges croit que la littérature est faite par des gens qui ont une existence particulière, alors qu’il n’hésite pas à affirmer que ce qui est bien appartient « au langage et à la tradition », c’est-à-dire à tout le monde. Cet individualiste forcené était donc pour le bien public. Je me suis longtemps demandé si Borges incluait le style dans sa réflexion. Le style m’a toujours semblé une affaire personnelle, jusqu’à ce que je tombe sur ce poème de Basho, peut-être le plus grand styliste japonais. Basho écrit :

« Les chants de repiquage

Des paysans du Nord

Première leçon de style »

Basho et Borges s’entendent sur ce point : il s’agit d’un fond porté par une forme. Il reste le travail du temps. Mais il y a des images si fulgurantes qu’on reste saisi par la vitesse avec laquelle elles nous ont traversés. J’ai vécu l’expérience d’un pareil météore juste après le tremblement de terre de Port-au-Prince. Deux jours après la catastrophe on ne lui avait pas encore trouvé de nom, et les gens disaient « la chose » en parlant d’elle. Puis j’ai entendu « goudougoudou ». On m’a expliqué que c’était le bruit de l’eau qui sort d’une bouteille à long col. Et c’est exactement ce qu’on a entendu lors du séisme. Depuis ce moment on n’a plus dit en Haïti, dans la vie quotidienne, pour désigner le tremblement de terre que « goudougoudou ». Ce son qui vient du ventre de la terre. Personne d’autre que ceux qui étaient présents ne peut témoigner de la justesse de ce mot : un son sourd, saccadé, grave, long comme un boa qui vous enlace pour vous étouffer en 35 secondes, montre en main. Cela reste un mystère pour moi qu’un mot puisse s’imposer aussi rapidement à plus de dix millions de personnes. J’ai assisté à la naissance d’un mot. J’aurais pu le toucher de la main.

La peinture

C’est un Américain Dewitt Peters qui rassembla, au centre d’Art qu’il venait de fonder avec quelques amateurs d’art haïtien, les premiers peintres professionnels du pays. C’est un chauffeur de taxi, Rigaud Benoit, qui arriva le premier avec un petit tableau, Chauffeur de taxi, un autoportrait. Cet homme très doux, Jasmin Joseph, n’aimait peindre que des animaux, surtout des lapins. Peters, en allant dans le Nord du pays, passa devant un temple couvert de peintures, des « vèvès », représentant des dieux venus d’Afrique et mettant en scène quelques rituels du vaudou. Peters invita le prêtre vaudou, Hector Hyppolite, dans son centre. Plus tard le balayeur Castera Basile échangea son balai contre un pinceau. Georges Liautaud, le forgeron de Croix-des-Bouquets qui ornait les tombes de croix d’un style très personnel, deviendra un sculpteur international. Puis, en 1975, André Malraux reçut la photo d’un petit cimetière peint de couleurs primaires et rayonnantes. Ce n’était pas les couleurs de la mort.

Malraux, qui était déjà très malade, a pensé, à sa manière légèrement délirante, que les artistes qui ont peint ce cimetière si coloré, doivent connaître un chemin qui mène à la mort sans passer par la douleur. Malraux a toujours préféré mourir à souffrir. Ces peintres paysans de Soissons-la-Montagne l’obsédèrent au point qu’il se rendit en Haïti cette année-là. Il relata cette visite dans son ouvrage d’art, L’Intemporel. Malraux fut impressionné par le fait que des paysans et des cuisinières ou de jeunes chômeurs puissent créer une œuvre qui réussisse à distance à le toucher autant. Les peintres de Saint-Soleil n’ont pas hésité à accueillir Malraux comme un des leurs. Autant Breton avait vu en Hector Hyppolite un maître de cet art à la fois mystique et mystérieux, plus authentique que son surréalisme qui sent parfois le frelaté, autant Malraux fut impressionné par ce « peuple qui peint », comme il l’a dit en arrivant. Si en Europe on rêve d’entendre la voix de ceux qui n’ont pas de voix, voilà qu’on s’exprime de la plus haute tenue dans ce pays miné par l’analphabétisme et la misère. Malraux rêvait que des paysans français puissent, un jour, regarder un tableau de Georges Braque sans rigoler, voilà que ce sont des paysans haïtiens qui exposent leurs œuvres, et c’est à Braque de ne pas rigoler.

Les poètes

La poésie est une constante de ma vie. Elle a barbouillé mon enfance, débordant jusqu’au milieu de mon adolescence. Pas le poème qui m’obligeait à bailler, plutôt cette fièvre qui faisait subitement monter ma température. Un regard de biais, une nuque dégagée, le parfum de la mangue à midi, ma grand-mère buvant son café ou un vélo rouge appuyé contre un arbre. J’ai attendu de croiser un poète pour m’intéresser au poème. Cela s’est passé un dimanche, vers quatre heures du matin. J’accompagnais ma mère à la messe quand, passant près du marché de charbon, elle pointa du doigt un homme, à moitié nu, sur un lit de carton. Elle me glissa à l’oreille, sur un ton dégoûté : « C’est un poète ! » En effet, c’était Carl Brouard. Je le découvris plus tard dans mon manuel de littérature haïtienne, cravaté, sourire mondain de fils de la bonne bourgeoisie. Sa poésie légère et triste m’a tout de suite attiré. Je me revois encore regardant passer un cortège interminable lors de ses funérailles. Cette vie dans la boue noire du marché, c’était son choix. Un autre poète a eu le même destin ; lui aussi avait rejeté la vie confortable des beaux quartiers pour vivre dans les bas-fonds. Magloire-Saint-Aude, dont le père était le fondateur du grand quotidien national Le Matin, a vécu avec Les Parias (le titre d’un de ses livres). C’est de lui que Breton parle quand il dit : « Mais vous savez bien que tout est beaucoup trop lâché aujourd’hui. Il y a une seule exception : Magloire-Saint-Aude. » Ce goût de traverser les frontières n’est pas nouveau chez les poètes, mais c’est quand même étonnant que ces deux poètes aient eu des funérailles nationales. Pas de demi-mesure en Haïti : on emprisonne les poètes ou on leur fait des funérailles nationales. En lisant leur poésie on comprend tout de suite ce qu’ils étaient allés chercher dans cette zone noire de boue : ce mélange fait de rituels du vaudou, de chants sacrés et profanes, de fulgurances du créole et de danses impudiques du dieu Baron Samedi, le concierge de la mort. Cela fait une poésie elliptique, parfois ésotérique dans le cas de Saint-Aude, proche de la peinture d’un Saint-Brice.

La mort

Des décennies plus tard, j’ai entrepris la rédaction d’un roman sur la mort, un sujet qui m’intéressait depuis l’adolescence. J’avais déjà posé la question, de façon brutale, à ma grand-mère, un après-midi d’été. « Da, qu’est-ce que la mort ? » Elle m’avait répondu, sans détours, « Tu verras ». Peut-être la plus succincte réponse jamais donnée à la plus angoissante question qui travaille tout être humain, de l’enfance à la vieillesse. Le livre que j’écrivais avait un titre énigmatique : Pays sans chapeau. C’est ainsi que les Haïtiens nomment l’au-delà parce qu’on n’a jamais enterré personne avec son chapeau sur la tête. L’absence d’un élément vestimentaire définit la mort tout en effaçant l’angoisse qui l’accompagne généralement. La plus concrète et la plus sereine définition de la mort, à mon avis. Tout cela pour dire que la culture populaire haïtienne reste, malgré tous les tourments, riche et subtile. Est-ce pour cette raison que je voudrais vous proposer ici un bouquet de proverbes haïtiens. J’avais acheté un livre où sont répertoriés plus de trois mille proverbes. Naturellement un grand nombre se retrouve, sous différentes formes, dans d’autres cultures. Je vous prie de me croire que ça sonne plus juste en créole que ma tentative de traduction. On a peut-être perdu la poésie mais le sens est là.

Je vous en offre dix.

1. À force de caresser son enfant la guenon l’a tué.

2. Avant de grimper à un arbre assure-toi de pouvoir en descendre.

3. Les morts ne connaissent pas le prix des cercueils.

4. Dieu est tellement subtil qu’il peut placer une blessure derrière la tête du chien s’il ne veut pas qu’il la lèche.

5. La bouche de la femme ne connaît pas de dimanche. (Pour ma mère cela voulait dire qu’elle passait la journée à parler pour prévenir, raconter, enseigner, ordonner, consoler, invoquer...)

6. On sait et on ne sait pas. (Le plus mystérieux.)

7. Ce que la mère du chaton lui a appris, la mère du raton le lui avait appris longtemps avant.

8. Nous sommes comme ces fruits qui même mûrs ne tombent jamais de l’arbre. (On ne se rend pas.)

9. N’accroche pas ton chapeau là où ta main ne pourrait pas arriver.

10. N’insulte jamais le caïman avant d’avoir complètement traversé la rivière.

 

L’esprit

Ce mois-ci, le 12 janvier, cela fera dix ans depuis le tremblement de terre qui a causé en 35 secondes 230 000 morts, des milliers de blessés et des dégâts matériels qu’on n’a pas fini d’évaluer. J’y étais et je me souviens de chaque craquement. Une journaliste montréalaise, Chantal Guy, qui lors était à Port-au-Prince, voulait un commentaire, à chaud, à propos de cette tragédie. J’ai choisi plutôt de parler de ce qui a étonné le monde entier, non pas du tremblement de terre lui-même, mais de la manière dont les Haïtiens ont fait face à cette catastrophe. J’ai résumé cela par cette déclaration, assez risquée dans un pareil moment, qui a fait, à mon grand étonnement, le tour du monde. Je ne sais toujours pas ce qui m’a pris ce jour-là de parler de culture et non de douleur : « Quand tout tombe, il reste la culture. » La réponse se trouve peut-être dans ce texte qui dit la richesse de l’expression populaire haïtienne et le caractère fondamentalement heureux du peuple haïtien.

Dany Laferrière
de l’Académie française

Le point-virgule

Le 5 décembre 2019

Bloc-notes


Le point et la virgule vont de soi : on écrit pour être lu, donc on écrit comme devra respirer le lecteur. On respire soit un petit coup, pour expirer et respirer entre deux propositions, qui s’enchaînent pourtant dans le flux du souffle, comme une foulée après une autre, et ainsi de suite jusqu’au terme : ainsi la virgule scande la course de la phrase, tant qu’elle court. Le point, lui, y met un terme : profonde expiration, retour au calme, nouveau départ. Que faire du point-virgule, que lui reste-t-il ? Pas grand-chose, puisqu’on respire sans lui par la virgule, qu’on expire sans lui avec le point final. Qu’en faire ? L’interrogation s’impose d’autant plus que, par exemple, en grec ancien, le ; équivaut à notre ?, notre point d’interrogation. On comprend que certains cessent de s’interroger à son propos et le bannissent de leurs écrits, comme une cote mal taillée, une maladresse sans élégance. Ceux qui le maintiennent le soutiennent d’ailleurs bien mal, ne le qualifiant que pour marquer une « pause d’une moyenne durée » (Grevisse). Car enfin, quelle « moyenne » mesurer dans la durée ? La peut-on fixer en musique ? La peut-on même tout simplement entendre ? Non, parce que, en fait, il n’y a pas de justification physiologique au point-virgule, puisque nous n’y avons pas non plus d’accès physique. Le Dictionnaire de l’Académie nous met sur une autre voie, logique. En effet, il définit le point-virgule comme « séparant des propositions unies par une idée logique, ou les parties d’une proposition lorsqu’elles sont d’une certaine étendue ou comportent déjà des virgules ». En clair, tandis que la virgule et le point se justifient dans la lecture à haute voix (la récitation) par les contraintes physiques du souffle, le point-virgule se qualifie dans la lecture muette (inventée par saint Ambroise, qui avait tant impressionné saint Augustin) par les nécessités de l’enchaînement des propositions, quand celles-ci s’articulent dans un raisonnement discursif, ou dans une description un peu longue. La Bruyère reste un maître du point-virgule. Soit qu’il grave un caractère de quelques coups de stylet, où il lui faut additionner plusieurs traits et à, la fin, faire surgir la figure en question : ainsi celui qui « ... commence à grisonner ; mais il est sain, il a un visage frais et un œil vif qui promettent encore vingt années de vie ; il est gai, jovial, familier, indifférent ; il rit de tout son cœur, et il rit tout seul et sans sujet ; il est content de soi, des siens, de sa petite fortune, il dit qu’il est heureux ; il perd son fils unique, jeune homme de grande espérance, et qui pouvait un jour être l’honneur de sa famille ; il remet sur d’autres le soin de le pleurer ; il dit : Mon fils est mort, cela fera mourir sa mère, et il est consolé » (De l’homme, §123). Ou bien : « Don Fernand, dans sa province, est oisif, ignorant, médisant, querelleux, fourbe, intempérant, impertinent ; mais il tire l’épée contre ses voisins, et pour un rien il expose sa vie ; il a tué des hommes, il sera tué » (De l’homme, §129). Soit qu’il expose un argument sans recourir au syllogisme, mais en atteignant une démonstration : « Le docile et le faible sont susceptibles d’impressions : l’un en reçoit de bonnes, l’autre de mauvaises ; c’est-à-dire que le premier est persuadé et fidèle, et que le second est entêté et corrompu ; ainsi l’esprit docile admet la vraie religion, et l’esprit faible ou n’en admet aucune, ou en admet une fausse. Or l’esprit fort ou n’a pas de religion, ou se fait une religion ; donc l’esprit fort, c’est l’esprit faible » (Des esprits forts, §30). Ou bien : « Tout est grand et admirable dans la nature ; il ne s’y voit rien qui ne soit marqué au coin de l’ouvrier ; ce qui s’y voit quelquefois d’irrégulier et d’imparfait suppose règle et perfection. Homme vain et présomptueux ! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds, que vous méprisez ; vous avez horreur du crapaud, faites un crapaud, s’il est possible » (ibid, §47). Nous parlons en virgule et par point. Nous pensons avec des points-virgules, que nous ne disons pas. C’est sûrement pourquoi la langue qui pense mal ou pas le menace de disparition. C’est pour cela aussi que Montherlant avait sans doute raison de conclure qu’« on reconnaît tout de suite un homme de jugement à l’usage qu’il fait du point et virgule ». Point et virgule ou bien point-virgule ? L’un et l’autre se disent, mais l’on y pense le même.
 

Jean-Luc Marion
de l’Académie française

Jour de courage

Le 7 novembre 2019

Bloc-notes

 

Sans doute le roman le plus original de la rentrée n’aura eu qu’un retentissement modeste, mais, par son titre même, Jour de courage, il mérite d’occuper une place de choix dans la nomenclature de « Dire, ne pas dire ».

De quoi s’agit-il ? Brigitte Giraud a pris pour point de départ l’histoire d’un médecin allemand, Magnus Hirschfeld, fondateur, à Berlin, en 1918, d’un Institut de sexologie, le premier de cette espèce au monde, destiné à l’étude scientifique des sexualités humaines. Comme Hirschfeld était homosexuel, il accordait une importance particulière à ce qui était considéré alors comme une énigme répugnante, une erreur de la nature, une déviation hors du droit chemin, un crime sanctionné en Allemagne par un article très sévère du code pénal (l’article 175, responsable de plusieurs suicides de personnalités haut placées, source de délations et de chantages). Des sommités européennes, comme Gide ou Eisenstein, venaient recueillir auprès de Hirschfeld, entre les deux guerres, des informations sur ce problème qui intriguait, désorientait ou scandalisait l’opinion. Comme il était juif, un des premiers actes des nazis arrivés au pouvoir, fut de détruire, le 6 mai 1933, l’Institut de sexologie et d’en brûler les livres, pour rendre à la race allemande sa pureté originelle. La très riche bibliothèque alimenta un des premiers autodafés. Hirschfeld se trouvait alors à l’étranger ; on lui conseilla de ne pas rentrer à Berlin ; il mourut en 1935, exilé à Nice, où il est enterré au cimetière Caucade.

Mais rassurez-vous : le roman de Brigitte Giraud n’est nullement un de ces biopics insipides qui encombrent les tables de la rentrée, tels les délayages sur Léonard de Vinci ou Virginia Woolf. (Ce pionnier, ce héros d’une cause qui ne serait gagnée que bien plus tard, en Allemagne – où l’article 175 ne serait aboli qu’en 1994 ! – et dans le monde – voir Tchaïkovski condamné au suicide en 1893, Oscar Wilde aux tortures des travaux forcés en 1895, Alan Turing acculé à s’empoisonner en 1954 –, mériterait d’ailleurs une biographie sérieuse.) La tragédie de Magnus Hirschfeld ne sert à la romancière que de socle à une aventure, qui se passe aujourd’hui, en 2019, dans la classe d’un lycée français, dont le programme d’histoire comporte l’étude de l’Allemagne hitlérienne. Le jeune Livio, élève de terminale, dix-sept ans, a choisi, pour son exposé devant la classe, de retracer le parcours du médecin allemand, comme étant exemplaire de ce qu’a été la barbarie nazie.

Il commence à raconter, debout sur l’estrade, la carrière, l’action, la pensée de Hirschfeld devant ses camarades, sa petite amie Camille et leur professeure assise au fond de la classe, mais voici que peu à peu, sans qu’il l’ait voulu délibérément, sans qu’il en ait eu le projet, il se met à parler de lui-même – oh ! très indirectement, presque inconsciemment, mais le fait est là : aborder ce sujet remue en lui quelque chose qu’il ignorait peut-être, ou qu’il refoulait, ou dont il ne voulait pas se rendre compte, la partie mystérieuse de lui-même à laquelle il n’avait jamais couru le risque de s’affronter. En bref, sa propre homosexualité, latente, confuse, jamais vécue, jamais exprimée jusqu’alors, vient au jour tout à coup à travers les mots qu’il emploie. N’ayant jamais osé la déclarer à quiconque, n’ayant jamais osé se l’avouer à lui-même, il trouve ce biais de parler d’un autre pour faire sa propre confession.

Mais de manière si allusive que la professeure, la petite amie Camille et le reste de la classe n’y comprennent quasiment goutte. La force du roman réside justement dans l’espèce de brouillard où s’avance Livio, à tâtons et à l’aveuglette. Il découvre ce qui s’agite en lui-même à mesure qu’il évoque la vie et l’œuvre d’un autre. Livio n’est pas un militant, son discours devant la classe n’est pas un manifeste, mais un essai de clarification de ses propres sentiments, une approche très discrète du mystère fondamental de son être. On doute même à la fin qu’il ait réussi à s’expliquer assez clairement. Non seulement il a échoué à se faire comprendre, mais lui-même s’est-il compris ?

Les livres gays pullulent aujourd’hui ; très peu de bonne qualité ; la plupart médiocres ou à vocation commerciale. On aura deviné que le roman de Brigitte Giraud n’entre pas dans la catégorie des livres gays. Celui-ci ne proclame rien, n’affirme rien, ne prétend à rien. Il se contente d’interroger. Il n’est explicite que par son titre. Ce jour où Livio s’est à moitié livré – mais l’on subodore que la libération totale ne peut plus être très éloignée – a été pour lui le premier jour où il s’est décidé à sortir du bois – du placard où jusque-là il se terrait. Son jour de courage. Dans le jargon à la mode on dirait qu’il a commencé ce jour-là à faire son coming out. Seul un mot anglais était en circulation pour exprimer ce moment où un être appartenant à une minorité mal vue brave l’opinion hostile et laisse voir ce qu’il est.

Pour en revenir à « Dire, ne pas dire », la chasse aux anglicismes vient de recevoir un soutien de poids. Je suggère de mettre dans la colonne de droite, consacrée à ce qu’« on ne dit pas » : coming out ; et, dans la colonne de gauche, consacrée au français de bonne langue : jour de courage.

On dit

On ne dit pas

Avoir son jour de courage

Il a eu son jour de courage

Faire son coming out

Il a fait son coming out

 

Dominique Fernandez
de l’Académie française

Il lui empêche de pour Il l’empêche de

Le 5 septembre 2019

Bloc-notes

Le verbe empêcher est, dans bien des cas, un synonyme d’interdire, même si avec empêcher l’obstacle est plus souvent d’ordre matériel ou physique, tandis qu’avec interdire il est plus d’ordre légal. Mais ces deux verbes ne se construisent pas de la même manière. Il interdit à Pierre de faire quelque chose, mais il empêche Rémy de le faire. Si on ne confond pas, en général, la construction directe et la construction indirecte quand le complément est un nom, il n’en va pas de même quand ce complément est un pronom singulier et l’on entend trop souvent il lui empêche de sortir, quand la grammaire et l’usage veulent il l’empêche de sortir (aux deux premières personnes du pluriel la similitude des formes directes et indirectes élimine ce problème puisque des phrases comme il nous interdit de lire et il nous empêche de jouer sont l’une et l’autre correctes).

On dit

On ne dit pas

Le bruit les empêche de travailler

Les agents lui ont interdit de passer, l’ont empêché de passer

Le bruit leur empêche de travailler

Les agents l’ont interdit de passer, lui ont empêché de passer

J’ai mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire

Le 5 septembre 2019

Bloc-notes

« Michel Serres nous a quittés le 1er juin de cette année. Ses immenses qualités ont déjà été évoquées en divers lieux et l’heure n’est plus d’en faire son éloge, mais il nous plaît de rappeler qu’il fut dès le début un ardent soutien de la rubrique Dire, Ne pas dire, qu’il alimentait régulièrement de bloc-notes dans lesquels cet anglophile, qui enseigna plusieurs décennies aux États-Unis, usait de sa verve et de sa faconde pour pourfendre les anglicismes abusifs qui envahissent notre langue. Sa voix et son talent nous manquent aujourd’hui, mais il est toujours possible de relire ses chroniques et nous nous réjouissons de lui rendre hommage en republiant celle qu’il nous donna en décembre 2013 et qu’il avait intitulée J’ai mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. »

 

Je tiens d’abord à préciser que j’enseigne aux États-Unis depuis quarante-sept ans et que donc je ne suis pas, et de loin, un ennemi de la langue anglaise. Dont je respecte et admire les littérateurs, poètes, écrivains, savants et philosophes.

Mais il s’agit ici des langues en général.

Il existe six mille langues parlées dans le monde, dont plus de la moitié ne jouissent pas encore de l’écriture. Chiffre impressionnant, une langue meurt tous les quinze jours. Les experts pensent qu’en 2100, il n’en restera plus que six cents.

Cette question rejoint celle de la biodiversité. Les espèces vivantes meurent, nos langues suivent cette même destruction.

D’autre part, le monde a toujours ressenti le besoin d’une langue de communication. Dans l’Antiquité, le grec a servi de koinè, c’est-à-dire de langue commune aux marins, aux commerçants et aux savants. Synagogue est un mot grec et non hébreu ; pyramide est un mot grec et non égyptien.

Plus tard, le latin devient, et cela pour des millénaires, la langue universelle du droit, de la science et de la médecine – les travaux mathématiques de Riemann sont encore en latin, et même la thèse de Bergson. Cela dura jusqu’à Vatican II, où l’Église catholique fit retour aux langues vernaculaires ; de sorte qu’au Vatican, aujourd’hui, tout le monde parle anglais.

À l’âge classique, le français joua ce rôle, aujourd’hui l’anglais l’a remplacé. Qui sait si, demain, en raison de la densité ou du poids démographiques, le mandarin ou l’urdu ne prendront pas le relais ?

Mais j’écris le relais : a-i-s ! Tout le monde critique l’enseignement, qu’il faut réformer tant il est mauvais, dit-on, sans s’apercevoir que la fonction pédagogique est aujourd’hui assurée plus par les affiches, la publicité et les médias de tous ordres que par l’école. Comment voulez-vous qu’un instituteur enseigne à ses élèves comment écrire le mot relais, alors que les gosses le voient écrit tous les matins, en passant devant la gare : a-y ?

Et puisque nous sommes à la gare, disons un mot de la décision de la S.N.C.F. de mettre des cours d’anglais à la disposition de ses clients de première classe. Voilà une excellente idée ! Qui deviendra meilleure encore quand sera prise la décision complémentaire de mettre des cours de français à la disposition des voyageurs de seconde classe. Tant il reste vrai que la classe riche ou dominante se distingue des autres, par l’habit, la nourriture et les mœurs, mais aussi et surtout par la langue. Elle parlait latin quand le peuple parlait français : Molière se moque de ce tic chez les juristes et les médecins. Elle parla français quand le peuple rural parlait breton, gallo, alsacien, picard, basque, franco-provençal, catalan ou gascon. À la veille de la guerre que nous n’appellerons plus « guerre de 14 », 51 % des fantassins ne parlaient pas français, mais une langue régionale, de sorte qu’il fallut composer les régiments selon les provinces pour que les combattants se comprennent entre eux.

Rien n’a changé aujourd’hui. Les publicitaires, les financiers, tous leaders ou managers, ne veulent pas parler la langue du peuple. Ils parlent anglais, comme jadis ils parlaient latin ou grec.

Pendant que le français devient la langue des pauvres – la langue du peuple – la langue de la seconde classe.

Bonne idée donc de mettre des cours de français en seconde classe.

Alors, le peuple rira au comique de Molière, pleurera d’émotion aux poèmes de Verlaine, se passionnera aux récits de Maupassant, goûtera les chansons de Brel, le Belge, ou de Brassens le Sétois, bref, nagera dans la culture, pendant qu’en première classe, les riches apprendront le marketing, le merchandising, le leadership, bref, toutes les techniques à faire du fric, en trompant et tondant le plus souvent les voyageurs de la seconde classe.

Mais, comme les Bretons, ceux-ci peuvent aussi mettre le bonnet rouge. Victor Hugo l’avait même déjà dit : « J’ai mis, disait-il, un bonnet rouge au vieux dictionnaire. »

D’où mon idée, aussi simple que douce.

J’en appelle aux voyageurs de la seconde classe : qu’ils n’achètent jamais un produit désigné en anglais ; qu’ils n’obéissent jamais à toute publicité rédigée en anglais ; qu’ils n’entrent jamais dans « un shop », mais toujours dans une boutique ; qu’ils n’aillent jamais voir un film dont le titre n’est pas traduit…

…qu’ils fassent la grève douce de la langue.

 

Croyez-le bien : dès que baissera d’un point le chiffre d’affaires de ces parleurs d’un sabir qu’eux-mêmes ne maîtrisent pas, ils reviendront vite à notre langue qu’ils assassinent et mettent en danger.

 

Michel Serres
de l’Académie française

Spoiler ou Spolier ?

Le 4 juillet 2019

Bloc-notes

Amusement ou consternation ? Sans doute un peu des deux, non pas face à l’invasion routinière des mots anglais dans notre langue, la plupart du temps si inutile hélas, mais face à l’invasion des mots anglais artificiellement francisés pour les rendre à peu près présentables ou cohérents avec notre grammaire.

Ainsi des verbes anglais affublés de la terminaison -er. Comme « liker quelque chose » au lieu de dire qu’on l’apprécie, tout simplement.

On dit couramment « kiffer quelqu’un », mais pourquoi ne pas le « lover », pendant qu’on y est ? Cela serait un peu plus chic ou beaucoup plus british. Le lover avant de se lover tout contre lui, bien entendu, ce qui est certes une autre affaire et un autre verbe, se lover, parfaitement français pour sa part, muni de ses papiers d’identité, visé et délivré par les autorités dictionnariales compétentes. Un verbe pronominal dans ce sens-là, et qui veut dire, selon le mot bas-allemand qui lui fournit son étymologie, lofen ou lufen : tourner, se blottir, s’enrouler sur soi-même, comme le fait un serpent, voire contre son amant que l’on love ou, pardon, que l’on aime aussi, par la même occasion !

Autre verbe anglo-français qui connaît depuis peu une certaine vogue : « spoiler », de l’anglais to spoil.

L’autre jour, à la radio, une journaliste interrompait brutalement le critique d’un film qui en développait par trop l’intrigue : « Ah non, pas un mot de plus, vous n’allez tout de même pas me spoiler mon plaisir ! »

Une semaine plus tard, un journaliste, moins anglophone en apparence, parlait d’une projection « spoliée » par un coup de théâtre préalablement raconté. Ce qui, au fond, n’était pas si bête, le mot anglais et le mot français ayant partie liée, la pauvre petite lettre « i » hésitant, d’un pays à l’autre, à se glisser à droite ou à gauche du « l ».

En effet, le verbe anglais to spoil, qui veut dire, entre autres, gâcher ou gâter, fait écho directement au français dépouiller ou spolier, ou au latin d’origine despoliare qui peut prendre aussi le sens de dénuder.

Dénuder ou dépouiller quelqu’un de ses vêtements, n’est-ce pas ?

Difficile, il est vrai, de prétendre que l’on dépouille ou dénude un film quand on en dévoile la chute. Seuls les réalisateurs érotomanes dénudent au moindre prétexte leurs comédiennes et, en fait de chute, s’intéressent d’abord à leur chute de reins, mais ils ne « spoilent » pas pour autant à l’avance leurs scénarios.

L’indispensable Délégation générale à la langue française et aux langues de France a proposé un équivalent à « spoiler » : divulgâcher. Mieux, un grand dictionnaire d’usage vient de l’adopter.

J’applaudis à cette initiative.

Divulgâcher, autrement dit divulguer la fin d’un film et en gâcher par conséquent le plaisir.

Bon vent et bon voyage pour ce mot-valise (dit-on verbe-valise ?) ! Mais il me paraît bien long, quatre syllabes. Et je ne crois guère à son succès.

Pourquoi ne pas dire simplement : vous n’allez tout de même pas me gâcher la projection !

En matière de langue, le bref n’est jamais l’ennemi du bien.

Frédéric Vitoux
de l’Académie française

Scènes de genre

Le 6 juin 2019

Bloc-notes

Au fil du temps, nombre de féminins ont pris leur indépendance et ne rejoindront pas les supposés conjoints. La fourrière, où sont enfermés les animaux abandonnés et les véhicules encombrant la voie publique, s’est radicalement séparée du fourrier, chargé du cantonnement des troupes. La cantonnière, bande d’étoffe garnissant l’encadrement d’une porte, d’une fenêtre, du cantonnier, préposé à l’entretien des routes. La chauffeuse, chaise basse pour s’asseoir au coin du feu, a divorcé du chauffeur, elle préfère rester à la maison ! Côté métiers, il serait inconvenant d’apparier l’entraîneur sportif et l’entraîneuse des trottoirs. Le féminin de « marin » est débordé : bateaux, voiliers, navires, gens de mer, bords de mer, la « marine » en peinture, la couleur bleu foncé, bref, pas la moindre place. Quant au féminin de « matelot », il reconduit illico aux fourneaux. La matelote, « composée de plusieurs sortes de poissons d’eau douce, cuits à l’étuvée avec du vin et des aromates ».

Chicanons. Supposons qu’une femme veuille exercer le métier de plombier, elle se heurte à la plombière(s) : « entremets glacé à base de crème anglaise au lait d’amandes, additionné de fruits confits parfumés au kirsch », selon notre Dictionnaire, qui précise que le « s » provient de Plombières, station thermale des Vosges où cette glace a été inventée et servie à Napoléon III.

Les genres se font des scènes. Au regard du moissonneur, la moissonneuse n’est qu’une machine, la moissonneuse-batteuse. Les grands glaciers ignorent la modeste glacière. Le poudrier de nos sacs à main renie la poudrière et la poudre à canon. Enfin si l’Église catholique tarde à accepter les femmes, c’est encore un problème de grammaire : quel féminin trouver à curé, si la curée est une « pâture constituée par les bas morceaux de l’animal de chasse qu’on abandonne aux chiens après la prise » ? Et à aumônier, si l’aumônière est « une petite bourse complétant une robe de mariage ou de première communion » ?

Tout ça pour dire qu’il ne faut pas se presser, féminiser à outrance, tout abréger en langage enfançon… genre, j’te fais un p’tit coucou, bisous, bye.

Florence Delay
de l’Académie française

La Française République

Le 2 mai 2019

Bloc-notes

La grande majorité des importateurs d’anglicismes sont des gens honnêtes ; les agents publicitaires en particulier ne cachent pas leur jeu. Air France est in the air, les voitures Citroën sont inspired by you, Opel, qui nous disait autrefois, fièrement et avec l’accent à l’appui : Wir leben Autos, nous offre maintenant de bonnes occasions pendant les German days. Certaines entreprises françaises défilant dans nos messageries nous invitent, d’une manière parfaitement transparente quoique paradoxale, à des French days. On peut accuser tous ceux qui parlent ainsi de faire des trous dans la langue française, mais non pas de vouloir nous tromper.

Il en est autrement dans le monde universitaire. On dirait qu’il a été charmé par l’ingéniosité de ce que j’ai appelé (à propos d’autres usages impropres) les anglicismes furtifs, qui s’insinuent dans la langue sans se faire remarquer. Il avait commencé par des expressions un peu voyantes : Toulouse Business School, Burgundy Business School, mais dans Aix-Marseille Université, par exemple, tous les termes sont français ; de quoi pourrait-on se plaindre ? De l’ordre des mots, hélas, qui est anglais, comme dans Cambridge University. L’enseignement supérieur n’est pas le seul coupable. On trouve également, avec en première position le nom employé comme adjectif : Nantes Métropole, RATP Sécurité, une série d’enquêtes télévisées qui s’appelle Cash Investigations, et la présentation de la France, avec à la fois franchise et fausseté, comme la start-up nation. Si cette coutume devait s’étendre, en donnant Beauvais Aéroport ou Sud Autoroute, une des deux institutions qui forment le Parlement pourrait devenir la Nationale Assemblée, et le nom du pays se transformer, avec un tour de passe-passe, en la Française République.

C’est très peu probable ? Soit, mais qui aurait prédit que la Sorbonne, plus ancienne qu’aucune université anglaise, se laisserait rebaptiser Sorbonne Université ? Et que les Presses de l’Université Paris-Sorbonne deviendraient, en faisant un vif demi-tour afin d’aligner les mots dans l’autre sens, Sorbonne Université Presses ? Et pourquoi ? Ni Cambridge University Press ni Oxford University Press n’ont demandé à servir de modèle.

Au Moyen Âge, à peu près 80 % des adjectifs étaient antéposés, au xviie siècle 50 %, au xxe seulement 35 %. Les Français ont voulu cette évolution, sans trop y penser, ce déplacement de l’adjectif après le nom qui a progressivement éloigné le français de l’anglais. Ont-ils changé d’avis ?

 

Sir Michael Edwards
 de l’Académie française

La langue n’est pas, comme le rugby, un combat

Le 4 avril 2019

Bloc-notes

L’aspiration des femmes à être reconnues, à accéder à toutes les professions, à toutes les fonctions, est une affaire politique et sociologique. « Révolutionner » le français, pouvoir dire la procureure ou la rectrice, ne les aidera pas à être plus nombreuses à occuper ces postes.

Plutôt que la réaction à une revendication, à un lobby, la féminisation des noms de métiers et de fonctions est une question de langue. La présence exclusive des hommes dans certaines fonctions a fait que la langue française n’a pas eu à féminiser toute une gamme de substantifs. L’accession des femmes à ces fonctions permet maintenant de combler ce manque. Selon les règles, selon le bon usage, qui est également le bel usage.

Le débat sur quelle forme féminine donner à plusieurs mots continuera sans doute longtemps, avant que l’oreille décide. Et l’oreille doit se laisser éduquer. J’avoue ne pas aimer des mots comme professeure et écrivaine, que je suis tenté de dire laids. Mais pourquoi ? Je ne répugne pas à dire demeure, heure ou, parmi les mots ayant une forme masculine, antérieure, extérieure, supérieure, majeure, j’en passe et des meilleures. Semaine ne m’offusque pas, ni domaine, ni hautaine, urbaine, républicaine, prochaine, ni une cinquantaine d’autres. Ne serait-ce pas une simple question de familiarité ? L’oreille ne reconnaît pas professeure et écrivaine, qui semblent par conséquent étrangers au français. Elle entend vaine à la fin d’écrivaine, alors que vain reste, si je puis dire, silencieux à la fin d’écrivain – parce que le mot nous est connu.

Je me dis que si ces formes féminines s’imposent, on s’habituera à les utiliser et on se demandera pourquoi, en 2019, elles paraissaient choquantes.

Sir Michael Edwards
de l’Académie française

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