Dire, ne pas dire

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La bataille idéologique

Le 06 avril 2018

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La bataille idéologique à laquelle nous assistons est en partie importée, comme tant d’autres usages navrants, des États-Unis. Cette querelle délaisse la grammaire. Revenons à elle.

Un des arguments affichés pour que le masculin l’emporte sur le féminin, est que le masculin joue le rôle du neutre, absent de la langue française. Aucun traité de linguistique ni de grammaire ne relate cette absurdité, car il existe, chez nous, des mots dits « épicènes », qui ont les deux genres, neutres par conséquent. Par exemple, si vous ne vous souvenez pas du sexe des fils ou filles de votre voisine, vous lui demandez : « comment vont vos enfants ? » Il y a beaucoup de tels mots : secrétaire désigne aussi bien la secrétaire que le secrétaire. Citons aussi les pronoms : moi, toi, soi, je, tu. Jacqueline ou Pierre peuvent le dire de soi, de l’un ou de l’autre. Enfin, certains adjectifs : manteau rouge, écharpe rouge... Sont-ils des mots rares ? Pas que je sache. Parmi les espèces animales voici, en effet, la mésange et le rossignol, la pie et le rhinocéros. Dans le cas de la mésange mâle, le féminin l’emporte sur le masculin. Et dans le cas du hérisson femelle, le masculin l’emporte sur le féminin. Il n’est donc pas toujours vrai qu’en français le masculin l’emporte sur le féminin puisque dans le cas des espèces animales, dont la liste est innombrable, le féminin peut l’emporter sur le masculin.

Or, dans « emporter sur », se montre ou se cache une question de hauteur sociale, que l’on pourrait appeler l’imperium. Ici, les féministes ont raison de se battre et je me range à leur côté. Hélas, l’on dit la secrétaire, quand on désigne un poste subalterne ; mais si une femme porte le titre de secrétaire général, on dit le. C’est une décision machiste scandaleuse. À l’Académie, mes confrères disent : « Madame le secrétaire perpétuel », appellation qui froisse mon sens de la langue. Je dis, quant à moi : « Madame la secrétaire perpétuelle »

Certes, l’ambassadrice désigne parfois la femme de l’ambassadeur, mais, lorsqu’elle exerce elle-même cette fonction, il faudrait dire ambassadeur ! Or la reine Élisabeth règne en Grande-Bretagne, et nul Français ne dit Élisabeth le roi. Marie-Antoinette était la femme de Louis XVI, bien sûr, mais on ne dit pas Catherine de Médicis le Régent. Chose vraie pour les duchesses, les princesses, les tsarines, les impératrices, etc. Vraie encore pour la papesse Jeanne ! Nul n’a jamais dit Jeanne le pape !

Peut-être serait-il intéressant parfois d’utiliser l’accord selon le nombre ou la proximité. Un million de femmes et un homme sont-ils rassemblés ? Mieux vaudrait sans doute dire qu’elles sont rassemblées. Ou bien l’accord de proximité : si l’on dit Jeanne et Pierre, on accordera avec le masculin et si l’on dit Pierre et Jeanne, on accordera avec le féminin.

Je finis par les mots en « -eur ». Faut-il dire « auteure » ou « autrice » ou « auteuse », etc. ? La question ne vaut pas, car les mots en « -eur » sont divisés statistiquement en deux parties, l’une féminine, l’autre masculine : « la douceur » et « le malheur », « l’horreur » et « l’honneur ». Par conséquent, « Madame Jacqueline Unetelle, auteur de ce livre » peut se dire sans malice. Cette simplicité se voit sur l’exemple suivant : depuis la féminisation croissante de la profession médicale, le terme doctoresse tend à disparaître. Peu à peu, s’impose dans l’usage « Madame Unetelle, docteur généraliste ». Chose normale pour un mot en « -eur ». La décision arbitraire de distinguer, parmi ces mots, les termes de fonction de tous les autres, manifeste une subtile hypocrisie, car elle permet d’imposer l’imperium insupportable de tantôt.

La grammaire révèle des solutions dont la facilité relative évite les batailles idéologiques d’autant plus féroces qu’elles soulèvent des tempêtes dans un verre d’eau.

La langue du ventre

Le 02 mars 2018

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Je me souviens de mon étonnement à la découverte de Rabelais. J’ignorais que le ventre était admis dans les livres. J’ai ri aux éclats comme si lire ces mots me libérait de quelque prison linguistique. Le ventre occupait une place centrale dans son œuvre. Une envie folle de m’égarer dans une des poches de Gargantua. On n’a aucune idée de l’impact de Rabelais dans un pays où l’on ne mange pas à sa faim. Ah ! cette abondance ! Rabelais a tenté de garder, un temps, la littérature dans l’arrière-cuisine, avant qu’elle ne file vers ces salons où l’on cause plus qu’on ne mange. C’est là que le café affronta le thé dans un combat dont on n’a aucune idée aujourd’hui. Ces boissons s’adressent beaucoup plus à l’esprit qu’au ventre. Ah ! l’esprit et ses subtilités ! Ah ! le cœur et ses atermoiements ! Le ventre, lui, ne ment pas.

Dans le monde de Rabelais et ses amis, on parle fort, les blagues fusent, les mots sont parfois salaces. Cette grande vitalité qui me rappelle les jours de fête, peu nombreux, où l’on mangeait à ventre déboutonné. Une montagne de riz au centre de la table. On plaçait autour de ce soleil blanc les légumes (igname, manioc, patate douce, banane verte). Et, dans une petite assiette, l’avocat dont on se demandait si c’est un fruit ou un légume. La viande n’était ni variée, ni abondante. Une ratatouille d’aubergine. La soupe fumante de giromon précédait tous les plats. J’étais plutôt intéressé par les fruits (mangue, ananas, corossol, grenadine) et surtout la possibilité de courir partout sans se faire réprimander.

Le repas haïtien n’a pas bougé depuis près de deux siècles. Et les mots pour nommer les plats non plus. Quand on est sur une île la visite se fait rare et, comme on sait, c’est le visiteur qui souvent arrive avec un goût nouveau.

Cette langue du ventre s’enrichit de l’air du temps. Un rien l’habille. Un fruit peut changer de nom en traversant une frontière. L’ananas ne se mange qu’à midi en Haïti et le soir ailleurs. De plus on mange différemment suivant le paysage. Ce fut le cas quand je passai de Port-au-Prince à Montréal. Du chaud au froid. Tout avait changé dans l’assiette : le goût, l’odeur et la couleur de la nourriture. De même que l’heure du repas. En Haïti le grand repas est à midi, alors qu’il est à 18 heures au Québec. Point n’est besoin de parler du nom des plats. Je crois que le choc alimentaire fut aussi grand que celui de la température. Mais le Québec lui-même a connu sa révolution du goût au moment de l’Exposition universelle. Durant cet été de 1967, Montréal s’est ouvert au monde. Et les pavillons les plus visités étaient ceux qui proposaient de la cuisine exotique. Les Montréalaises s’y sont précipitées. Elles furent plus intrépides que les hommes, plus conformistes en matière alimentaire. Elles notèrent les recettes et subtilement glissèrent quelques plats inconnus dans le régime familial. Et tout en évitant de dépasser la ligne rouge où l’organisme se rebelle à toute tentative de le forcer. Les habitudes alimentaires ne sont pas différentes des habitudes linguistiques. La route des épices, comme celle des accents, se révèle parfois dangereuse. Peu à peu le fade, malgré certaines nuances discrètes, baisse les bras face à un déferlement d’épices. Des années plus tard l’odeur des épices remplacera celle des pins sous la neige. Les premiers immigrés qui arrivèrent dans les années 1970 (dont moi en 1976) furent ravis de retrouver certains goûts qu’ils étaient sûrs d’avoir perdus en quittant leur pays.

En 1990 je quittai Montréal pour Miami afin de retrouver la solitude nécessaire à l’écriture. Mais à chaque fois que je rentrai à Montréal pour la publication d’un livre, je remarquai un changement dans la configuration linguistique de la ville. Un quartier était occupé par un nouveau groupe, et, résultat, des odeurs nouvelles parfumèrent la ville. Les Montréalais prirent d’assaut ces minuscules restaurants aux saveurs d’ailleurs. L’univers olfactif s’élargissait, et avec lui le goût des mots nouveaux. Les Grecs offrirent au moins deux mots à la ville et au monde : souvlaki et baklava. On se disait qu’on n’arriverait jamais à les prononcer correctement. Aujourd’hui ils sont dans le langage populaire et on les trouve épatants (un clin d’œil à mon ami Jean d’Ormesson : le mot, pas la chose). Le baklava eut du mal à cause d’un excès de sucre, mais le mot est resté grâce à sa musique. Pour le menu chinois, capable d’offrir 92 plats à la fois semblables et différents, on évitera de retenir les noms pour garder le goût, submergés que nous sommes par cette gastronomie millénaire. Les Japonais sont arrivés, après l’Amérique latine et sa cuisine mexicaine qui brûle les palais, avec l’ambition de rafraîchir la bouche. Un mot sobre, net, bref comme un haïku est resté : le sushi. Ces cuisines millénaires se sont affrontées au début avant de s’associer face à la crise financière qui ne tarda pas. Le Vietnam, souple comme un bambou, a plié pour ne pas se casser. On afficha à la devanture des restaurants : cuisine chinoise, vietnamienne, thaï, coréenne. C’est ainsi qu’une ville se raffine par des saveurs qui traînent dans leur sillage des mots nouveaux. Pour le plaisir de la bouche et de l’esprit.

 

Dany Laferrière
de l’Académie française

Le bouffon

Le 01 février 2018

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Nous sommes souvent irrités par ce que nous ne comprenons pas, comme l’invention ou l’usage d’un mot remettant en question nos principes et nos valeurs les plus solides.

Par exemple lorsque nous constatons que dans les collèges, surtout dans les quartiers dits « difficiles », le bon élève est rejeté, méprisé, catégorisé par un qualificatif jugé infâmant, et qui l’exclut de la communauté scolaire : le terme de « bouffon ».

Le « bouffon » est-il la version moderne du « lèche-bottes » d’autrefois (pour ne pas parler plus crûment), le « fayot » des anciens lycées, prêt à tout pour s’attirer les bonnes grâces du maître ? Oui, mais l’accusation s’est aggravée : car le bouffon a un synonyme, « l’intello ». À travers ce dernier, ce que la communauté scolaire rejette, c’est la connaissance, la discipline, la volonté de s’instruire et de se former. Balayées, méprisées, traitées comme rien. Du coup, on s’indigne, on accuse l’évolution des temps, la modernité, qui excuse et encourage toutes les attitudes négatives, subversives, et en particulier le mépris ou le rejet de ce que nous avons de plus sacré, l’école, le savoir.

Mais qui est ce « bouffon », ici redécouvert par des collégiens souvent peu amateurs d’histoire ?

Le bouffon désignait autrefois une fonction très importante à la cour, d’un roi ou d’un seigneur : faire rire, distraire, par ses attitudes, par son langage. Et davantage : le bouffon du roi ou du seigneur est le vecteur d’une dérision, qui vise explicitement le pouvoir, et celui qui l’incarne. Il a le droit de se moquer de tout sans risque ; tout autre que lui serait sévèrement châtié. Il a ses figures célèbres, comme celle des deux Triboulet. Le premier, moins connu, fut le bouffon du roi René d’Anjou, chef de troupe, comédien, auteur de La Farce de Maître Pathelin. Le second est celui de François Ier, immortalisé par Victor Hugo. Le roi lui ayant demandé, après une incartade, comment il souhaitait mourir, Triboulet lui répond : « Bon sire, par sainte Nitouche et saint Pansard, patrons de la folie, je demande à mourir de vieillesse. »

Il est possible que le mot de bouffon, ou on reconnaît l’italien buffa, reproduise le bruit que font des joues qui se dégonflent brutalement, bruit scatologique et presque obscène. Plus contestable, le renvoi aux « bouphonies » grecques, obscur sacrifice propitiatoire d’un bœuf de labour, qu’exécute un prêtre obligé ensuite à s’exiler. C’est, dans tous les cas, une dialectique interne à l’ordre, politique, social, moral, religieux : un renversement/rétablissement, dont Mikhaïl Bakhtine a bien montré la nécessité en désignant le carnaval comme un « monde à l’envers » où, dans le grotesque et la subversion, le peuple expérimente la libération des contraintes quotidiennes.

Objet de toutes les dérisions, le « bouffon » d’aujourd’hui semble donc n’avoir que peu de rapports avec le Roi des Fous des sociétés médiévales. Création indirecte de la « massification scolaire », il est apparu dans les écoles au tournant des années 90. Pendant longtemps, l’école primaire était l’école destinée à tous, l’enseignement secondaire n’accueillant pour l’essentiel que les enfants de milieux favorisés, les enfants des classes populaires rejoignant précocement la vie active. Avec la création du collège unique, il apparaît clairement que le fossé social se double d’un fossé culturel. Or l’ouverture à tous de l’enseignement post-primaire n’a pas tenu ses promesses. L’école n’a pas su mettre au service de ces nouveaux venus les forces qu’elle avait déployées, à la fin du xixe, pour faire vivre l’école obligatoire de Jules Ferry. Elle produit des « décrocheurs », redoublant ainsi l’exclusion liée à leur origine sociale. L’école leur renvoyant d’eux-mêmes une image négative, « ils tentent de le compenser en remettant en cause le modèle du bon élève et en rejetant les valeurs et les normes scolaires », dit le sociologue Joël Zaffran. Et « l’intello » alors ? Il fait couple avec le bouffon. Seule l’origine sociale les distingue. L’intello, c'est un petit bourgeois, qui ne maîtrise pas les codes de la rue. Le bouffon, lui, est issu des quartiers de relégation mais il a pris le parti de l’école (étude menée par Bordeaux II).

Le bouffon n’est plus celui qui fait rire, distrait, et subvertit. Tout au contraire, c’est de lui qu’on se moque. On rit non pas avec lui, mais à ses dépens. Mais, dans le renversement des situations, il joue finalement, et malgré lui, le même rôle que son ancêtre médiéval. Dans les deux cas, sorties plaisantes du bouffon de cour ou rejet du « fayot », les fondements et la légitimité de l’autorité se voient ébranlés. Le « bon élève » en souffre, ce qui est terriblement injuste. Mais, sur le fond, l’école doit prendre sa part de responsabilité dans les comportements de refus qui la visent. L’école d’aujourd’hui a voulu en finir avec l’école d’hier, qu’elle jugeait, non sans raison, trop élitiste. Mais de réforme en réforme, elle n’est toujours pas mieux acceptée. C’est donc la preuve qu’elle a échoué à conquérir de nouveaux publics, et à faire reconnaître sa légitimité. Elle y parviendrait certainement mieux, si elle se montrait capable d’assurer à tous également les mêmes bases de savoir, de raisonnement, de connaissances, grâce auxquelles chacun peut espérer orienter ses choix et construire librement sa vie.

 

 

Danièle Sallenave
de l’Académie française

De chozz et d'ottres

Le 09 janvier 2018

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Qu’arrive-t-il à l’oreille des Français ? Comment un peuple, fier à bon droit de la qualité musicale de sa langue, laisse-t-il perdre certains sons, et parmi les plus mélodieux ? Allumez la radio et vous entendrez journalistes et interviewés évoquer les « symptommes » d’une crise, la « hosse » des prix, le « rolle » du gouvernement, une « zonne » de combat, la « fonne » et la flore, le « Rhonne » et la « Dromme ». Et cela, sans que les émetteurs de ces abruptes abréviations phoniques soient des Méridionaux. La mode se propage, les faibles imitent ce qui se dit autour d’eux afin de se sentir dans le vent et portés par la modernité, et le o fermé, légèrement et agréablement allongé, s’ouvre et disparaît. L’accent du Midi rachète son absence par de nombreuses autres délices sonores, en particulier par les e qui refusent de rester muets. Mais l’accent qui prolifère à la radio, comme à la télévision, étouffe une des notes du français, escamote une de ses ressources, l’appauvrit.

Il serait intéressant de connaître l’origine de cette manie. Qui a mis la puce à l’oreille de qui ? – une puce dont la morsure réduit la sensibilité acoustique.

Le plus inquiétant ? Le o fermé n’est pas le premier des sons vocaliques à s’éteindre. Je signalai dans un autre bloc-notes l’effacement jadis d’un i plus long dans épître que dans petite, d’un ou plus long dans croûte que dans doute, d’un u plus long dans flûte que dans culbute. Je me référais à un livre de grammaire de 1872 dans lequel ces distinctions étaient enseignées. Nous avons déjà abandonné plusieurs sons de notre bel instrument, et nous risquons d’en perdre un autre par insouciance et soumission à l’air du temps. Nous devenons des malentendants, et pour une fois ce n’est pas la faute des Anglo-Américains. C’est plutôt une « otto-infection ».

 

Vu cette évolution, on peut se demander à quels autres dégâts il faudrait s’attendre. Nous « plérons »-nous à prendre des bains de « mér » ? Serons-nous incapables de distinguer une patte de mouche d’une « patte » feuilletée ? Le français est une langue qui compte avant tout sur sa richesse vocalique pour produire sa musique, et il souffre actuellement d’une autre déformation, qui consiste à ajouter à la fin des mots un euh retentissant et superflu : « bonjour-euh », un « match-euh ». Heureusement, je suis loin d’être le seul à avoir relevé et regretté le phénomène des o raccourcis ; toutes les portugaises ne sont pas ensablées. Peut-être la mode périra-t-elle d’elle-même. Sinon, ce sera une ottomutilation.

 

Sir Michael Edwards
de l’Académie française

Le deuxième Trafalgar

Le 07 décembre 2017

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Passant place de la Concorde, des milliers de touristes et de Parisiens peuvent lire désormais, affichée en lettres géantes, devant les colonnes de l’ancien ministère de la Marine, une phrase absurde en anglais. En bas et à gauche, mais en petits caractères, ils se consoleront en déchiffrant une traduction pour les nuls en un idiome désormais considéré comme un patois ringard et méprisable : la langue française.

Je parle ici au nom des marins et amiraux de l’histoire, humiliés jadis par l’Angleterre au soir de la bataille navale de Trafalgar. Aucun d’entre eux, je veux dire d’entre nous, n’en oublia jamais la blessure. Ne se révolteraient-ils pas si, revenus, ils voyaient cet aplatissement, cet avachissement, ce « lèche-cul » des puissants de ce monde ?

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les armées nazies avaient multiplié sur les murs de Paris et des villes de France des phrases en allemand. Et nos collabos disaient qu’il fallait bien que nous apprenions les mots des triomphants. Il faut bien qu’aujourd’hui nous soyons assujettis aux diktats des dominants.

Abêtissons-nous, acceptons, tête baissée, l’humiliation de ce deuxième Trafalgar, où l’armée ennemie est composée de nos concitoyens.

Michel SERRES
de l’Académie française

La peur de lire

Le 02 novembre 2017

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Ces temps derniers, nous avons pu constater avec joie que les plus hautes instances se montraient extrêmement préoccupées de faire de la France, à nouveau, un « pays de lecteurs ».

Nous autres qui lisons beaucoup, chaque jour, parfois plusieurs heures, depuis notre enfance, nous déplorons que tout le monde n’en fasse pas autant, que les enfants, les adolescents au lieu d’y progresser, perdent progressivement le goût et l’habitude de la lecture. Nous y voyons, non sans raison, un mauvais apprentissage de la lecture qui la rend malaisée ; l’influence des jeux vidéo ; le temps passé à échanger sur les réseaux sociaux ; et une forte tendance de la société moderne, qui dévalue singulièrement les livres et l’acte de lire.

D’où notre croisade pour la lecture ; la défense des livres et de la lecture est un de nos thèmes favoris ; nous faisons entendre ou essayons de faire entendre le plaisir et les bienfaits qu’on retire de la lecture, l’élargissement de l’expérience que donnent les livres, le sens du partage, l’écoute de l’autre... Nous ne manquons pas d’arguments, nous nous échauffons à les développer, nous rappelons les moments d’ennui de notre enfance sauvés par un livre.

Mais voilà : nous rencontrons une résistance, parfois insurmontable. « J’aime pas lire ! » disent les collégiens, garçons plus encore que filles. C’est pour eux une obligation scolaire, un pensum, une corvée. Cette résistance nous désarçonne, on y soupçonne de la mauvaise volonté, car qui pourrait de bonne foi et honnêtement se soustraire à ce qui fait du bien ? L’école a souvent été incapable de tenir compte de ces refus, de les comprendre, de les accepter, donc de les traiter.

On a oublié en effet quelque chose : qu’il existe une peur de lire, et une peur du livre. Quelqu’un qui ne lit pas, c’est quelqu’un que le livre effraie. Qui n’ose pas entrer dans une librairie, que les bibliothèques impressionnent. Les amateurs de livres leur semblent appartenir à une espèce rare, née comme ça, tombée d’une autre planète. « Vous avez lu tout ça ? » : qui n’a entendu cette remarque d’un non-lecteur à la vue de rayonnages de livres couvrant les murs du sol au plafond ? Cette stupeur est le signe d’une peur, bien plus que de l’ignorance ou du mépris.

Il y a, d’évidence, une puissance mystérieuse dans le livre, qui effraie d’ailleurs les tyrans : celui qui lit s’absente du monde, se soustrait à son emprise. Mais s’absenter du monde, cela ne va pas sans risques. Sur la peur de lire, un excellent livre de Michèle Petit, paru en 2002 aux éditions Belin, Éloge de la lecture, la construction de soi, nous donne de précieux éléments d’analyse. Cette peur est très présente dans les milieux défavorisés, mais on peut aussi la rencontrer dans les catégories privilégiées. Car les raisons en sont très nombreuses, et relèvent d’ordres très différents. La lecture, dit Michèle Petit, « peut se révéler impossible ou risquée, si elle implique d'entrer en conflit avec des façons de vivre, des valeurs propres à la culture du groupe ou du lieu où l'on vit. [...] Elle peut enfin être incompatible avec certains fonctionnements psychiques ».

Lire ne va pas de soi ; la lecture dérange ; elle oblige à faire silence, à rentrer en soi-même, à se confronter à des univers inconnus ; à fournir tous les matériaux nécessaires à une représentation mentale de lieux, de situations, de conflits. Cet effort pour oublier le présent est coûteux, et ne donne pas aussitôt sa récompense. Avant de se retrouver, il faut d’abord accepter de se perdre. C’est cela aussi que les livres apprennent : « Le plus long détour est le plus court retour », disait James Joyce. Le livre en est l’occasion quotidienne.

Au fond, à y bien réfléchir, quelqu’un qui ne lit pas, ce n’est peut-être pas quelqu’un qui ne veut pas, mais quelqu’un qui ne peut pas lire, dans tous les sens du terme : parce qu’il lit mal, parce qu’il n’ose pas se confronter à des univers inconnus, parce que son propre moi est trop fragile. Aidons celui qui a peur de lire, qui recule devant la lecture, en lisant devant lui, avec lui, en même temps que lui ; montrons-lui notre propre fragilité et la ressource que, justement, nous puisons dans les livres.

 

Danièle Sallenave 
de l’Académie française

Bonjour ! Bonne journée !

Le 05 octobre 2017

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En montant dans l’autobus, gare à vous si, avant même de présenter votre navigo, vous ne lancez pas au conducteur un sonore Bonjour ! Il vous rappellera à l’ordre par un aigre Bonjour ! où vous sentirez plus de reproche que de cordialité. Vous entrez dans un magasin ? Un Bonjour ! initial n’est pas moins obligatoire, sous peine d’être tancé par un sévère Bonjour ! qui fustigera votre manque de courtoisie. Mais si cette interjection est devenue un devoir, en quoi garde-t-elle son sens de politesse ? En quoi exprime-t-elle mon envie d’être aimable ? Le conducteur d’autobus, le marchand de chaussures, comment ne ressent-il pas mon Bonjour ! comme une offense, puisque je ne suis pas libre de le lui refuser ? Ce qui est obligatoire perd aussitôt de sa valeur. Ce n’est plus moi qui salue, c’est un robot qui débite à ma place une formule stéréotypée et par là-même injurieuse.

Le Bonne journée ! qui accompagne ma sortie du magasin ne me fait pas plaisir non plus, et pour la même raison. On a mis un disque en route, on ne m’a pas adressé un message personnel. Vouloir assouplir les rapports sociaux en imposant des exclamations toutes faites me semble produire l’effet contraire. J’aime la liberté chez autrui : qu’il me dise quelque chose de gentil, à la bonne heure, à condition que ce quelque chose soit de lui, et non un mot de passe conforme à un cliché bien-pensant. Qu’il ne me dise rien du tout, à la bonne heure encore ! Tout plutôt que de sentir qu’on se débarrasse de moi comme on lance un os à un chien.

 

Dominique Fernandez
de l’Académie française

 

Bric-à-bracadémie

Le 07 juillet 2017

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Ce n’est pas l’Académie française qui fera baisser l’âge de la retraite, car l’on s’y engage au contraire pour faire du rab’, comme disent les militaires, jusqu’à extinction des feux. Ainsi notre doyen, René de Obaldia, quatre-vingt-dix-huit ans, n’a pas encore demandé la liquidation de ses annuités. Cela n’empêche pas les spécialistes des segments de marché, comme l’on dit, de tourner au-dessus de nos têtes comme des vautours dans un western-spaghetti. Ainsi, sans avoir demandé à en être le destinataire, je reçois chaque mois le catalogue de « L’Homme moderne ». Il s’agit d’une centrale de vente pour citoyens mûrissants adonnés au jardinage et au vélo d’appartement. Elle propose à des prix modérés des objets domestiques et des pièces d’habillement, d’une inventivité baroque digne du concours Lépine autant que des lazzi des bobos.

On y trouve ce qu’il faut de ceintures lombaires, de tue-mouches adhésifs, de friteuses diététiques. Dans la dernière livraison, je relève avec intérêt l’existence d’un angelot de jardin en polyrésine, fournissant aux heures nocturnes un halo de lumière à partir de ses capteurs solaires. Rôtisserie rotative, aspirateur cyclonique ou perceuse-visseuse à percussion sont de tièdes classiques à côté des nains de jardin siffleurs, du chasse-passereaux à ondes haute-fréquence, ou du fauteuil massant avec repose-pieds branché sur secteur. Je confesse une certaine fascination pour le cric fonctionnant sur allume-cigare (cordon fourni), le portefeuille holographique à micro-cristaux ou le ramasse-boules magnétique pour joueurs de pétanque. Tout cela dessine un avenir pour des gens qui ont un passé. Il est assez remarquable que, à ma connaissance, aucun des membres de l’Institut, à part les persécutés de mon genre, n’est considéré comme une cible par « L’Homme moderne ». Est-ce un repaire d’anti-modernes ? Sont-ils réticents aux nains de jardins siffleurs ou aux ramasse-boules magnétiques ?

Il faut plutôt croire qu’un des effets de l’immortalité, c’est de dispenser ses desservants de toute prothèse superflue : une seule séance du Dictionnaire de l’Académie française dépasse en intensité les trémulations de la rôtisserie portative, de l’aspirateur cyclonique ou de la perceuse-visseuse à percussion. Ainsi allons-nous, abeilles vibrantes du langage, lexicologues à haut voltage. L’Académie française est faite de multiprises où se branchent quarante luminaires : nos fauteuils massants, dépourvus de repose-pieds, ne stimulent que des méninges. En les frottant comme des silex, on obtient de l’électricité.

Marc Lambron
de l’Académie française

Un chancelier, une chancelière

Le 01 juin 2017

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Les hasards du calendrier et des rites immuables ont décidé que je serai, ce trimestre, « chancelier » au bureau de l’Académie : un poste éphémère, somme toute assez modeste malgré le prestige du nom. Il y a de la chance dans ce mot-là, du moins à l’oreille, même si l’étymologie n’autorise aucune parenté de sens.

Propulsée sur l’estrade, à la droite du directeur qui est, lui, un véritable acteur des séances du jeudi, parle, agit, commande, le chancelier officie en silence. Il veille en acolyte au bon déroulement du travail et doit signaler discrètement les mains levées qui demandent la parole. Parfois, un brouhaha – phénomène moins rare qu’on ne croit – est pour lui l’occasion d’agiter la petite cloche de bronze, placée sur le bureau à côté de l’horloge, et de se donner ainsi l’impression de son importance. Les jours de vote, il compte les bulletins à voix haute – elle résonne alors de manière presque impudique, tant à l’Académie le silence du chancelier est d’or.

La tentation était grande pour un académicien souvent taquin, qui n’avait pas manqué de me donner du « maîtresse », en me saluant un jour d’un féminin décalé et ambigu, de m’appeler, toujours blaguant, « Madame la Chancelière ». À l’Académie, le féminin est proscrit pour les titres et postes de responsabilités : une femme est ambassadeur, Président, Premier ministre. Angela Merkel, si souvent nommée chancelière (die Bundeskanzlerin), est le chancelier allemand – der Kanzler – ou, plus précisément, le chancelier fédéral – der Bundeskanzler –, selon ce même principe.

L’étymologie définit le chancelier comme « celui qui se tient près des grilles (cancelli) du palais ». Le mot date de l’ère impériale romaine. Le cancellarius était l’huissier de l’empereur. À lui, la garde des sceaux. Par là, de l’ordre, de la justice. Le chancelier monte la garde. C’est un veilleur. Et c’est bien ce rôle qui lui est assigné.

La chancelière ne devrait être que la femme du chancelier, comme l’ambassadrice celle de l’ambassadeur.

Pourtant un autre sens s’est greffé sur l’emploi du mot au féminin. Un emploi radicalement différent de sa définition au masculin. L’Académie le signale dans son Dictionnaire à partir de 1762 : il désigne, semble-t-il depuis cette époque, une sorte de pantoufle dans laquelle on glisse les deux pieds à la fois ! Confortable et douillette, la chancelière évoque le coin du feu, le tricot des grands-mères, les veillées paisibles d’autrefois. Comme la bouillotte ou l’édredon, elle accompagne les hivers, les frimas. Les deux pieds se tiennent chaud dans son cocon de laine. On peut lui trouver un charme, quoique désuet, entre braises et pot-au-feu.

Mais elle demeure une pantoufle – objet rustique et peu seyant, sauf lorsqu’elle est de vair (fourrure blanche et grise) et promet un avenir radieux à Cendrillon.

Cette définition pantouflarde de la chancelière demeure – je le précise – une particularité française. Angela Merkel peut être Bundeskanzlerin, sans se soucier d’une confusion de vocabulaire. La chaufferette pour les pieds se traduit en allemand par un tout autre mot : Fusswärmer ou Fusssack, et se dit alors au masculin.

 

Dominique Bona
de l’Académie française

Aimons-nous "encore" la langue française ?

Le 04 mai 2017

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Aimons-nous encore la langue française ?

 

Nous connaissons les premières phrases du Discours de la méthode, de Descartes, qui ne commence pas ainsi :

 

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun et chacune pensent en être si bien pourvu(e), que ceux et celles mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils et elles en ont. En quoi il n’est pas vraisemblable que tous et toutes se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger […] est naturellement égale en tous les hommes et toutes les femmes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns et les unes sont plus raisonnables que les autres […].

En écrivant ainsi, Descartes serait devenu l’homme, ou la femme, le/la plus absurde de son époque. Pourtant, nous entendons tous les jours cette langue dénaturée. Et malade : un certain français moderne a le hoquet. « Ceux (hic !) et celles parmi les habitants (hic !) et les habitantes de notre commune qui voudront savoir s’ils (hic !) ou elles sont éligibles à ce poste… » J’exagère à peine. Écoutez surtout les politiques. De nombreuses voix se sont élevées contre cette langue barbare, politiquement correcte et moralement assommante, mais son vrai danger serait de briser le rythme du français. Une langue qui sait avancer avec une cadence souple et une respiration aisée se trouve continuellement empêtrée. Il s’agit de la survie d’un français agile et harmonieux.

Si le corps sonore de la langue souffre de ce comportement obsessif, une autre forme de novlangue présente un défaut encore plus inquiétant : on ne peut pas la lire à haute voix. Pour éviter sans doute les répétitions cheminant à la queue leu leu, on a inventé une nouvelle orthographe. La voici :

 

Le (la) président.e élu.e par l’ensemble des citoyen.ne.s sera celui/celle de tou.te.s les Français.es. Il/elle aura à tenir compte des opposant.e.s à son élection, car aucun.e de ses compatriotes ne doit se sentir méprisé.e par le/la chef.fe de l’État.

Ce français également défiguré, atteint d’une maladie qui couvre la page d’une sorte d’eczéma, nous amènerait à rédiger à nouveau certains articles de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. L’article premier commencerait, en utilisant l’autre recours typographique de cette glossomanie, par : « Les hommes/femmes naissent et demeurent libres et éga-ux-les en droits » ; l’article 7, par : « Nul-le homme/femme ne peut être accusé-e, arrêté-e ni détenu-e que dans les cas déterminés par la Loi ». Comment lire ce charabia, cette écriture sans parole, même en le prononçant silencieusement dans sa tête ? Chacun point e de mes ami point e point s sait que je préfère une approche irénique, et que je répugne à invectiver les ennemi trait d’union e trait d’union s de la raison ; mais enough is enough. C’est la chair même du français qui est ainsi rongée, et son esprit qui se trouve frappé d’une sorte de bégaiement cérébral.

Le pire : non seulement ce français décadent perd son rythme, sa « longue coulée mélodique » (Claudel), ou devient un langage aphone offert uniquement aux yeux, mais il invite aussi à commettre des erreurs de français. Un candidat récent s’adressa ainsi à nous sur la feuille où il expliquait son programme : « Cher.e.s compatriotes ». Où était parti l’accent grave sur la forme féminine de cher ?

Je ne vise pas l’idéologie féministe. L’objection contre un français saccadé, muet ou fautif est strictement linguistique. C’est aux partisans de la féminisation de la langue à proposer un moyen d’y arriver qui évite cette intolérable laideur. Qui ne produise pas une langue que l’on n’aurait plus envie de parler ni d’écrire, et que les étrangers ne voudraient plus apprendre.

Michael Edwards
de l'Académie française

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