Dire, ne pas dire

Extensions de sens abusives

Carrément pour oui

Le 29 août 2013

Extensions de sens abusives

Nous avons, en octobre 2011, dans la rubrique « Bonheurs et Surprises » de Dire, ne pas dire, regretté que Oui soit trop souvent remplacé par d’autres adverbes. Parmi ceux-ci figure Carrément. Il signifiait autrefois « en carré, à angle droit » ; en charpenterie, couper carrément était synonyme d’« équarrir ». On l’emploie aujourd’hui correctement de manière figurée pour signifier « de façon nette, claire et complète », ou pour marquer un étonnement admiratif : « Je lui ai dit qu’il n’en était pas question. – Oh ! là là ! Carrément ? » Mais on doit bien se garder d’en faire, erreur hélas trop fréquente, un simple équivalent de oui, volontiers, avec plaisir ou d’autres formes équivalentes.

 

On dit

On ne dit pas

Avez-vous aimé ce film ? Oui

Prendrons-nous un verre ? Volontiers

Avez-vous aimé ce film ? Carrément

Prendrons-nous un verre ? Carrément

 

Hexagone, hexagonal

Le 29 août 2013

Extensions de sens abusives

Regarder des cartes de la France à différentes époques de son histoire est plaisant et instructif. Du petit royaume des premiers Capétiens à l’Empire de 1811, qui compte cent trente départements et sept intendances, les changements sont nombreux, d’un territoire à peine plus grand que l’Île-de-France à un empire de 800 000 km2 qui s’étend des Bouches-de-l’Èbre aux Bouches-de-l’Elbe et du Finistère à Raguse, sans oublier la Croatie, Rome ou la Carinthie. Peut-être est-ce pour cette raison que le nom Hexagone pour désigner la France n’apparaît que dans les années 1930, comme pour l’assurer dans ses nouvelles frontières.

On se gardera d’employer ce nom trop simpliste, oublieux de la Corse et des territoires d’outre-mer, pour désigner la France, et plus encore de faire de l’adjectif hexagonal un synonyme de français.

 

On dit

On ne dit pas

Les frontières de la France

Des mentalités étroitement françaises

Les frontière de l’Hexagone

Des mentalités étroitement hexagonales

 

Différentiel

Le 08 juillet 2013

Extensions de sens abusives

Le goût pour une langue faussement technique et, par là, faussement moderne que nous avons évoqué plus haut peut aussi conduire à des contresens : la preuve avec l’usage incorrect qui est fait aujourd’hui du mot Différentiel. Ce nom appartient au vocabulaire de l’automobile et désigne un dispositif permettant à la roue extérieure motrice d’un véhicule de tourner, dans un virage, plus vite que la roue intérieure. On trouve aussi, au féminin, dans la langue des mathématiques, une différentielle, ellipse de quantité différentielle, qui désigne un « accroissement infiniment petit d’une fonction lié à un accroissement infiniment petit de la variable ». C’est donc un grave contresens que de faire de Différentiel un synonyme de Différence, et l’on veillera à ne pas l’employer hors des domaines spécialisés auquel il ressortit.

On dit

On ne dit pas

Il y a une légère différence d’âge entre eux

La différence est exorbitante

Il y a un léger différentiel d’âge entre eux

Le différentiel est exorbitant

J’appelle du 39

Le 08 juillet 2013

Extensions de sens abusives

Nous avons regretté ici il y a peu que les noms soient trop fréquemment remplacés par des sigles. Ils le sont aussi parfois par des nombres. C’est, par exemple, le cas des départements. On peut parfaitement comprendre que, d’un point de vue administratif, l’usage d’un numéro soit plus clair et plus simple que celui d’un nom pour les désigner. Mais ce n’est pas le cas dans la vie courante. Ces noms ont un sens et donnent des informations géographiques sur chaque département, indiquant le nom d’une montagne qui s’y trouve, Jura, Pyrénées-Atlantiques, le nom d’un fleuve ou d’une rivière qui le traverse, Rhône, Saône-et-Loire. D’autres sont plus mystérieux, comme le Calvados, qui tire son nom du latin calva dorsa, « collines chauves », en référence aux hauteurs sans végétation qui servaient de repère aux marins naviguant dans la Manche. Ne nous privons donc pas de ces noms qui sont tellement plus évocateurs que de simples nombres.

On dit

On ne dit pas

J’appelle du Jura

Je suis né dans la Manche

Je vais en vacances dans les Côtes d’Armor

Je travaille en Seine-Saint-Denis

J’appelle du 39

Je suis né dans le 50

Je vais en vacances dans le 22

Je travaille dans le 9.3

 

Opus

Le 06 juin 2013

Extensions de sens abusives

L’emploi du terme Opus au sens d’« œuvre, ouvrage » s’étend au-delà de ses domaines d’origine. En effet, en français, le nom latin opus, « œuvre, travail, ouvrage », s’emploie en architecture et en musique. Dans le premier cas, opus est suivi d’un adjectif latin qui précise soit l’origine géographique de l’ouvrage en question, soit le type de maçonnerie utilisée. On trouve ainsi, dans Le Côté de Guermantes, de Proust, la phrase suivante : « Le véritable opus francigenum, ce ne sont pas tant les anges de pierre de Saint-André-des-Champs que les petits Français, nobles, bourgeois ou paysans, au visage sculpté avec cette délicatesse et cette franchise restées aussi traditionnelles qu’au porche fameux mais encore créatrices », dans laquelle la locution opus francigenum, signifiant proprement « œuvre créée en France », est utilisée pour désigner l’architecture gothique d’Île-de-France.

En musique Opus, le plus souvent abrégé en op., sert à désigner une pièce selon la place qu’elle occupe dans l’ensemble des œuvres imprimées d’un compositeur ; ainsi la sonate pour piano opus 57 de Beethoven est appelée « Appassionata ».

Si l’extension de sens du terme opus n’est pas en soi condamnable, on évitera d’en abuser : pourquoi ne pas utiliser les termes généraux d’œuvre ou d’ouvrage ou d’autres, plus précis, comme livre, roman, film, pièce ?

 

On dit

On ne dit pas

Ce cinéaste présente son nouveau film

Parlez-nous de votre dernier livre

Ce cinéaste présente son nouvel opus

Parlez-nous de votre dernier opus

 

Tout à coup, tout d’un coup

Le 06 juin 2013

Extensions de sens abusives

Ces deux locutions, très proches phonétiquement, sont de plus en plus employées indifféremment, mais leur sens n’est pas le même. Tout à coup signifie « soudainement », alors que tout d’un coup signifie « en une seule fois, en même temps ». Efforçons-nous de ne pas les confondre.

 

On dit

On ne dit pas

Tout à coup, l’orage a éclaté

Le chien a mangé le pâté tout d’un coup

Tout d’un coup l’orage a éclaté

Le chien a mangé le pâté tout à coup

 

Jubilatoire

Le 02 mai 2013

Extensions de sens abusives

L’adjectif jubilatoire signifie « qui inspire, exprime, traduit la jubilation », c’est-à-dire une joie expansive, un contentement extrême et qui ne peut être contenu. Il s’agit, comme on disait naguère, d’un adjectif « de bon aloi », mais dont il convient de ne pas abuser. Or, depuis quelque temps, il est devenu un adjectif passe-partout pour nombre de critiques aux yeux desquels il semble ne plus exister de bons livres, de films réjouissants, de pièces que l’on prend un grand plaisir à voir, mais seulement des livres, des films et des pièces jubilatoires. Il n’est pas certain que cet adjectif soit aussi universel que tendent à le faire croire tous ces emplois ; doit-on se résigner à une telle pauvreté de langage alors que la langue ne manque pas de substituts plus précis ?

Trop pour Très

Le 02 mai 2013

Extensions de sens abusives

Au Moyen Âge et jusqu’au XVIIe siècle, trop s’employait fréquemment avec le comparatif. On lit ainsi chez Villon, dans la Ballade des dames du temps jadis :

« Écho, parlant quand bruit on mène

Dessus rivière ou sus étang,

Qui beauté ot trop plus qu’humaine. »

Dans des emplois vieillis ou littéraires, on rencontre encore trop utilisé avec le sens de très ; quelques formes comme vous êtes trop aimable, vous êtes trop bon, se sont maintenues dans l’usage.

Mais en dehors de ces tours figés, on évitera systématiquement de substituer trop à très et, plus encore, de faire de trop un adjectif signalant une qualité si incroyable qu’il semble impossible de l’énoncer.

 

On dit

On ne dit pas

Il a beaucoup de classe

Elle est très belle, elle est vraiment belle

Il est étonnant, époustouflant

Il est trop stylé

Elle est trop belle

Il est trop

 

Civilité

Le 04 avril 2013

Extensions de sens abusives

On voit aujourd’hui de plus en plus souvent figurer sur les formulaires l’étrange rubrique Civilité qu’il convient de remplir en indiquant si l’on est un homme (Monsieur) ou une femme (Madame). Pourtant tous les dictionnaires s’accordent à ne reconnaître au nom civilité que les deux sens suivants : au singulier, il désigne une manière courtoise et polie de vivre et de se comporter en société et, au pluriel, les manifestations de cette courtoisie et de cette politesse. Ce nom est bien sûr lié étymologiquement à l’adjectif civil mais il n’est en aucun cas synonyme de la locution état civil et ne peut pas non plus se substituer à titre ou à qualité.

 

On dit

On ne dit pas

Donner ses titres et qualités

Indiquer si l’on est un homme ou une femme

Donner ses titres de civilité

Indiquer sa civilité

 

Intérim et intérimaire pour remplacement et remplaçant

Le 04 avril 2013

Extensions de sens abusives

L’usage contemporain tend à confondre les termes remplaçant et intérimaire, remplacement et intérim. Il arrive que ces termes soient synonymes. Le remplaçant peut être une personne qui occupe un poste pendant une vacance, c’est alors un intérimaire, mais le remplaçant peut aussi être une personne qui devient le nouveau titulaire d’un poste. On pourra dire « Avant de prendre sa retraite, il a choisi son remplaçant », et non « il a choisi son intérimaire ». On veillera donc bien, avant d’opter pour l’un ou l’autre de ces termes, à savoir s’il s’agit d’une succession durable ou d’une situation par essence temporaire.

 

On dit

On ne dit pas

Le président du Sénat assure l’intérim du président de la République

Un ministre intérimaire

Pourvoir au remplacement d’un employé démissionnaire

Le président du Sénat assure le remplacement du président la République

Un ministre remplaçant

Pourvoir à l’intérim d’un employé démissionnaire

 

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