Dire, ne pas dire

Des cœlacanthes dans la grammaire ?

Le 3 avril 2025

Expressions, Bonheurs & surprises

En 1938 fut pêché dans l’estuaire de la Chalumna, en Afrique du Sud, un poisson dont on pensait qu’il avait disparu depuis soixante-cinq millions d’années, le cœlacanthe. Il avait conservé nombre des caractéristiques morphologiques de ses très lointains ancêtres et, pour cette raison, on le considéra comme un fossile vivant. Le français mais aussi, à divers degrés, d’autres langues européennes, comme l’anglais, l’italien ou l’espagnol, ont également leurs cœlacanthes : les pronoms. Ceux-ci sont issus de langues à flexion, comme les noms et les adjectifs, mais, contrairement à ces derniers, ils ont conservé de leur vie antérieure la possibilité de changer de forme quand ils changent de fonction. Cela vaut bien sûr pour la plupart des pronoms personnels, qui prennent les formes je, tu, il, elle, ils et elles quand ils sont sujets, me, te, le, la et les quand ils sont compléments d’objet directs et moi, toi, lui, elle, leur, eux et elles quand ils sont compléments d’objet indirects, compléments circonstanciels ou compléments d’agent. Ces jolies survivances, présentes au singulier, disparaissent en grande partie, comme on le voit, au pluriel : les 1re et 2e personnes, quelle que soit leur fonction, prennent en effet toujours les formes nous et vous. Le phénomène avait déjà commencé en latin puisque les formes de nominatif et d’accusatif (nos, vos), d’une part, et les formes de datif et d’ablatif (nobis, vobis), d’autre part, étaient semblables. En ce qui concerne les pronoms relatifs simples, ils n’ont plus, contrairement aux pronoms relatifs composés, lequel, laquelle, lesquels, lesquelles, de marques de genre ou de nombre, et, dans certains cas, seule leur fonction dans la phrase conditionne leur forme : qui pour un sujet, que pour un complément d’objet direct et dont pour un complément du nom, qu’il s’agisse d’un animé ou d’un non animé.

Voici pour notre premier fossile vivant ; en est-il d’autres ? Dans Le Phénomène humain, le paléontologue et théologien Pierre Teilhard de Chardin mentionne notre cœlacanthe, mais également les dipneustes, ces poissons qui possèdent deux appareils respiratoires et qui, en fonction de leur environnement, utilisent l’un ou l’autre. Il est loisible alors de se demander si la grammaire ne recèlerait pas encore quelques dipneustes. La chance fait que l’un de nos plus grands romanciers nous présente justement deux personnages qui, non seulement s’intéressèrent aux fossiles mais qui, par la suite, se mirent à étudier la grammaire. C’est en se consacrant à cette dernière que Bouvard et Pécuchet découvrirent que « Le sujet s’accorde toujours avec le verbe, sauf les occasions où le sujet ne s’accorde pas ». Et de fait, grâce à la syllepse, l’accord se fait parfois en fonction de l’environnement, que l’on appellera plutôt ici le contexte. Flaubert note alors que cette assertion jette le trouble chez nos deux héros, désormais touchés par une manière d’insécurité linguistique, redoublée par cette angoissante question : « Doit-on dire “Une troupe de voleurs survint” ou “survinrent” ? » Comme, en fonction de l’effet voulu, on pourra choisir « survint » ou « survinrent », on admirera la plasticité de notre langue plutôt que de suivre nos deux héros, qui en tirèrent la conclusion « que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire une illusion ».