Réponse au discours de réception de M. Patrick Grainville

Le 21 février 2019

Dominique BONA

RÉPONSE

de

Mme Dominique Bona

au discours

de

M. Patrick Grainville

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Monsieur,

J’aurais voulu vous accueillir d’une phrase de Flaubert – votre écrivain de prédilection. Une de ses phrases sonores sur le style, ou l’art du roman, sur l’amour, ou sur les académiciens qui lui ont inspiré de célèbres moqueries.

Vous aurez à me le pardonner : c’est Proust qui me souffle le moyen de venir vers vous. Proust, dans l’un des premiers épisodes de La Recherche, celui des clochers de Martinville.

Le narrateur, encore enfant, s’en revenait à Combray avec ses parents, dans la calèche du docteur Percepied. Assis à côté du cocher, là même où celui-ci empilait les volailles au retour du marché, il admirait le paysage. Quand tout à coup il éprouva une impression étrange et délicieuse. Les trois clochers de Martinville, ou plus exactement les deux clochers de Martinville, et celui de Vieuxvicq, de l’autre côté de la vallée mais qui par une illusion d’optique semblait appartenir au même village, ces trois clochers, donc, se déplaçaient avec lui, le suivaient, l’escortaient sur les lacets du chemin, alors qu’ils étaient évidemment immobiles et que c’était la voiture qui se déplaçait. Saisi par ce phénomène, mais plus encore par le désir violent de le traduire en mots, il a réclamé un crayon et une feuille de papier, qu’on a aussitôt donnés à l’enfant capricieux, et, tout bringuebalé dans les cahots, il s’est mis à rédiger un texte. Cela lui avait procuré une joie indicible – une joie, dont il n’avait pas tout de suite compris la cause, mais si forte qu’il s’était mis à chanter à tue-tête. Le narrateur, pour la première fois, avait réussi à recueillir sa vision et à la fixer dans une belle page de prose. « Je me trouvai si heureux, écrit Proust, comme si j’avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un œuf. »

Vous êtes, Monsieur, un écrivain de la jubilation. Il y a chez vous quelque chose de ce bonheur primordial de l’enfant, saisi par l’enchantement du monde, mais plus encore par la puissance poétique du verbe. Le tourment de la page blanche, la douleur d’écrire, le laborieux effort, vous les connaissez, je n’en doute pas. Mais c’est la joie qui imprègne chacun de vos livres, chacune de vos phrases. Joie exubérante, explosive, joie goulue. Pure joie d’enfant, dont n’a jamais cessé l’émerveillement devant ce prodige : trouver les mots, les dire, les assembler, les orchestrer.

Vous décrivez vous-même ainsi, à propos d’un de vos personnages, prénommé Aurélie, cette joie hors normes : « Et de s’esclaffer, un rire pétant, tonitruant, impétueux, gorge et poumons éclaboussés, toute ruisselante d’hilarité. Rire d’Afrique... Fou rire des diamants. »

Vous êtes plus dionysiaque qu’apollinien et – au moins dans vos livres – plus païen que chrétien. Sans du tout vous connaître intimement, vos lecteurs savent qui vous êtes : un écrivain rageur, torrentiel. Les mots, jaillis en geysers sous votre plume, dévalent en cascades, remuent, se bousculent, ne trouvent jamais le repos. Quoique vous guidiez fermement vos récits au cours tumultueux, que vous maîtrisiez leurs cataractes, afin de ne pas nous perdre en route, et quoique vous sachiez pertinemment où vous allez et où vous nous menez, il y a toujours dans vos pages une trace de l’originel chaos. Le « chaosmos », selon l’expression de Gilles Deleuze, est votre royaume. Mélange des contraires, tentative de réconciliation de l’irréconciliable, du désordre et de l’harmonie, il est aussi pour vous, ce « chaosmos », la définition du roman : matière brute à laquelle votre écriture tellurique apporte un relief des plus tourmentés.

Point de lacs. Point d’eaux tranquilles et tièdes dans vos romans enfiévrés, où même la neige brûle et se prête à des déchaînements d’orgies.

Les critiques littéraires, toujours à la recherche de formules lumineuses, vous ont souvent qualifié de « baroque ». Du nom que l’on donne à ces perles dont la beauté vient d’un défaut, d’une irrégularité. Baroque ? Sans doute ressemblez-vous un peu à Jean-Baptiste Lulli. Vous avez sa légèreté dansante, son tempérament explosif. Et ses angoisses abyssales de créateur. On a souvent envie de danser dans vos romans, dont le rythme frénétique évoque cependant plus la samba que le menuet. Si les mots vous enchantent, le rythme vous domine. Quand vous écrivez – et d’ailleurs aussi quand vous parlez –, vous bondissez, vous tourbillonnez. À vous lire, la tête se met à tourner, et il faut bien s’accrocher à vos phrases pour ne pas partir dans les étoiles. Le vertige est l’état naturel de votre prose, plus hallucinatoire que bien des hallucinogènes.

Avec ces cadences dans la peau et vos dons de conteur chamanique, vous auriez pu naître au Brésil, ou dans les îles caraïbes, élargissant de vos sonorités particulières le cercle magique de la francophonie. Mais, mais, vous êtes Normand !

Né à Villers-sur-Mer, par accident – votre mère ayant failli accoucher sur le parvis de l’église, où la famille était réunie à l’occasion d’une communion solennelle –, vous êtes un enfant de Villerville, un ancien village de pêcheurs – sept ou huit cents habitants tout au plus –, entre Honfleur et Trouville. Trouville, où Gustave Flaubert, l’été de ses quinze ans, rencontra la belle Elisa Schlesinger, qu’il a aimée toute sa vie et qui lui a inspiré l’héroïne de L’Education sentimentale. Vous avez parcouru cette plage, passant et repassant devant les Roches noires, en compagnie d’un autre écrivain que vous admirez – une écrivaine –, Marguerite Duras. Elle vous emmènera dans son automobile vous promener dans l’estuaire de la Seine, qui – par un mirage dont vous êtes le témoin amusé – est pour elle un autre Mékong.

Il y a un seul clocher à Villerville. Le clocher de l’église Notre-Dame qui date du xiie siècle et regarde la mer. Au large passent les cargos et les pétroliers qui remontent du Havre vers Rouen, vers Paris, ou de mystérieux horizons, qui vont très vite peupler vos rêves. Vous y avez vu passer le paquebot France, depuis le banc de votre école. Votre Normandie, bien différente de celle de Flaubert, de La Varende, ce ne sont pas les vertes et grasses prairies, où paissent des vaches bien replètes, aux pis pleins de lait. C’est un pays côtier, surmonté de falaises qui menacent à tout moment de glisser dans l’eau et d’emporter avec elles les jolies villas de la Belle Epoque qui en sont l’ornement. Un pays sauvage, balayé par la pluie et le vent, avec des marais et des ruisseaux à truites, et des forêts où dans votre enfance vous avez chassé oiseaux, sangliers et biches aux abois. Un pays qui a le parfum de la mer et celui des feux de bois, du varech et de la harde. C’est rude, chez vous, il fait froid l’hiver, il peut neiger plusieurs centimètres en une nuit, ce qui vous plonge dans des ravissements – vous ne manqueriez pour rien au monde un hiver de neige en Normandie. L’un de vos plus beaux livres – L’Orgie, la neige – est d’ailleurs nourri de ce spectacle.

Seriez-vous Viking, à l’origine, le descendant de ces fils de Thor, Harald, Ragnar ou Erik le Rouge, venus du Nord sur leurs fameux drakkars conquérir des régions plus clémentes, avec leurs marteaux et leurs runes, navigateurs sans boussole, et les premiers auteurs de la vaste épopée normande, cela paraîtrait tout naturel. Né dans un bourg minuscule, vous avez connu très tôt l’appel des lointains. Vos romans ne se cantonnent pas à votre contrée natale : l’Afrique et l’Amérique, un peu d’Asie aussi vont prolonger le paysage, l’ouvrir à d’autres parfums, à d’autres climats, mais la Normandie voyage avec vous. Jamais vous ne la laissez en arrière. Elle vous tient, elle vous habite. Elle est votre cosmos miniature. Le Viking vous entraîne à élargir votre vision, vous engage à la démesure et à l’épopée. Signes hermétiques. Hiéroglyphes magiques. Vous le dites vous-même : « De vieux rythmes lui revenaient, comme libérés le long des muscles. Cela bougeait dans ses racines. Son champ s’écarquillait dans une irradiation millénaire. Des foules de semeurs émergeaient des confins. Millions de bras, millions de pas. »

Sur cette Normandie primitive et rude, veille un homme très bon, au profil émacié, à la voix enrouée de fumeur, cet homme c’est votre père. Jacques Grainville, qui fut maire de Villerville pendant plus de vingt-cinq ans. Il avait un rapport exceptionnel au monde : une connaissance approfondie de la nature, flore et faune confondues. C’est lui qui vous a appris à reconnaître les pluviers dorés, les litornes, les courlis, les cols-verts, dans leur grand élan migratoire, lui qui vous a guidé dans les herbes profondes sur les traces d’un renard ou d’une laie. Il avait une sorte de sixième sens qui lui valait l’amitié instinctive des bêtes et un amour infini de la vie – qui me rappelle Colette, ses sourires d’extase quand le jour se lève. Je vous cite : « C’est mon père là-bas, le héros des commencements, l’ancêtre du premier village, l’archétypal chasseur. Il a survécu au temps. [...] vieux Viking, vieil Indien, dernier Cheyenne, dernier trappeur. [...] Je vois son visage là tout près et j’entends la voix [...]. Il me parle dans la nuit silencieuse. »

À Villerville, vous avez connu le cocon et l’amour des vôtres. Petit dernier de la famille, précédé de deux sœurs, Marie-Claire et Jacqueline, vous êtes l’unique fils et il me semble à vous lire que vous n’en avez aucun regret. De ces trois visages de femmes, votre mère et vos sœurs, penchés sur votre berceau, vous aimez la tendresse et aussi le mystère, le singulier parfum de féminité. D’une enfance câlinée par ces muses, vous avez gardé une fascination pour le deuxième sexe – sorte de planète vénusienne, particulièrement attirante, qui hante tous vos livres. C’était un contrepoint à la virilité du père – l’archétypal chasseur. Vos personnages de femmes sont plus nombreux dans votre œuvre que les personnages masculins. Vos héroïnes, très belles pour la plupart, blondes et brunes, rousses pour quelques-unes, vous entourent comme dans une ronde infernale, vous poursuivent et vous harcèlent, ne vous laissent pas en paix. C’est un Walpurgis aussi lascif que l’original, tout aussi agité, qui célèbre avec vous les noces de la chair, des noces en rouge et noir, dont vous êtes à la fois la proie et le maître sorcier.

Les femelles, que vous aimez prodigieusement, font la loi. Elles sont redoutables, affamées, jamais repues. Ce sont elles qui chassent, telles les lionnes d’Afrique, et les pauvres mâles doivent danser la sarabande ou trouver des astuces de Sioux pour tenter de les apprivoiser. Ces sauvages, ces carnassières animent le « chaosmos ». Les fauves, nombreux eux aussi dans vos livres, tigres, loups, ours, bisons ou gaurs, ne parviennent pas à les égaler : leur vitalité, leur fureur, leur joie hormonale, phénoménale, ne peuvent avoir de maître. Des sirènes en bikini, de souples déesses en soutiens-gorge de latex ou pulls d’angora, d’ailleurs assez vite enlevés, sont les héroïnes d’un opéra barbare, qui tient plus souvent du merveilleux médiéval que du roman moderne. Vous aimez la liberté de ces indomptables, leurs liens spasmodiques avec les éléments, leur obscure parenté avec les fées et les sorcières. Cherche-t-on à les affubler d’une quelconque chaîne, elles s’enfuient, elles disparaissent, dans une poussière d’étoiles et de chansons.

Votre imaginaire tapageur, parcouru de faucons, de griffons, de dragons, de couleuvres, et strié d’orages, vous met à part dans le paysage littéraire français, ses jardins ordonnés, ses allées au tracé impeccable, ses bosquets calibrés. À l’équilibre, à la mesure si françaises, vous préférez l’amplitude et la profusion, les couleurs incendiaires, une écriture qui foisonne et flamboie. J’ai appris tout récemment, en préparant ce discours, qu’à Villerville – vers 1900 – un trois-mâts en provenance de la Martinique avait fait naufrage, et que les milliers de petits barils de rhum qu’il transportait s’étaient échoués dans son port, à la grande joie des Villervillais. Il y a de l’ébriété dans votre prose, comme si vous aviez partagé ce festin inattendu.

On peine à se figurer qu’avec un pareil héritage vous ayez poursuivi vos études dans un cadre on ne peut plus classique et on ne peut plus balisé : au lycée de Deauville d’abord, futur lycée André-Maurois, puis à Henri-IV, enfin à la Sorbonne où vous passez l’agrégation de lettres – parcours exemplaire mais sans grands frissons. Vous étiez en attente de vous-même. Ou pour reprendre l’expression proustienne, vous couviez votre œuf. C’est alors que vous commencez d’écrire dans un monde qui ne vous ressemble en rien. Et où vous entrez en bondissant tel un singe en hiver, ou comme un de ces spécimens chevelus venus de Barbarie, semer la zizanie dans le paysage gallo-romain.

En France, quand vous avez dix-neuf ans – c’est la date de vos premiers écrits –, la littérature a pris un virage radical avec des auteurs neufs, rassemblés en école, qui entendaient faire table rase de cette vieille idole et lui appliquaient des théories de béton. C’était le temps, la mode, le règne devrais-je dire, du Nouveau Roman. Bannies l’intrigue, et la psychologie, jusque-là souveraines l’une et l’autre, banni le personnage, qui s’est vu réduit par eux à une silhouette et à des initiales, banni le traditionnel déroulé de type « La marquise sortit à cinq heures », qui agaçait déjà prodigieusement Paul Valéry. Ces romanciers animés d’une forme aiguë de militantisme, aux allures et aux postures révolutionnaires, vous intéressent, vous les lisez, mais rien chez eux ne vous retient. Comme eux pourtant, vous pratiquez peu la psychologie ; le personnage, ce voyageur incessant, livré aux soubresauts de la planète, échappe chez vous à l’analyse ; quant à la narration dix-neuviémiste, avec sa chronologie d’un autre âge, elle est totalement étrangère à vos rêves éveillés. Mais les bananiers d’Alain Robbe-Grillet (Alain Robbe-Grillet que par une ironie du destin vous retrouverez un jour au jury du prix Médicis), ces bananiers tristes ne vous ont pas ému. Les planètes de Nathalie Sarraute restent très haut et très loin de vous dans leur ciel. Votre féroce appétit d’écrire rechigne devant un univers distancié et froid.

Seule Marguerite Duras, malgré sa sèche écriture mais avec ses traits de lyrisme et sa douleur à vif, retient votre attention – vous attendrez pourtant L’Amant, roman de son grand âge, pour succomber à son charme. J’aurais aimé surprendre vos conversations sur la plage de Trouville – vous, agité, nerveux, parlant, parlant, parlant. Et elle, avec ses silences et ses trésors – ces phrases précises, ironiques, ces phrases de cristal. Vous êtes ébloui, la « transparence » en art vous fascine, vous rêvez de mots qui aient l’éclat, l’immatérialité de la lumière. Mais vos obsessions sont touffues, brassent, pompent, houspillent les sucs et les matières. Souvent décrit comme un cannibale, un boulimique, vous écrivez à l’opposé de l’ascèse durassienne.

Votre premier manuscrit, à dix-neuf ans, n’est pas publié. Mais à vingt-cinq ans, dans La Toison, votre premier roman, publié par Gallimard, vous surgissez tel qu’en vous-même. Vous êtes, dès l’aube, Patrick Grainville et vous ne changerez pas. Pourquoi d’ailleurs auriez-vous dû changer ? Vous faites partie de ces écrivains qui trouvent tout de suite leur style. Et vous allez creuser le sillage, sans vous préoccuper des modes, des avant-gardes ni des diktats de l’intelligentsia parisienne, qui n’impressionne pas du tout le provincial que vous êtes et que vous tenez à rester – fidélité de l’esprit et du cœur autant que du paysage. Henry de Montherlant en personne vous en a félicité – vous lui avez rendu hommage au début de votre discours : je vais citer la lettre qu’il vous a adressée après avoir lu La Toison. Rien d’indiscret – elle a été publiée dans Le Monde. « Si vous gardez vos dons naturels (si le putrescent Paris ne les abîme pas), et si vous trouvez un grand sujet qui vous permette de les exercer avec profondeur, vous pouvez écrire un chef-d’œuvre. Vous êtes tellement personnel que, dès votre premier livre, on pourrait écrire “À la manière de Patrick Grainville”. »

Je plaide l’indulgence pour le pasticheur, plongé dans votre univers et sommé de reproduire cette manière qui n’appartient qu’à vous, faite d’un chaos de phrases et de mots dorés, et observant un rythme à éruptions saccadées, successives. Vous écrivez en bourrasques. En tramontanes musclées. En récidives de tempêtes. Les accalmies sont rares.

Pour les décors, ils sont mythologiques, mixture d’enfers et de paradis. Au pasticheur, il faudra des totems et des tours, des cavernes, une cathédrale d’Afrique et un océan, des forêts bien sûr, et puis convoquer tous les animaux de l’Arche de Noé, sans en oublier un seul – Arche à laquelle il essaiera de donner une allure de Radeau de la Méduse, pour tâcher d’imiter, comme dans un miroir déformant, les perspectives en abymes de vos romans.

D’un point de vue strictement syntaxique, vous êtes un écrivain de l’adjectif. En attribut, en épithète, en apostrophe, et parfois nominal, prenant la place du nom, il est le monarque absolu de vos phrases. On vous l’a assez reproché : le style à la française, qui ne plaisante pas avec les ornements, déconseille l’adjectif, conseille même de s’en débarrasser. Or, il pousse sous votre plume avec une indécente profusion. Vous l’aimez, l’adjectif, vous le cultivez, comme un horticulteur la plus belle des fleurs, pour nous le servir en bouquets, en gerbes, en couronnes, rouges, magnifiques, exubérantes, de folles couronnes d’adjectifs à faire se retourner dans leur tombe tous les gardiens d’une langue émondée, assagie. L’Académie, qui préfère les excès modérés, mais qui vous a décerné en 2012 son Grand Prix de Littérature Paul Morand, voit entrer ici avec vous un écrivain de tous les excès. Un Grand métaphorique. Un Grand analogique, tel le roi fou des Flamboyants, aux yeux de malachite, Sa Majesté Tokor, Pansexuel et prince de Yulmatie, également surnommé à la suite de quelque union monstrueuse le Babouin Léopard.

Exaltation. Exagération. Prolifération. Choc des images et des alliances. Folie d’une prose poétique, enflammée au feu de tous les paradoxes. Vous n’êtes en vérité que passion, mais – et c’est aussi un des traits de votre « manière » : vous contrôlez toutes ces extravagances, vous choisissez avec soin chacun de vos mots et ordonnez vos phrases avec la même autorité que votre roi Tokor l’ensemble de ses sujets. Ou la même manie obsessionnelle qu’un Claude Monet les variations subtiles de sa palette devant la vision de nénuphars en fleurs. Montherlant le dit beaucoup mieux que moi, dès la première phrase de sa lettre, sans ménager son compliment : « Vous êtes un prodigieux écrivain. » D’autres que vous, intimidés par cette affirmation, auraient pu en rester pétrifiés.

Vous avez eu à affronter – si j’ose dire – le soutien non moins enthousiaste d’un deuxième parrain en littérature : académicien lui aussi, mais académicien Goncourt. Penché sur votre berceau à son tour, alors que La Lisière, votre second roman, a manqué de peu le prix fameux, Michel Tournier s’en désole et prend votre défense dans un article au Figaro, relevant (je le cite) « une recherche verbale visant à couper le langage de son enracinement dans le monde réel, afin de l’élever à la hauteur d’un cosmos autonome ». Il a non seulement salué l’originalité de votre style mais énoncé l’espoir d’un renouveau romanesque, dont vous seriez l’éclaireur.

Vous avez depuis, en quarante-six ans d’écriture, enchaîné les romans – au rythme sacro-saint de un tous les deux ans. Prix Goncourt pour Les Flamboyants en 1976 – le roman restera votre blason –, voici glanés au fil des ans, tous publiés depuis aux éditions du Seuil, votre Goncourt inclus, Les Forteresses noires, La Caverne céleste, Le Paradis des orages, Colère, qui contient une description magnifique de la baie de Rio, Les Anges et les faucons, Le Tyran éternel, et puis mes préférés : Bison – l’épopée de Louve blanche, une squaw qui met le feu aux grandes prairies de l’Ouest américain. Et Le Baiser de la pieuvre – inspiré d’une estampe célèbre de Hokusai, l’histoire d’amour de Tô, la veuve du pêcheur, avec Oryui, la pieuvre géante. Votre roman du désir, du plaisir, de l’étreinte.

Vous êtes un romancier sensuel, qui attache du prix aux cinq sens. Vos descriptions brûlantes et minutieuses des corps, l’attention que vous accordez aux zones érogènes chez l’un et l’autre sexe mais surtout chez la femme, vos scènes d’amour qui durent des pages, et chacun de vos sens en éveil à chacune de vos phrases font de vous un écrivain plus orgiaque qu’érotique, plus sexuel que décadent, comme le fut le merveilleux Pierre Louÿs, plus jouisseur, moins sombre que Georges Bataille et pas du tout blasphémateur. Le païen ne nourrit pas la culpabilité des corps. Vous cherchez l’union, la fusion – jamais la destruction. Aux lumières noires de sabbats et de nuits interdites, aux transgressions punies par la loi, vous préférez des aubes et des aurores, tout un soleil de Renaissance. Vous êtes euphorique, prêt à toutes les audaces, dans ce domaine à hauts risques qui n’épuise jamais votre inspiration, vous donne mille occasions de satisfaire une imagination à débordements. Vous ne craignez pas d’enfreindre la pudeur, vous vous délectez des tabous. Vous êtes « l’anti-chaste » par excellence, selon le mot de Jacques-Pierre Amette qui trouve là une occasion de vous opposer à Jean-Marie Le Clézio.

La quête ultime de l’écriture, dites-vous, doit mener à « la vérité de l’homme », associée à son double inséparable et éternel. L’acte sexuel est au centre de tout – il est l’origine du monde, et c’est cette pulsion de vie que vous cherchez à saisir et à décrire dans des romans lancés à la poursuite du secret charnel. Vous résumez ainsi, très lucidement, votre intention d’écrivain : « que le sexe devienne un texte ».

Les jeunes gens et les jeunes filles qui ont lu vos romans, dans les classes où pendant plus de quarante ans, vous avez été professeur de français, au même lycée, le lycée Évariste-Galois de Sartrouville, vos élèves ont dû apprendre beaucoup de choses grâce à vous, sur l’art d’aimer et sur l’art d’écrire, mais plus sûrement encore sur la liberté d’écrire et sur la liberté d’aimer. Je reviens à Colette – je reviens toujours à Colette : « Librement, être libre ! Je parle tout haut pour que ce beau mot décoloré reprenne sa vie, son vol, son vert reflet d’herbe sauvage et de forêt. »

Vous êtes un passionné de peinture – presque autant que de littérature. Vous avez écrit de nombreux ouvrages sur Georges Mathieu ou Jean-Pierre Pincemin, sur Egon Schiele, Hervé Di Rosa ou Richard Texier. Il y a beaucoup d’artistes parmi vos personnages romanesques, dans L’Atelier du peintre, dans Le Démon de la vie et dans bien d’autres de vos romans, car vous êtes vous-même un peintre à votre manière – cela non plus le pasticheur ne devra pas l’oublier. Et pas seulement un peintre de nus ou d’unions endiablées. Vous aimez passionnément décrire les arbres, les animaux, les oiseaux, les volcans, les grottes, les villes qui sont au diapason de votre imaginaire, Los Angeles, Rio, Tokyo, Yamoussoukro. Pour montrer non ce que vous voyez, mais ce que vous ne voyez pas, l’au-delà des choses, ou des êtres, leur mystère, leur secret. « Rien n’est jamais vécu (dites-vous), tout est fiction. »

Dans votre dernier roman, Falaise des fous, vous plongez avec allégresse dans la grande aventure impressionniste, qui prend sous votre plume les couleurs orageuses, lancéolées – lan-cé-o-lées, je m’essaie aux adjectifs –, de votre univers familier. Le narrateur est un Normand d’Étretat, de l’autre côté de l’estuaire par rapport à Villerville, les personnages se nomment Monet, Manet, Boudin, Courbet – le portrait de ce dernier est peut-être le plus vivant, le plus abouti, vous adorez la truculence de Courbet, sa rage, sa radicalité créatrice. Et vous mêlez ces grands peintres à des littérateurs de haute volée, Hugo, Maupassant, Zola, parmi d’autres. Musée fabuleux, éclairé par une lumière intérieure, ce roman est le concentré magnifié de vos idées fixes, de vos obsessions chaotiques, de votre imaginaire flamboyant et de votre baroquisme – cet art qui trouve dans les excès d’un style à la fois ses délices et le sens même de l’existence, ses infinis questionnements sans réponses. Votre bouillonnement intérieur, la virtuosité de vos phrases, la rage, l’élan vital qui les animent : vous êtes aujourd’hui tel que lorsque Montherlant ou Tournier vous lisaient. Avec cette angoisse sous-jacente, qui torture vos visions édéniques, empêche toute scène de sombrer dans un ébahissement de ravi. C’est cette angoisse, que vous tentez de dominer et que vous combattez en écrivant, qui donne sa profondeur à votre joie d’enfant tenace et radieuse.

Écrire, serait-ce se mettre en marge du monde ? Se protéger, s’abstraire ? Ou au contraire y plonger tout entier, pour mieux embrasser ses prodiges, mais aussi pour ne plus rien ignorer de ses mystères et de sa violence, pour sonder ses couches mégalithiques, ses montagnes sacrées. La « société des hyènes » ainsi que vous la nommez est bien présente dans votre œuvre. Quels que soient les pays, les époques, la bête menace. Vous la voyez présente, comme autrefois chassant avec votre père dans les forêts de Normandie, vous la traquez, vous la poursuivez. Ses yeux rouges, ses dents acérées, son faciès patibulaire hantent vos cauchemars. En contrepartie de l’euphorie créatrice, il y a vos démons. Qui ne sont pas d’alléchantes démones, mais bel et bien d’ignobles incubes, des suppôts de Satan. La fin du monde est un de vos paysages familiers. Des baleines qui ont avalé des gorgones saccagent l’océan. Des comètes à la chevelure de tisons fendent la nuit et la dévastent. Aux quatre coins du globe, des couples banalement humains donnent tout à coup naissance à des monstres, qui instaurent la terreur. Des tam-tams sonnent l’heure des épidémies, des famines, de la sécheresse, des typhons, des tsunamis, des tremblements de terre. Peurs remontées de l’ère des cavernes. Serpents qui n’en finissent pas de mordre, d’un venin mortel. Rires grimaçants de gargouilles. Écrire, qui vous rend si heureux, comporte sa part maudite. C’est une course contre la montre, contre le temps, sous le regard de la sombre figure qui guette et finit toujours par gagner.

Pour l’écrivain, la mort vient bien avant la mort, quand cesse le mouvement de la main qui écrit. Vous avez consacré tout un livre, La Main blessée, à ce drame qui aurait pu être le vôtre et vous emporter dans le désespoir. Vous avez raconté comment un beau matin, sans crier gare, votre main jusque-là conductrice, vivante, cavalière, soudain tordue, contorsionnée, doigts de sorcière griffue, vous avait trahie. « Ma main terrassée, écrivez-vous. Et le stylo tombait. Net. Comme un fruit blet. J’assistais à cela, d’abord avec un sentiment d’horreur. Atterré, désarmé de mon seul pouvoir, de mon unique blason, ces armoiries de mes phrases. Dépossédé de mon seul nom. [...]. Et j’étais bien obligé de reconnaître qu’il était fort, le diable. Que c’était lui le plus fort, lui le maître. Je restais là, sans mots, devant le désastre. Anéanti. »

Les mots sont revenus, comme par miracle la souplesse et la joie des doigts. C’est qu’une princesse d’Égypte, peut-être même la reine de Saba, vous a pris la main, l’a guérie, vous a ressuscité. Avez-vous conclu un pacte avec Balkis ? Lui avez-vous juré de défendre jusque dans la nuit des temps la jeunesse et la vie ? Vos personnages, qui sont pour la plupart dans l’âge de l’adolescence, échappent par miracle au vieillissement, se gorgent tant qu’ils le peuvent de soleil, de joies grandioses et éphémères, et de tous les plaisirs du chaosmos. Dans un chapitre de Falaise des fous, vous décrivez avec force métaphores les Meules de Claude Monet, « Phares dardant leur aura. Noyaux cosmiques dans l’athanor universel ». Après des pages de vertige, où la peinture, l’écriture, le roman et le sens de la vie se mêlent comme dans le chaudron d’un alchimiste, vous en venez à cette conclusion (qui sera ma dernière citation de vous, et je le regrette, j’aime dire vos phrases) : « On disparaît. La prairie solitaire resplendit au bord du calme été. Le père Monet débarque avec son matériel sur une brouette, anxieux, surveillant le soleil, épiant la nuée d’orage. C’est lui. Il plante son chevalet, il peint les meules dont nous sommes les fèves ensevelies. Qui a parlé d’instant, d’impression, quand tout est présent pour moi pour toujours ? »

Romancier généreux, ouvert aux talents les plus divers, que vous avez à cœur de défendre dans des articles de critique littéraire, jadis au Quotidien de Paris et aujourd’hui au Figaro ; successeur d’Alain Decaux qui fut lui-même un écrivain généreux – et très aimé -, vous êtes de la famille de ceux qui croient aux pouvoirs du Rêve. À l’Académie, vous allez apporter vos fièvres et vos colères et les couleurs de vos flamboyants. Sous le regard de Fanny, votre épouse depuis quarante-sept ans, plus habituée que nous à vos tours de magie, la lumière irisée de la Coupole éclaire aujourd’hui un tableau inhabituel. Je vois rassemblés autour de vous les figures de votre abondant bestiaire, du tigre à la pieuvre en passant par toutes les espèces de la Création, ainsi que les personnages familiers de vos fictions : les peintres et les voyageurs, les pêcheurs de truites, les chasseurs sans fusil, les adolescents fugueurs, qui sont vos amis. J’aperçois à vos pieds, avec son museau froid et ses oreilles qui frétillent, la silhouette fidèle de Noire, la chienne compagne de votre enfance, qui a veillé sur vos premières insomnies. Et je peux distinguer la ronde de toutes celles, ardentes, voluptueuses, qui sont les amazones de vos livres, les Diane rousses, chanteuses métisses ou pêcheuses de perles, qui sont venues elles aussi.

Comment ne pas convoquer, enfin, pour vous souhaiter la bienvenue parmi nous, l’écrivain – votre maître et ami – Gustave Flaubert ? Le voici, dans une phrase qu’il écrivait à son jeune ami et disciple Maupassant. Elle semble, cette phrase, avoir été écrite pour vous :

« Un appétit de l’inconnu vous pousse dans l’orage, poitrine ouverte et tête en avant ! »