Hommage prononcé en séance lors du décès de M. Valéry Giscard d'Estaing

Le 7 janvier 2021

Michael EDWARDS

 

HOMMAGE

À

M. Valéry Giscard d'Estaing[1]

PRONONCÉ PAR

Sir Michael EDWARDS
Directeur en exercice

dans la séance du jeudi 7 janvier 2021

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Valéry Giscard d’Estaing, notre confrère et ancien protecteur de l’Académie, est mort le 2 décembre 2020.

Sa perte, qui nous attriste tous, est aussi et surtout une perte pour la France et pour l’Europe. La presse internationale a salué en lui une des figures politiques exceptionnelles de l’après-guerre. C’était, en effet, un vrai homme d’État plutôt qu’un simple politicien, et l’on peut compter parmi ses qualités celle de ne pas savoir manipuler les hommes et les partis en vue de ses propres intérêts. Comme premier serviteur de l’État, il était fertile en idées et capable de les mettre en œuvre. Grand personnage apparemment distant, on peut penser qu’au fond de lui résidait une émouvante humilité.

Du fait d’avoir participé à la libération de Paris et d’avoir combattu dans la 1re armée française – une de ses actions lui avait valu la croix de guerre –, il demeurait également le dernier homme politique à avoir pris une part active à la Seconde Guerre mondiale. Il constitue le lien remarquable entre le monde devenu ancien, la modernité qu’il appelait de ses vœux et qu’il a contribué à créer et notre postmodernité, qui le décevait beaucoup.

Son parcours se découvre brillant, créatif, prodigieux, à donner le vertige. Après un double baccalauréat en philosophie et en mathématiques à seize ans, Louis-le-Grand et Polytechnique, il devient inspecteur des finances, député à trente ans, ministre des Finances à trente-six ans, président de la République à quarante-huit ans. Qu’il ait persisté dans le service du pays après sa défaite inattendue de 1981, en redevenant député puis député européen, en assurant la présidence du conseil régional d’Auvergne et celle de l’U.D.F. et en siégeant au Conseil constitutionnel – tout cela témoigne d’un engagement passant outre à la frustration et, lorsqu’un retour à la fonction suprême n’était plus envisageable, du désir de rester utile, insoucieux de son intérêt personnel.

Le nombre impressionnant des innovations réalisées sous sa présidence ne peut que nous éblouir. Les plus célèbres donnent le ton de toute son action politique. On comprend pourquoi, au Royaume-Uni, le gouvernement travailliste d’Harold Wilson avait légalisé l’interruption volontaire de grossesse et baissé l’âge de la majorité à dix-huit ans : ses convictions servaient avec bonheur ses intérêts, les deux lois lui assurant l’élargissement de son électorat. Valéry Giscard d’Estaing, en montrant que la gauche n’avait pas plus le monopole des réformes que celui du cœur, savait en revanche que la loi sur l’avortement, défendue avec courage au parlement par Simone Veil, lui ferait perdre des voix à droite, et que les jeunes nouvellement majeurs voteraient pour la plupart contre lui et contre son gouvernement. En affirmant plus tard dans une interview à la télévision : « Il fallait que je le fasse, il m’était impossible d’agir autrement », il fixa, avec une réelle grandeur, la règle d’or de tout homme d’État.

Il entendait clairement les demandes des femmes, tout en regrettant l’extrémisme des « exaltées ». La nomination de Françoise Giroud (qui avait pourtant appelé à voter pour François Mitterrand) comme secrétaire d’État chargée de la Condition féminine marqua sa détermination de permettre aux femmes de faire bénéficier le pays de leurs talents, avec la conviction qu’en France les femmes sont supérieures aux hommes. C’est également durant sa présidence que la loi définit pour la première fois le crime de viol et que fut votée une loi sur le divorce par consentement mutuel. Ses réformes, judicieuses et solides, demeurent, et nous vivons tous dans un monde giscardien sans nous en rendre compte. Généralisation de la sécurité sociale ; nouveau statut de Paris, avec un maire aux attributions importantes ; démantèlement de l’O.R.T.F. en vue de la quasi-indépendance des radios et des télévisions, avec la création de Radio France, de TF1, Antenne 2 et FR3 ; développement de l’énergie nucléaire après le double choc pétrolier ; investissement dans les technologies de pointe, Concorde, train à grande vitesse et fusée Ariane ; création de la Cité des sciences et de l’industrie ; transformation de la gare d’Orsay en musée – toutes ces initiatives, dont plusieurs avaient pour ambition de faire entrer la France dans le monde moderne, constituent pour nous la réalité quotidienne.

Une de ses réformes, la séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale imitée du parlement de Londres, montre son anglophilie et son ouverture à une autre tradition politique. En ouvrant la saisine du Conseil constitutionnel à une minorité parlementaire et en donnant ainsi un droit nouveau à l’opposition, il allait dans le même sens et signalait son aspiration à une vie politique apaisée et généreuse.

Son rôle dans l’histoire s’étendait bien au-delà de nos frontières. C’était un grand Européen, selon le nouveau sens que prend ce terme depuis quelques décennies. Il créa avec son ami Helmut Schmidt le Conseil européen puis le Système monétaire européen, avec l’écu qui ouvrit la voie à la monnaie unique, à l’euro. Il plaida avec succès en faveur de l’élection au suffrage universel du Parlement européen, dont sa candidate, Simone Veil, devint la première présidente. En travaillant avec Helmut Schmidt, membre du S.P.D., il dépassa de nouveau les clivages des partis et permit surtout à l’amitié franco-allemande de s’épanouir au sein de l’Union européenne. Bien plus tard, son rôle majeur dans l’Union le désigna comme président de la Convention sur l’avenir de l’Europe qui, inspirée par la Convention de Philadelphie, atelier de la Constitution des États-Unis, préparait un projet de Constitution européenne. À son grand regret, ce projet fut rejeté. Plus tard encore, dans un roman, il fit dire à son alter ego : « J’ai été déçu […]. Il m’a semblé que les institutions européennes étaient embarquées dans une lutte pour le pouvoir, et qu’elles ne répondaient plus aux désirs des citoyens. » Il s’attristait aussi du départ du Royaume-Uni, qui le rendait surtout perplexe. Pendant le déroulement des négociations, il s’approcha plusieurs fois de moi avant le début de nos séances en me demandant, d’un air soucieux : « Que pensez-vous du Brexit ?... Des dernières discussions ? »

Comme il est facile d’oublier, tant l’Union européenne nous est familière, le rôle de Valéry Giscard d’Estaing dans son essor, nous ne nous rappelons pas toujours, en suivant les réunions du G7 et du G20, que c’est grâce à sa création du G5 qu’elles existent. Elles témoignent éloquemment de son importance sur le plan international.

Tout cet élan réformateur extraordinaire se nourrissait d’une philosophie politique et d’une éthique. La lecture tardive des Réflexions sur la Révolution de France, d’Edmund Burke, confirma et précisa ses propres réflexions sur l’idée de la liberté en France, sur la nostalgie de la Révolution, et sur la difficulté d’associer progrès et continuité. Il établit une différence entre la liberté conçue comme facteur d’organisation de la société et la liberté individuelle considérée avant tout comme la possibilité de défendre ses droits, de protéger ses intérêts, d’affirmer son point de vue. Il voyait que l’idée de la liberté dans sa dimension sociale, qui est celle de la Grande-Bretagne et des États-Unis, animait également les Constituants français, pour qui la liberté permettait de participer aux décisions intéressant la communauté. La dérive de la liberté proprement démocratique vers la liberté de l’individu face à l’autorité conduit à percevoir la loi, non pas comme un produit de la liberté mais comme un décret du pouvoir, d’où la culture de la protestation violente contre les décisions qui contrarient les intérêts personnels. Une telle attitude s’expliquerait par la soumission des Français pendant huit siècles à un pouvoir absolu ; elle n’en affaiblit pas moins le fonctionnement démocratique des institutions.

La lecture de Burke, grand défenseur des libertés, y compris de celles des Américains face à l’Angleterre, mais adversaire acharné du bouleversement que fut la Révolution française, permit aussi à notre ancien Président d’aiguiser sa réflexion sur la « table rase » révolutionnaire. L’échec du mouvement réformiste au profit du grand spectacle de la Révolution, puis la tentation, même temporaire, d’une démocratie despotique ont ancré dans l’imagination nationale le rêve d’une destruction, aussi complète que possible, comme l’indispensable prélude aux réformes. Et même le fantasme envoûtant de l’apparition d’un monde nouveau. Une telle vision écarte la possibilité d’un changement dans la continuité – modèle du parti conservateur au Royaume-Uni, dont Burke est le fondateur philosophique, mais héritage, pour Valéry Giscard d’Estaing, de l’orléanisme –, et rend impossible l’instauration tant désirée d’une société libérale avancée, d’une « démocratie forte et paisible ». Les retombées continues de la Révolution, qui ne cessent de dresser les Français les uns contre les autres, nous font osciller, écrit-il, depuis deux cents ans, « entre un conservatisme obstiné, plus têtu que généreux, et des pulsions révolutionnaires ». Le problème devient encore plus difficile à résoudre, a-t-il ajouté depuis, à cause d’une opinion publique sous l’empire des minorités – fléau nullement particulier à la France – et de réseaux sociaux qui usurpent, eux aussi, la voix des citoyens.

Cette philosophie politique se doublait d’une épistémologie, d’une idée de la connaissance qui peut surprendre. Il se plaignait, chez ses compatriotes, de ce qu’il appelait « le refus du réel », le manque de goût pour une étude attentive des données avant toute prise de position. Il pensait même qu’ils étaient peu doués pour reconnaître les faits, comme s’ils voulaient les plier préalablement à leur raisonnement. Que son analyse des Français soit juste ou non, il voulait les éloigner de l’idéologie, qui résulte d’un rationalisme ou d’un schéma intellectuel aveugle au réel (ou d’une irrationalité émotive), en préconisant cet examen patient d’une réalité indépendante des dogmes qui fonde le progressisme conservateur. Il était persuadé, néanmoins, que si le modèle de la France est le « chahut », sa fibre intime est « raisonnable ».

Toute l’action de Valéry Giscard d’Estaing s’appuyait en effet sur la morale et sur la recherche d’une sagesse. Dans son discours sur la Vertu qu’il prononça sous la Coupole en 2014, discours riche en pensée, en humour et en clins d’œil, il réfléchit en chrétien sur le fait que le roi David demande à Dieu de le rendre capable de gouverner et de discerner le bien du mal, et que dans la langue chinoise classique un seul mot, Li, exprime à la fois la vertu et la force du pouvoir. Il en conclut que la vraie vertu au pouvoir est de placer le bien public au-dessus de ce qu’il appelle « le tumulte des revendications particulières ». Ce qui compte avant tout pour un pays, ce n’est pas la vertu du gouverneur lui-même, qui peut être vertueux et incapable ou vicieux et efficace, mais, avec les qualités morales du courage et de l’ouverture, la compétence, la capacité d’analyser avec justesse et d’agir en conséquence.

Il citait souvent Confucius, en cherchant loin de nos rives une sagesse universelle. Il laissait voir dans ses divers ouvrages, par de petites touches, une quête attentive. Par exemple, en notant la méfiance de Burke, qu’il appelle confucéenne, « pour tous les raisonnements qui ne sont pas inspirés par un attachement, une affection, pour ce qui est proche et cher », ou en notant aussi, à propos de Léopold Sédar Senghor dont il fit l’éloge dans son discours de réception, que pour la langue mandingue le « monde invisible n’est pas composé d’idées abstraites, mais constitue un prolongement concret du monde visible ». Polytechnicien au raisonnement rigoureux et brillant, il était cependant à la recherche d’autres manières de sentir et de penser.

Et le secret de sa réflexion et de son action semble avoir été une grande humilité. À la fin de son livre Les Français. Réflexions sur le destin d’un peuple, il s’imagine assis à la terrasse d’un café parisien avec Edmund Burke. Une étudiante qui passe dans la rue, non seulement ne reconnaît pas l’ancien président de la République, mais le prend pour Burke. Détrompée, elle s’extasie devant le vrai Burke, ravie d’avoir son autographe. VGE devient, pour ainsi dire, transparent. Dans le roman publié peu avant sa mort, Loin du bruit du monde, le personnage principal, ancien président du Sénat et porte-parole, ou plutôt porte-vie, de son auteur, part incognito en Afrique afin de fuir le vacarme des dissensions politiques et de disparaître. Il écoute « des chants d’un autre monde », qui n’est pas seulement l’Afrique avec sa musique étrangère à la nôtre, et quand les chanteurs s’éloignent dans la nuit il ne les entend pas disparaître car il s’endort. Il s’endort aux sons d’une musique de l’ailleurs comme s’il mourait pour se réveiller dans cet autre univers. Il s’installe enfin dans un « mystérieux domaine » aussi évocateur d’autre chose que les chants, et, tué par un éléphant, il réalise son rêve de disparaître tout à fait. Cet effacement de la personne, chez l’homme mondialement connu qu’est Valéry Giscard d’Estaing, offre une leçon d’humilité à tous les talentueux désireux de bien faire.

Réunis pour la première fois après sa mort, nous tournons en effet nos pensées vers l’homme et vers sa présence parmi nous. Il nous faisait généreusement bénéficier de son expérience et de son savoir, surtout par ses exposés en séance. Celui, récent, sur le changement d’heure, d’une haute et étonnante technicité, ou celui, à la fois savant et passionné, sur l’avenir de l’Europe. Nous n’oubliions pas qu’il avait été chef de l’État – le premier qui, de notre protecteur, voulait devenir notre confrère – mais, dès son élection, il a su trouver un ton plaisant teinté d’humour, en déclarant : « À mon âge, l’immortalité est devenue une valeur refuge. » Nous avons tous en mémoire, sans doute, des moments amusants égayant les jeudis après-midi que nous passions ensemble. Le membre le plus illustre de notre Compagnie portait très naturellement parmi nous sa stature éminente, nous regardant avec ses yeux de sage chinois, affable et impatient de nous écouter. Depuis qu’il n’est plus là, je découvre combien d’affection j’avais pour lui.

Notre silence traduira notre hommage et notre chagrin.

[1] Décédé le 2 décembre 2020 à Authon.