Dire, ne pas dire

Le maquereau et le maçon ; le maquilleur et le maquignon

Le 05 octobre 2017

Bonheurs & surprises

Il est des professions que la langue réunit parce qu’elles sont exercées par la même personne : plombier-zingueur, boucher-charcutier, menuisier-charpentier, tourneur-fraiseur, sans oublier l’ancienne corporation des chirurgiens-barbiers. Mais que l’on sache, les métiers de maquereau et de maçon n’ont jamais été ainsi accolés, alors qu’ils ont quelque titre à l’être.

Voyons d’abord notre maquereau. L’étymologie populaire l’a rattaché au poisson homonyme, parce que ce dernier rapprocherait les harengs mâles des harengs femelles, avec lesquels il parcourt les océans. D’autres ont cru que le proxénète avait donné son nom au poisson, puisque, quand il apparaît dans le théâtre antique, le maquereau, ou leno comme l’appellent les Romains, est reconnaissable à sa tunique bariolée, tandis que notre poisson est identifiable par les taches dont il est couvert. D’ailleurs, pour Bescherelle, le nom du poisson vient de macula, « tache », et celui du proxénète de Mercurius, « le dieu Mercure », parce que celui-ci se livrait à ce « mauvais commerce ». L’étymologie est fausse, mais l’intuition est bonne. En ce sens maquereau remonte en effet au moyen néerlandais maken, « faire », par l’intermédiaire d’une forme makeln, « faire commerce de, trafiquer », ce qui explique qu’étymologiquement parlant, le maquereau et le maquignon soient cousins.

Quant au nom maquilleur, désignant aujourd’hui une personne qui fait profession de maquiller les artistes, les acteurs, etc., il s’est d’abord rencontré dans notre langue avec le sens de « bateau spécialisé pour la pêche aux maquereaux ». Les facétieux hasards de l’étymologie font que les noms de notre maquilleur et du maquereau sont également liés. Maquilleur vient en effet, par l’intermédiaire de maquiller, de l’ancien verbe picard, maquier, « faire », lui-même issu du moyen néerlandais maken, vu plus haut. Et si besoin était, l’anglais make up, « maquillage », nous rappellerait la parenté entre ces termes.

Passons maintenant à notre maçon : ce nom est lié par l’étymologie aux noms de métiers vus plus haut. Bescherelle pensait que son nom venait du latin mansio, « demeure », à l’origine de « maison ». L’étymologie est inexacte, bien que le rapport de l’un à l’autre semblât évident. On a cru, à une époque qu’il fallait rattacher maçon à l’allemand Metz, « tailleur de pierres » ; le philologue allemand Diez y voit une parenté avec le latin marcus, « marteau ». Mais maçon est issu du latin médiéval macio. Celui-ci est issu du francique *makjo, de même sens et dérivé de *makon, « faire ». Un verbe apparenté, bien sûr, à l’anglais to make, à l’allemand machen et au néerlandais maken et grâce auquel nous pouvons réunir nos maquereau, maquilleur, maquignon et maçon.

Poursuivons avec ce dernier. Bien que l’on sache, au moins depuis le xviie siècle et les premières versions des Trois Petits Cochons, qu’être un peu versé dans la maçonnerie peut se révéler fort utile et que l’on sache également que « c’est au pied du mur que l’on voit le maçon », les membres de cette honorable profession ont longtemps été considérés comme des artisans grossiers, bons à accomplir de rudes travaux, mais manquant particulièrement de finesse. On lit ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « On dit proverbialement de quelque ouvrier qui travaille grossierement, Que c’est un Maçon, un vray Maçon. Ce n’est pas un Tailleur, ce n’est pas un Cordonnier, c’est un vray Maçon. » Dans son Dictionnaire, Féraud nous apprend qu’« On traite les compilateurs de maçons ». Cette réputation de lourdaud malhabile n’a pas entièrement disparu, puisqu’aujourd’hui encore, au rugby, on dit « une passe de maçon » pour qualifier une mauvaise passe, toute en force et sans finesse, difficile à recevoir pour celui à qui elle est destinée.

L’académicien Nicolas Boileau fut un des premiers à réhabiliter ces nobles artisans, en montrant qu’il n’est point de sot métier. Dans son Art poétique, il écrit au sujet de Claude Perrault, le frère du conteur, qui, de mauvais médecin devint un très bon architecte :

Son exemple est pour nous un prétexte excellent.

Soyez plutôt maçon, si c’est votre talent,

Ouvrier estimé dans un art nécessaire,

Qu’écrivain du commun et poëte vulgaire.

Ce conseil de Boileau, son confrère Sedaine le fit sien en le bouleversant. Un autre académicien, Jules Janin, nous explique ce qu’il en fut :

« Sedaine avait commencé par être un tailleur de pierre avant d’être un poëte dramatique… Sedaine, prenant au rebours le précepte de Boileau pour les mauvais poëtes : Soyez plutôt maçon ! se dit un beau jour : Soyons plutôt poëte ! Il fut poëte, et si bien qu’il finit par franchir, comme membre de l’Académie française, ce même seuil qu’il avait taillé dans la pierre. »