Le bouffon

Le 01 février 2018

Danièle SALLENAVE

bloc-notes du mois de février 2018

 

Nous sommes souvent irrités par ce que nous ne comprenons pas, comme l’invention ou l’usage d’un mot remettant en question nos principes et nos valeurs les plus solides.

Par exemple lorsque nous constatons que dans les collèges, surtout dans les quartiers dits « difficiles », le bon élève est rejeté, méprisé, catégorisé par un qualificatif jugé infâmant, et qui l’exclut de la communauté scolaire : le terme de « bouffon ».

Le « bouffon » est-il la version moderne du « lèche-bottes » d’autrefois (pour ne pas parler plus crûment), le « fayot » des anciens lycées, prêt à tout pour s’attirer les bonnes grâces du maître ? Oui, mais l’accusation s’est aggravée : car le bouffon a un synonyme, « l’intello ». À travers ce dernier, ce que la communauté scolaire rejette, c’est la connaissance, la discipline, la volonté de s’instruire et de se former. Balayées, méprisées, traitées comme rien. Du coup, on s’indigne, on accuse l’évolution des temps, la modernité, qui excuse et encourage toutes les attitudes négatives, subversives, et en particulier le mépris ou le rejet de ce que nous avons de plus sacré, l’école, le savoir.

Mais qui est ce « bouffon », ici redécouvert par des collégiens souvent peu amateurs d’histoire ?

Le bouffon désignait autrefois une fonction très importante à la cour, d’un roi ou d’un seigneur : faire rire, distraire, par ses attitudes, par son langage. Et davantage : le bouffon du roi ou du seigneur est le vecteur d’une dérision, qui vise explicitement le pouvoir, et celui qui l’incarne. Il a le droit de se moquer de tout sans risque ; tout autre que lui serait sévèrement châtié. Il a ses figures célèbres, comme celle des deux Triboulet. Le premier, moins connu, fut le bouffon du roi René d’Anjou, chef de troupe, comédien, auteur de La Farce de Maître Pathelin. Le second est celui de François Ier, immortalisé par Victor Hugo. Le roi lui ayant demandé, après une incartade, comment il souhaitait mourir, Triboulet lui répond : « Bon sire, par sainte Nitouche et saint Pansard, patrons de la folie, je demande à mourir de vieillesse. »

Il est possible que le mot de bouffon, ou on reconnaît l’italien buffa, reproduise le bruit que font des joues qui se dégonflent brutalement, bruit scatologique et presque obscène. Plus contestable, le renvoi aux « bouphonies » grecques, obscur sacrifice propitiatoire d’un bœuf de labour, qu’exécute un prêtre obligé ensuite à s’exiler. C’est, dans tous les cas, une dialectique interne à l’ordre, politique, social, moral, religieux : un renversement/rétablissement, dont Mikhaïl Bakhtine a bien montré la nécessité en désignant le carnaval comme un « monde à l’envers » où, dans le grotesque et la subversion, le peuple expérimente la libération des contraintes quotidiennes.

Objet de toutes les dérisions, le « bouffon » d’aujourd’hui semble donc n’avoir que peu de rapports avec le Roi des Fous des sociétés médiévales. Création indirecte de la « massification scolaire », il est apparu dans les écoles au tournant des années 90. Pendant longtemps, l’école primaire était l’école destinée à tous, l’enseignement secondaire n’accueillant pour l’essentiel que les enfants de milieux favorisés, les enfants des classes populaires rejoignant précocement la vie active. Avec la création du collège unique, il apparaît clairement que le fossé social se double d’un fossé culturel. Or l’ouverture à tous de l’enseignement post-primaire n’a pas tenu ses promesses. L’école n’a pas su mettre au service de ces nouveaux venus les forces qu’elle avait déployées, à la fin du xixe, pour faire vivre l’école obligatoire de Jules Ferry. Elle produit des « décrocheurs », redoublant ainsi l’exclusion liée à leur origine sociale. L’école leur renvoyant d’eux-mêmes une image négative, « ils tentent de le compenser en remettant en cause le modèle du bon élève et en rejetant les valeurs et les normes scolaires », dit le sociologue Joël Zaffran. Et « l’intello » alors ? Il fait couple avec le bouffon. Seule l’origine sociale les distingue. L’intello, c'est un petit bourgeois, qui ne maîtrise pas les codes de la rue. Le bouffon, lui, est issu des quartiers de relégation mais il a pris le parti de l’école (étude menée par Bordeaux II).

Le bouffon n’est plus celui qui fait rire, distrait, et subvertit. Tout au contraire, c’est de lui qu’on se moque. On rit non pas avec lui, mais à ses dépens. Mais, dans le renversement des situations, il joue finalement, et malgré lui, le même rôle que son ancêtre médiéval. Dans les deux cas, sorties plaisantes du bouffon de cour ou rejet du « fayot », les fondements et la légitimité de l’autorité se voient ébranlés. Le « bon élève » en souffre, ce qui est terriblement injuste. Mais, sur le fond, l’école doit prendre sa part de responsabilité dans les comportements de refus qui la visent. L’école d’aujourd’hui a voulu en finir avec l’école d’hier, qu’elle jugeait, non sans raison, trop élitiste. Mais de réforme en réforme, elle n’est toujours pas mieux acceptée. C’est donc la preuve qu’elle a échoué à conquérir de nouveaux publics, et à faire reconnaître sa légitimité. Elle y parviendrait certainement mieux, si elle se montrait capable d’assurer à tous également les mêmes bases de savoir, de raisonnement, de connaissances, grâce auxquelles chacun peut espérer orienter ses choix et construire librement sa vie.