Hommage prononcé en séance lors du décès de M. Yves Pouliquen

Le 13 février 2020

Jean-Luc MARION

HOMMAGE

À

M. Yves POULIQUEN

prononcé par

M. Jean-Luc MARION
Directeur en exercice

dans la séance du jeudi 13 février 2020

 

______

 

Mesdames, Messieurs,

 

Dans la nuit du 4 au 5 février, notre confrère et notre ami, Yves Pouliquen, qui nous paraissait toujours un jeune homme de quatre-vingt-neuf ans, est mort. Il tenait un tel rôle parmi nous que nous ne pourrons jamais l’oublier, d’autant que nous aurons une immense difficulté à en assumer l’absence et l’héritage.

Bien que né à Mortain en 1931 et élève au lycée d’Avranches, ce fut un pur Breton, appartenant au village de Guimiliau, comme le rappelait fermement Michel Mohrt quand il le reçut sous la Coupole. Breton de sang et de cœur, il fut un élève exemplaire de l’école de la République. Il n’avait pas vingt-cinq ans qu’il était déjà interne des Hôpitaux de Paris ; il fut docteur en ophtalmologie à trente ans à peine, professeur agrégé à trente-sept ans ! Finalement, il succéda au professeur Guy Offret à la tête du service de l’Hôtel-Dieu (1980-1996) et devint simultanément le directeur de l’unité de recherche en ophtalmologie de l’INSERM (1979-1998). S’accomplit dès lors une carrière prestigieuse de chercheur, de praticien et d’enseignant, qui le conduisit aussi à présider l’Organisation pour la prévention de la cécité (1997-2010) et la Banque française des yeux (1985-1998). Ce qui aboutit, comme il était normal, à une reconnaissance internationale, marquée par les distinctions scientifiques les plus prestigieuses (Oxford. Harvard, Los Angeles, Atlanta, Paris, etc.).

Son affaire, car il en fit presque une affaire personnelle, fut de contribuer à la révolution permanente de la médecine, de la décrire, de la comprendre et de la faire comprendre : car la chirurgie de l’œil, à commencer par l’opération de la cataracte et la greffe de la cornée, connut après la Seconde Guerre un développement extraordinaire : elle passa du statut d’opération toute manuelle et surtout empirique, directement dépendante du geste et du regard du chirurgien, à la technicité croissante des instruments et à la découverte de la complexité des tissus. De cette évolution rapide, Yves Pouliquen fut l’un des grands artisans par ses publications strictement scientifiques (La Transparence de la cornée, 1967 ; Les Homogreffes de la cornée, 1973 ; Les Lentilles souples, 1974, etc.). Il en fut aussi non seulement le divulgateur, mais le penseur émerveillé et pourtant lucide dans des ouvrages plus accessibles, précisément parce que aussi instruits : La Cataracte en 1990, La Transparence de l’œil en 1992 et L’Œil dévoilé, l’œil guéri en 2018, qui ont rang désormais de classiques, l’ont fait très vite connaître et reconnaître comme le théoricien de la clinique, mais surtout comme un penseur et un juge de cette pratique. On se souvient de sa dernière opération à l’Hôtel-Dieu, filmée par Alain Cavalier (qui devait, il y a un an, filmer aussi la maison des souvenirs de son épouse, sa très chère Jacquotte). On se souvient aussi de son investissement énergique dans des campagnes de thérapeutique des yeux au Maroc, en Afrique saharienne et sub-saharienne, initiative qui essaima jusqu’au Japon. Le prix de la Fondation Hassan II a consacré son activité dans la prévention de la cécité au Maroc (2000).

Ce parcours et cette excellence aboutirent, après une médaille de l’Académie française (1992) et le Prix mondial Cino Del Duca (1994), à son élection dans notre Compagnie en 2001, au 35e fauteuil, celui de Louis Leprince-Ringuet, le faisant le médecin de l’Académie dans la grande tradition d’Henri Mondor, Jean Bernard et Jean Delay. Par son assiduité aux commissions administrative et des affaires sociales, par ses nombreux discours et travaux académiques, par son appartenance à l’Académie du royaume du Maroc et surtout par sa contribution aux travaux du Dictionnaire (dont il rénova le site en ligne, dont il entreprit de numériser pour les rendre accessibles toutes les éditions depuis 1694) et par la direction des savoureux volumes Dire, ne pas dire, il en devint l’un des piliers. Nous le supposions inébranlable et nous nous en remettions bien facilement à lui. Que deviendrons-nous sans lui désormais ?

Mais il y a plus. Cavalier émérite (le contrôle des gestes encore ?) et aquarelliste confirmé (l’œil du peintre guidant celui de l’ophtalmologiste ?), Yves Pouliquen, quand il assuma la présidence de la Fondation Singer-Polignac, en fit un des centres de la vie musicale française et l’hôte de colloques scientifiques internationaux (allant même jusqu’à y accueillir la philosophie). Rien d’humain ne lui était étranger, parce que, surtout lorsqu’il suivait avec passion les avancées techniques de la chirurgie oculaire, il n’en restait pas moins convaincu qu’en dernière instance toute intervention médicale repose sur la relation de confiance et de sympathie profondes entre le patient et le médecin (qu’on lise Lunettes ou laser ? Choisir sa vision, 2011) ; et ceci sans exception, qu’il s’agisse d’un dictateur (Le Médecin et le Dictateur, 2008) ou des plus déshérités. On ne s’étonnera donc pas que ce médecin, positiviste par souci épistémologique et matérialiste par méthode, ait été fasciné par l’histoire des Lumières et de leurs effets. D’abord, il retraça la carrière d’un des premiers ophtalmologiste, Daviel (Un oculiste au temps des lumières : Jacques Daviel, 1693-1762, 1999) ; puis, celle d’un médecin de l’Académie (au 1er fauteuil), avec Félix Vicq d’Azyr. Les Lumières et la Révolution (2009) ; et encore, celle d’un des théoriciens du libéralisme pris dans la tourmente de l’histoire, Cabanis (Cabanis, idéologue. De Mirabeau à Bonaparte, 2013). Les Lumières, certes, mais lesquelles ? L’inquiétude sur cet idéal se fait sentir nettement dans son dernier ouvrage, Les Immortels et la Révolution (2019), méditation sur la mort des académiciens, sur la mort en politique et finalement sur la mort tout court. Notre confrère fut un philosophe sans le dire, mais en le sachant très bien. D’ailleurs, ai-je appris il y a quelques jours, son ultime publication, qui sera posthume, reprend une communication sur « Descartes et l’œil, théorie et autopsie », qu’il donna dans un colloque du Centre d’études cartésiennes, en Sorbonne, il y a deux ans.

Philosophe, certes, quand, dans un roman entier, Les Yeux de l’autre (1995), il nous fait sentir les enjeux de la vue perdue, retrouvée par la greffe de la cornée. Car il s’agit, pour le chirurgien, d’opérer comme un miracle, non seulement de soigner un corps défaillant, mais de lui ré-ouvrir le monde entier. Le geste chirurgical reste, aujourd’hui comme dans l’Antiquité, un geste sacerdotal.

Cette profonde humanité, j’en ai été, par une rencontre parfaitement inattendue, le témoin ému. Permettez-moi de vous en faire la confidence. Quand, lors de mon élection, en 2008, vint me féliciter un de mes anciens étudiants – un étudiant très particulier puisque quasi-aveugle et qui néanmoins fut élève de l’École normale supérieure, devint agrégé de philosophie, puis, sous ma direction, docteur et professeur habilité en histoire de la philosophie moderne, et occupe désormais une chaire à l’université de Rennes, sans doute l’un des premiers non-voyants, sinon le seul, a avoir réussi ce cursus honorum parfait. Or il m’apprit qu’il avait été opéré, malheureusement sans guérison, puis régulièrement soigné par Yves Pouliquen de 1972 à 2016. Quand nous avons distingué Jean-Christophe Bardout d’un prix de philosophie, en 2014, je ne sais qui était, du lauréat ou de notre confrère, le plus fier et le plus ému. Quant à moi, j’étais admiratif à double titre.

Un mot encore. Yves Pouliquen se disait par méthode positiviste et matérialiste, breton du côté de Renan plus que de Chateaubriand. Nous eûmes donc, d’emblée et sans cesse, des discussions, de plus en plus cordiales et heureuses, sur l’âme, la mort et l’au-delà, avec parfois de surprenants accords. Ce qui me conduit, aujourd’hui, à réviser la distinction banale entre ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas. J’y ajoute la classe de ceux qui croient qu’ils n’y croient pas (ou qui ne croient pas qu’ils y croient). Il s’agit sans doute, pour reprendre la formule tirée du rituel catholique du Memento mortuorum, de ceux, « ...dont Dieu seul connaît la droiture ». Dieu seul ? Mais nous aussi l’avons connue et nous pouvons en témoigner. Et nous savons bien que là où reposent les justes, ce juste par excellence, notre confrère Yves Pouliquen, demeure aussi.

Aussi l’honorons-nous de notre silence.