Dire, ne pas dire

Éloge de l’alphabet

Le 01 décembre 2016

Bloc-notes


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Éloge de l’alphabet.

Je voudrais faire, ici, un éloge de l’alphabet. Je ne parle pas de littérature, mais du simple fait de pouvoir exprimer des sentiments personnels en jouant avec ces vingt-six lucioles qui éclairent la page parfois ingrate. On n’a aucune idée de la puissance de ces lettres en apparence si fragiles et si discrètes qu’on ne se soucie plus de leur existence après un apprentissage pourtant dur. Elles nous consolent des malheurs du monde, nous allègent parfois de ces angoisses qui se transforment en cauchemars, car il suffit de se réveiller en sueur au milieu de la nuit pour griffonner une liste de choses à faire le lendemain pour se sentir immédiatement soulagé. On n’a qu’à penser que depuis des millénaires ces lettres de l’alphabet, dont le nombre et la forme varient selon les régions du monde, racontent nos émotions, traduisent nos pensées, nous permettent d’exprimer à distance des sentiments que nous n’oserions pas formuler en présence de l’autre. Mieux encore, ces lettres imposent un silence gorgé de fraîcheur dans ce monde parfois si bruyant. On n’a qu’à imaginer le vacarme assourdissant qu’on entendrait si, en ce moment même, un bon nombre de gens n’étaient en train d’écrire ou de lire. Deux opérations qui exigent un silence fécond ou fructueux, c’est selon. Ces lettres nous sont utiles dans notre vie quotidienne et nous pouvons les contraindre à des tâches dégradantes où les mots sont tronqués et les phrases vides de tout sens, elles seront toujours pimpantes comme des fleurs du matin. Même quand il y a des fautes à chaque mot dans une phrase, la lettre reste intouchable. Ces petites lettres de l’alphabet sont plus indémodables qu’une robe du soir. La première fois que je les ai vues autrement que sur une page de livre ou au tableau noir de ma première année d’école, c’était sur le visage ridé de ma grand-mère. Je prenais plaisir à les retrouver en m’approchant au plus près. Ces petites rides en se croisant forment des lettres finement ciselées. Certaines en majuscule comme le A ou le E, d’autres en majuscule et minuscule comme le V, le X ou le T. Le W était rare, mais je l’ai repéré sur sa nuque. Jamais visage n’a été lu aussi attentivement. Moi qui passe ma vie à lire et à écrire, il m’arrive de voir, sur une page, apparaître le visage si doux de ma grand-mère qu’il me pousse à manipuler les lettres avec douceur. Alors me monte au nez l’odeur du café qu’elle buvait pendant que je menais ces miraculeuses chasses à l’alphabet.

Je n’ai jamais pu dissocier la lecture de l’écriture, ni le voyage qu’elles facilitent. On lit pour quitter le monde dans lequel on se trouve et on fait de même en écrivant. Ce nouveau lieu fait partie des rares endroits du monde où l’on n’exige ni passeport ni visa pour y vivre. C’est un lieu universel qui n’appartient qu’aux lecteurs et aux écrivains, c’est-à-dire à ceux qui sont capables de suivre une idée ou un inconnu sans s’inquiéter du temps qu’il fait ni de la destination finale. Ceux qui ne savent pas lire, mais qui aiment rêver, se nourrissent de ces contes populaires qui sont parfois plus puissants que le texte écrit, car polis par les voix qui les ont portés jusqu’à nous. De toute façon ces récits du soir ne sont pas différents des romans qu’on trouve dans les librairies.

Pour écrire ce discours j’ai tenté de remonter, comme un saumon le fait, jusqu’à la source originelle, les premières saveurs de l’écriture. C’était des lettres d’amour. Il faut deux choses pour écrire : une urgence et un secret. L’amour, le plus fort des sentiments, reste aussi le plus interdit dans une grande partie du monde. De plus l’expression de l’amour refuse les nuances. Il faut aller aux mots les plus purs, les plus nus. Plus la lettre est belle moins elle porte, car tout ce qu’on veut entendre de l’autre c’est Je t’aime. Si l’on pouvait écrire un livre qui porte en son sein un tel feu on serait poète. C’est si vrai que nos premières lettres d’amour sont souvent des lettres copiées de ces poètes. Je n’arrive pas à me rappeler quand j’ai quitté le visage de l’être aimé pour observer le paysage autour de moi. Tous ces gens qui m’entouraient et que je n’avais pas remarqués tant mon obsession de Vava était totale. Des tantes, des cousins, des voisins, et même des inconnus, semblent du brouillard de l’indifférence. Je les voyais enfin, et j’ai voulu tout de suite les croquer. Tant de caractères différents. Quelle profusion pour le jeune peintre d’Alphabetville. Aujourd’hui encore la balance n’a pas changé : d’un côté le visage l’être aimé et de l’autre le reste du monde. Qui pèsera plus lourd ? Seules les minuscules lettres de l’alphabet connaissent la fin de l’histoire. Elles continuent à frétiller en cherchant à former des mots, des phrases, des pages et des livres que nous nous évertuons d’écrire ou de lire.

 

Dany Laferrière
de l’Académie française