Dire, ne pas dire

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Compote, confiture, gelée, marmelade

Le 2 avril 2026

Nuancier des mots

Tous ces mots désignent des préparations culinaires qui permettent de conserver, durant une longue période, des aliments, ordinairement des fruits, que l’on a cuits. Le plus employé est sans doute confiture, une préparation à base de fruits coupés ou entiers que l’on fait cuire longtemps avec du sucre. On distinguait jadis les confitures liquides des confitures sèches, desquelles toute l’eau contenue dans les fruits avait disparu et que l’on appelle aujourd’hui fruits confits. Par extension, on donnait aussi ce nom de confiture à quelque aliment délicieux qui a l’aspect des confitures, puis à ce qui était agréable et procurait un vif plaisir. Ainsi, dans Le Lys dans la vallée, Félix de Vandenesse, présente les rillons, qui sont, il est vrai, des morceaux de porc confits, comme une brune confiture et, dans Les Paradis artificiels, Baudelaire désigne le haschich par la locution confiture verte. Et qui observe l’expression proverbiale tirée de l’évangile de saint Matthieu (7, 6), Neque mittatis margaritas vestras ante porcos, « Ne jetez pas vos perles aux cochons », constate que, si les cochons sont restés, dans l’usage actuel les perles sont parfois remplacées par de la confiture, comme en témoigne l’expression populaire C’est donner de la confiture à des cochons. On notera aussi que dans son Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne, Nicot écrit joliment que La confiture d’amitié gist en meurs douces, et benings et doux langages tandis que dans ses Cartes postales Henry J.-M. Levet parle de confitures de crimes. Rappelons aussi que, d’une personne prise en flagrant délit parce qu’elle n’a pas su résister à quelque tentation, on dit qu’elle est prise les doigts dans la confiture (ou dans le pot de confiture). Pour conclure avec ce mets, citons Gide dans Les Nourritures terrestres : « Mais des fruits – des fruits – Nathanaël, que dirai-je ?/ […] Il y en a que l’on confit dans de la glace / Sucrée avec un peu de liqueur dedans. / […] Il y en a dont on ferait des confitures / Rien qu’à les laisser cuire au soleil. »

Le mot gelée, quant à lui, s’est d’abord appliqué à un suc de viande ou d’une autre substance animale, qui a pris de la consistance en se refroidissant. Par analogie, on a aussi donné ce nom à un jus ou à un suc de fruit, mêlé à du sucre et généralement cuit, et qui se solidifie en refroidissant. La gelée se distingue de la confiture, en cela qu’elle n’est préparée qu’avec le suc du fruit et non avec le fruit en son entier. La marmelade est une préparation de fruits cuits avec du sucre ou du sirop et presque réduits en bouillie. Comme cette préparation est cuite avec moins de sucre que la confiture elle se conserve moins longtemps. Son nom, marmelade, est une invitation au voyage : il est en effet emprunté du portugais marmelada, « confiture de coings », un dérivé de marmelo, « coing » ; ce dernier substantif est issu, par l’intermédiaire du latin vulgaire malimellus, « pomme douce, coing », de melimelum, qui pouvait désigner une variété de pomme douce ou des coings imprégnés de miel. Martial les chante dans un de ses Épigrammes (XIII, 24), intitulé Cydonea, « Les coings » : Si tibi Cecropio saturata Cydonea melle Ponentur, dicas Haec melimela placent (« Si l’on te sert des coings saturés de miel d’Athènes, tu pourras dire “Voilà des mélimèles [pommes-miel] qui me plaisent.”). Melimelum est lui-même emprunté du grec melimêlon, (de meli, « miel », et mêlon, « pomme »), un mot qui désignait une pomme d’une grande douceur, mais aussi, dans Lysistrata, d’Aristophane, les seins d’Hélène.

Comme la gelée, la compote était anciennement un plat à base de viande, que l’on faisait cuire avec du lard et des épices. Aujourd’hui, c’est un entremets fait de fruits entiers ou coupés en quartiers, cuits avec du sucre.

Compote et marmelade ont la particularité de pouvoir s’employer au figuré pour désigner une partie du corps meurtrie, tuméfiée. On constatera ainsi qu’après une rixe « Untel avait le nez en compote ou en marmelade. » (Il existe quelques attestations de ce sens avec confiture, mais elles sont beaucoup plus rares.) On dira également avoir la tête (ou le cerveau) en compote ou en marmelade quand on a le crâne douloureux, que l’on est abasourdi par le bruit ou l’effort, et que l’on a l’impression de ne plus pouvoir réfléchir ou tenir des propos cohérents.

À cette liste, on aurait pu ajouter jadis le nom conserve, qui désigne aujourd’hui un produit alimentaire stérilisé et enfermé dans un récipient hermétique, mais que Littré définissait encore comme une confiture ordinairement sèche et qui peut se conserver, tandis que la 1re édition de notre Dictionnaire glosait ainsi ce nom : « Espece de confitures faites de fruits, d’herbes, ou de fleurs, ou de racines. »

Signalons pour conclure que l’on s’est longtemps interrogé pour savoir si le complément du nom de mots comme confiture, marmelade, compote, gelée, etc. devait se mettre au singulier ou au pluriel ; plusieurs critères furent avancés, qui permettaient de justifier l’emploi de l’un ou l’autre de ces nombres. On a parfois considéré que l’on mettrait le pluriel s’il fallait plus d’un fruit pour faire un pot : on invitait alors à écrire de la confiture de citrouille mais de la confiture de fraises. On a proposé aussi d’employer le pluriel quand les constituants gardent une forme reconnaissable dans le produit final, le singulier quand la forme se fond dans une masse indifférenciée, ce qui amenait à écrire de la gelée de coing mais de la confiture de mûres. La difficulté de ces critères fait qu’ils ont été le plus souvent abandonnés et que l’usage accepte aujourd’hui que ce complément du nom soit au singulier ou au pluriel.

Déception, frustration, privation

Le 2 avril 2026

Nuancier des mots

Décevoir et frustrer sont deux verbes au sens proche, qui évoquent l’un et l’autre des attentes non satisfaites, des souhaits non exaucés. Le premier est issu du latin decipere, qui fut d’abord un terme de chasse, signifiant « capturer à l’aide d’un piège », avant de prendre le sens figuré de « tromper, duper ». C’est cette origine qui explique le sens de décevoir dans la langue classique, ainsi formulé dans la deuxième édition de notre Dictionnaire : « Seduire, tromper par quelque chose de specieux & d’engageant ». Si aujourd’hui ce sens existe toujours, dans l’usage courant décevoir n’implique plus cette idée de tromperie et signifie « rendre vaines les attentes, les espérances de quelqu’un ». Mais avec décevoir ces dernières peuvent n’être ni fondées ni légitimes alors qu’avec le verbe frustrer, dont le sens est assez proche, ce que l’on espère, ce que l’on attend est une chose due ou, à tout le moins, considérée comme telle. La déception est le sentiment de celui qui n’a pas eu ce qu’il souhaitait ; la frustration est l’état de qui se voit interdire ou qui se refuse la satisfaction d’un désir qu’on pourrait tenir pour légitime. Notons au passage que le sens de ce mot s’est légèrement modifié depuis l’emploi substantivé de son participe passé pluriel qu’en a fait Claire Brétécher, dont Roland Barthes disait en 1976 qu’elle était la « meilleure sociologue de France », pour créer ces personnages au fort capital culturel mais incapables de s’épanouir dans leur monde : Les Frustrés.

À ces deux verbes, Littré en ajoutait un troisième, priver, qu’il voulait distinguer de frustrer, en signalant que ce dernier contient une idée de trahison, d’injustice, tandis que le premier relève d’un acte exercé légitimement par une autorité. Il appuyait son propos par ces exemples : « Un père mécontent prive son fils de son héritage ; un frère intrigant et fourbe frustre son frère des droits qu’il avait à la succession paternelle. »

« C’est dans cet hôpital où il travaille » ou « C’est dans cet hôpital qu’il travaille » ?

Le 2 avril 2026

Emplois fautifs

On sait que la langue classique admettait l’usage du pronom relatif dont pour reprendre un nom ou un pronom précédé de la préposition de, mais aussi qu’aujourd’hui l’usage et la grammaire condamnent cette tournure puisque dont est l’équivalent de « de qui, de quoi ». Il convient donc de ne pas employer ce pronom relatif pour remplacer un nom ou un pronom déjà introduit par de. On évitera donc de dire C’est de cette affaire dont je vous parle, les formes correctes étant C’est l’affaire dont je vous parle ou C’est de cette affaire que je vous parle. Nous rencontrons un phénomène du même type dans certaines phrases où l’on trouve à la fois la préposition dans et le pronom relatif où. Si l’on peut bien sûr dire Dans la ville où il habite, Dans le cas où elle viendrait, la forme C’est dans cet hôpital où il travaille est considérée comme fautive car le même complément circonstanciel de lieu est exprimé deux fois (dans cet hôpital et ). On dira donc C’est dans cet hôpital qu’il travaille ou C’est l’hôpital où il travaille.

« L’As des as » ou « La Chèvre » ?

Le 2 avril 2026

Anglicismes, Néologismes & Mots voyageurs

Contrairement à ce qu’indique cet intitulé, il ne s’agit pas ici de trancher un débat pour cinéphiles, mais de s’interroger sur un étrange acronyme. Les amateurs de sport ont une activité qui les occupe beaucoup : désigner, dans telle ou telle discipline, voire en mêlant toutes les disciplines, le meilleur joueur ou athlète de tous les temps. On peut s’étonner que le vainqueur de cette compétition, le champion des champions, le plus grand de tous les temps soit maintenant fréquemment désigné par l’acronyme de la forme anglaise greatest of all time, à savoir goat, terme qui signifie « chèvre » et s’emploie dans un sens tout à fait contraire dans les sports de balle, pour qualifier un joueur étonnamment mauvais et maladroit.

« Prendre l’action » ou « Prendre action » pour intervenir, agir, prendre des mesures

Le 2 avril 2026

Anglicismes, Néologismes & Mots voyageurs

Il existe de nombreuses expressions françaises qui sont des calques, c’est-à-dire des traductions terme à terme, de l’anglais. Celles-ci, le plus souvent imagées, sont parfaitement intégrées à notre langue et n’ont rien qui heurte l’oreille. On a ainsi, parmi beaucoup d’autres, Guerre froide, rideau de fer, cols blancs et cols bleus, homme de la rue, etc. Mais il en est d’autres dont la traduction littérale n’est pas toujours aussi heureuse et dont on pourrait facilement se passer puisque le français dispose déjà de mots ou d’expressions qui rendent compte de ce que dit l’anglais. C’est le cas pour la locution to take action, que l’on traduit ordinairement par « intervenir ». On évitera de la calquer pour en faire « prendre l’action », voire « prendre action », qui commencent pourtant à s’entendre et à se lire ici ou là. Si l’on souhaite des locutions se rapprochant plus de l’anglais que le verbe « intervenir », on pourra songer, en fonction du contexte, à « prendre des mesures », voire à « passer à l’action ».

« Maure » ou « More » ?

Le 2 avril 2026

Expressions, Bonheurs & surprises

En 1604 fut jouée pour la première fois la pièce de Shakespeare Othello : The Moor of Venice, « Othello. Le Maure de Venise ». C’est l’un des textes les plus célèbres de ceux qui mettent en scène des Maures, mais ces derniers sont bien sûr également évoqués dans Le Cid, de Corneille, à la fois par Don Diègue, « Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit / Dans une heure à nos murs les amènent sans bruit » (acte III, scène VI), et par Rodrigue, « Les Mores et la mer montent jusques au port » (acte IV, scène III), ou dans la même scène, avec un singulier collectif requis par la métrique, « Le More voit sa perte, et perd soudain courage ». La graphie more ne doit pas ici nous étonner car si, aujourd’hui, c’est maure qui est le plus en usage, ce fut longtemps l’inverse. On lisait ainsi dans la première édition de notre Dictionnaire, à la fin de l’article « More » : « Plusieurs escrivent Maure. » Quelle que soit sa graphie, le nom maure est sorti d’usage en français moderne. Il a cependant laissé de nombreuses traces dans notre langue. Ce terme remonte, par l’intermédiaire du latin maurus, « Maure », puis « brun foncé », au punique mahourim, désignant ceux qui habitaient à l’ouest, proprement là où le soleil se couche (sens que l’on retrouve dans l’arabe magribi, à l’origine de maghrébin). En ancien français, maure, ou mor, signifiait « brun » ou « noir ». Il est à l’origine de nombreux mots, comme morée, désignant la couleur brune, moré, qui désignait, dans Le Chevalier à la charrette par exemple, un vin presque noir (« Et dui pot, l’uns plains de moré, / Et li autres de fort vin blanc », vers 990-991), ou encore moret, qui, dans Pantagruel, de Rabelais, désigne de l’encre. C’est aussi à ce mot mor que l’on doit les adjectifs morel, moreau et morelet, « de couleur brune ». Les deux premiers furent substantivés pour désigner un cheval à la robe foncée, comme le signale le bien nommé Frédéric Morel, « Interprete du Roy », dans son Petit tresor des mots françois, selon l’ordre des lettres, ainsi qu’il les faut écrire, tournez en latin. Moreau figurait d’ailleurs, comme adjectif masculin, dans les sept premières éditions de notre Dictionnaire, assorti de la mention « Il est vieux » dans les 6e et 7e éditions. Au sujet de cet adjectif, Littré regrettait qu’il n’ait plus de féminin alors que l’ancien et le moyen français employaient souvent la locution jument morelle. D’autres formes proches se sont longtemps conservées dans les parlers locaux, comme mouret, qui désignait en Saintonge du charbon de paille, ou comme le stéphanois moure, qui désignait des morceaux de charbon très cendreux.

En français moderne, les mots appartenant à cette famille commencent ordinairement par mor- : c’est le cas de morelle, famille de plantes nommées ainsi pour leur couleur sombre, de morille, champignon brun foncé, de morillon, qui désigne un canard à dos sombre, mais aussi un raisin noir, ou encore de morio, papillon aux ailes brunes. À cette liste, il faut ajouter la maurandie, même si cette plante a des fleurs mauves, roses ou violettes et non brunes ou noires : elle doit son nom à la femme du directeur du jardin botanique de Carthagène, en Espagne, qui s’appelait Maurandy. C’est qu’en effet cette racine mor-/maur- est aussi à l’origine de quelques toponymes et d’un grand nombre de patronymes, en France et dans de nombreux autres pays.

Dans les tout premiers figure la Maurétanie, le pays des Maures, située sur la côte occidentale de l’Afrique et appelée ensuite Mauritanie. C’est de leur couleur foncée que la sierra Morena, en Espagne, et le massif des Maures tirent leur nom. Mais maurus a surtout servi à former des patronymes désignant, à l’origine, des personnes à la peau mate ou foncée, ou aux cheveux bruns. Au nombre de ces patronymes on rencontre, entre autres, Moreau, Maureau, Morel, Maurel (et leurs dérivés Morelon et Maurelon), mais aussi Maur, Maure, Morin et Maurin, Mauretti et Maurette. Si la graphie maur- figure dans Maurice, on constate qu’elle est devenue mor- dans ses équivalents allemand, Moritz, et anglais, Morris. L’italien a, lui, entre autres formes, Moro et Moretti.

On le voit, dans les patronymes français, un partage s’est fait entre les formes commençant par Mor- et celles commençant par Maur-. À cet égard, l’Académie française est assez représentative, qui compta dans ses membres l’astronome, ami de Voltaire, Pierre-Louis Moreau de Maupertuis, Jean-Sifrein Maury, qui eut la particularité d’être élu deux fois (au huitième fauteuil en 1784 et au quinzième en 1807), mais aussi son contemporain l’abbé Morellet. Au siècle dernier, il y eut Charles Maurras et Paul Morand. On n’oubliera pas non plus que neuf académiciens avaient Maurice comme prénom, et que l’Académie compte aujourd’hui dans ses rangs un Maurizio.