Dire, ne pas dire

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Finir, terminer, achever

Le 11 février 2026

Nuancier des mots

Finir, terminer et achever sont des quasi-synonymes et il arrive que les dictionnaires glosent l’un de ces verbes par les autres. La langue courante les confond volontiers ; pourtant ils n’ont pas tout à fait les mêmes emplois et il y a entre eux quelques nuances que leurs étymologies respectives expliquent fort bien. Finir et terminer sont, de ce point de vue, très proches puisqu’ils contiennent l’un et l’autre une idée de limite. Finir est issu du latin finire, « limiter, mettre fin à », lui-même dérivé de finis, qui désigne une limite, un but, tandis que terminer est emprunté du latin terminare, « borner, limiter, clore », lui-même dérivé de terminus, qui désigne proprement une borne, puis la limite, l’extrémité d’une chose. Le sème principal de ces deux verbes est donc celui de la clôture, de la délimitation. Ce n’est pas le cas d’achever, qui est, lui, dérivé de l’ancien français a chief, « à bout de, à bonne fin », composé de la préposition a, « à », et de chief, forme ancienne de chef, employé au sens de « fin, bout ». La locution a chief se rencontrait alors souvent dans l’expression traire a bon chief, qui signalait qu’un travail avait été mené à bien avec soin et attention. Achever, qui se trouve être un parent étymologique de chef-d’œuvre, comporte donc, en plus de l’idée de fin, celle d’accomplissement voire de perfection, que l’on retrouve dans l’intensif parachever. Littré le signalait bien dans son Dictionnaire : « Achever c’est mener à terme, mais avec l’idée que la chose menée à terme est parfaite et accomplie. » C’est aussi ce que souligne la 1re édition de notre Dictionnaire, qui donne cette définition d’achever : « Parfaire, conduire une chose, un ouvrage à la fin, à la perfection ». Finir n’implique pas ce degré de perfection, ainsi que le notait Littré : « Finir [une chose], c’est non seulement la terminer [au sens de l’« arrêter »], mais la mener jusqu’au bout ; seulement elle peut n’avoir pas reçu toute la perfection qu’elle comporterait. » Cela étant, on peut noter que les noms appartenant à la famille de finir, qu’il s’agisse du finale en musique, de la finition ou du fini dans le domaine des beaux-arts, n’ont rien à envier, sous ce rapport, au nom achèvement puisqu’ils sont tous trois connotés de façon très méliorative. Quant à terminer une chose, nous dit toujours Littré, c’est simplement « y mettre un terme, qu’elle soit parfaite ou non, complète ou non, finie ou non ». Son dérivé, terminaison, est d’ailleurs un mot didactique, employé surtout en anatomie et en grammaire, et qui n’a aucune valeur méliorative. Citons encore une fois Littré qui nous donne à voir différentes situations nous permettant de bien percevoir les nuances qui distinguent ces trois verbes : « Si l’on dit Mon livre est terminé, on peut supposer que des circonstances m’ont empêché de lui donner tout le développement que j’avais conçu. Après Mon livre est fini on pourra ajouter mais il faut maintenant le corriger. Tandis qu’avec Mon livre est achevé, on attend quelque chose comme : Je n’ai plus qu’à le donner à l’imprimeur. »

Il est donc fort logique que Chateaubriand ait écrit, dans la dernière page des Mémoires d’outre-tombe, « Grâce à l’exorbitance de mes années, mon monument est achevé » et non « mon monument est fini » ou « mon monument est terminé ».

Vous pouvez compter sur une tempête

Le 11 février 2026

Emplois fautifs

La locution verbale compter sur signifie « avoir confiance en, se fier à », mais on l’emploie aussi lorsqu’on attend sereinement quelque évènement. Elle annonce quelque chose dont on espère la venue et dont on se réjouit par avance. Pour cette raison, sauf si l’on parle par antiphrase, il est préférable de ne pas employer la locution compter sur avec un complément désignant un évènement, un fait à caractère négatif. Et de même que l’on ne dit pas Votre équipe a des chances de perdre, on évitera des tours comme Vous pouvez compter sur une tempête. Il sera donc plus opportun de dire Vous pouvez compter sur de la pluie ce soir à un jardinier qui voit ses plantations se dessécher qu’aux participants d’une fête en plein air.

« Rassis » et « Ranci »

Le 11 février 2026

Emplois fautifs

Les participes passés rassis et ranci sont proches par la forme et ne sont guère éloignés par le sens. Ils désignent l’un et l’autre un aliment dont la saveur ou la consistance s’est altérée avec le temps. Le premier se dit du pain et d’autres aliments de même nature qui ont perdu leur tendreté, qui sont desséchés sans devenir tout à fait durs (notons toutefois que, appliqué à de la viande, cet adjectif prend un sens presque opposé puisque la viande rassise, qu’on a laissée reposer après l’abattage, gagne en tendreté). Le second se dit d’un corps gras qui, laissé au contact de l’air, a pris une odeur et un goût forts et désagréables. Les emplois figurés de ces participes sont également voisins : ranci qualifie une personne qui s’est aigrie, qui est devenue désagréable, déplaisante ; rassis se dit de quelqu’un qui refuse l’innovation, fait preuve d’immobilisme, en particulier dans le domaine des mœurs ou de la culture. Et l’on dira ainsi, par métonymie, de tel ou tel, qu’il a l’esprit rassis.

Mais, contrairement à ranci, rassis est susceptible, au figuré, de prendre un sens positif. Rassis, rappelons-le, est le participe passé du verbe rasseoir et ce verbe, dans la langue littéraire, signifie « calmer, ramener à la tranquillité » ; en ce sens un esprit rassis désigne donc un esprit qui a regagné son calme, son équilibre. On peut aussi parler de projets rassis, c’est-à-dire de projets mûris par la réflexion. Quant à la locution, rare et littéraire, de sens rassis, elle signifie « sans être ému, sans être troublé ».

Boxing day

Le 11 février 2026

Anglicismes, Néologismes & Mots voyageurs

On rencontre souvent, dans le domaine du sport, la locution anglaise boxing day pour désigner le 26 décembre ou, plus largement, la période s’étendant de Noël au jour de l’an et durant laquelle, en raison des fêtes, la plupart des compétitions sont suspendues en France et dans plusieurs pays d’Europe, mais non en Angleterre. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, puisqu’il s’agit de sport, le terme boxing n’est pas lié à la boxe : il est dérivé du nom box, « boîte », pris au sens de « cadeau ». À l’origine, la tradition voulait en effet qu’à cette date on fasse des cadeaux aux plus démunis. Aujourd’hui le sens de boxing day s’est un peu étendu et il désigne essentiellement la période qui suit Noël et durant laquelle les magasins se remplissent de clients désireux de faire des affaires en achetant, à bas prix, des produits n’ayant pas encore trouvé preneurs.

Des rois

Le 11 février 2026

Expressions, Bonheurs & surprises

Après la galette, voyons maintenant les rois. Ce mot s’écrivait jadis, sans doute pour lui conférer encore plus de majesté, roy, mais cette graphie était ordinairement réservée au singulier. Aussi trouvait-on, au début de cet article, dans la 1re édition du Dictionnaire de l’Académie française : Grand Roy. puissant Roy. Roy hereditaire. Roy electif. Roy legitime. les anciens Rois. les Rois d’Assyrie. les Rois d’Israël. les Rois de Juda. les Rois chrestiens. le Roy de France, etc.

Roi est issu du latin rex, lui-même tiré d’une racine indo-européenne reg-,qui indique d’abord le fait de diriger et qui est parente du gothique rik-, qui marque la puissance. Ces racines furent très productives puisqu’on leur doit, entre autres formes, le néerlandais rijks et l’allemand Reich, « royaume », les noms propres Alaric, Frédéric, Henri, Richard, Éric, mais aussi l’adjectif riche. On se gardera bien d’oublier le celtique rîx, que l’on retrouve dans les noms Vercingétorix et Dumnorix, ou le sanscrit rajan, auquel nous avons emprunté, par l’intermédiaire de l’hindi, le terme raja, « roi », que l’on trouve aussi sous les formes rajah et radjah, comme dans maharadjah, proprement « grand [maha] roi ». On peut s’étonner de ne pas trouver dans cette liste de forme grecque parente : cette langue utilise en effet, pour désigner un souverain, les noms anax et basileus. Mais cette absence est sans doute, pour reprendre le mot de Dumézil dans Mythe et Épopée, la « rançon du miracle grec ».

Le latin rex et les formes latines de même origine, comme regere, « diriger en droite ligne », puis « avoir le commandement », et regula, « règle », puis « latte, bâton droit », on l’a vu, ont eu de nombreux collatéraux, mais ils eurent aussi beaucoup de descendants. De regere dérivent en effet erigere, « mettre droit ; ériger », surgere, « mettre debout », auquel nous devons surgir, sourdre et source. C’est encore de regere que nous viennent, plus ou moins directement, « diriger » et « corriger » ; « régime » et « régiment » ; « régie », forme féminine substantivée du participe passé de régir, et « région », emprunté de regio, qui a d’abord désigné les lignes droites tracées dans le ciel par les augures pour en délimiter les parties. On n’oubliera pas non plus « recteur », « correcteur » et « directeur ». De regula enfin sont tirés les mots « règle » et « régulier ».

Toutes ces formes, à l’exception peut-être de sourdre et source, sont assez transparentes et le lien avec leur étymon est bien clair. Mais il en est d’autres pour lesquelles le rapport avec le latin est moins évident. Voyons-en quelques-unes. En passant du latin à l’ancien français, regula a évolué en reille pour désigner une règle ou une barre ; l’anglais nous l’a emprunté pour en faire le nom rail, que nous lui avons emprunté à notre tour, pour désigner chacune des deux bandes de fer ou d’acier poli posées parallèlement sur des traverses et qui constituent une voie ferrée. En passant de l’ancien français au moyen français, ce même reille a donné rille et a pris le sens de « longue bande de lard ». De ce rille, aujourd’hui disparu, sont dérivés le nom rillettes, mais aussi, le moins connu rillons. Ces derniers étaient chers à Balzac, qui, à leur sujet, faisait dire à Félix de Vandenesse dans Le Lys dans la vallée : « Si j’en entendis parler avant d’être mis en pension, je n’avais jamais eu le bonheur de voir étendre pour moi cette brune confiture sur une tartine de pain. » Le moyen néerlandais avait tiré du latin regula le nom regel, « rangée, ligne droite ». Nous le lui avons emprunté en le modifiant légèrement pour en faire notre rigole. C’est encore à ce regula, décidément fort fécond, que nous devons notre adjectif bariolé. Celui-ci est en effet formé à l’aide des participes passés barré, au sens de « rayé », et riolé, de même signification. Riolé est tiré de l’ancien français riule (emprunté par nos amis anglais sous la forme rule), qui désignait, entre autres choses, une règle servant à régler le papier.

Voyons, pour conclure, une étrange particularité du nom roi. On a vu au début de cet article qu’il a existé, à côté des monarchies héréditaires, des monarchies électives. Les grands du royaume se choisissaient un roi, qui était primus inter pares, le premier entre des égaux. Et il est des cas où premier, au sens de « qui l’emporte sur les autres en importance, en qualité, en dignité », est un équivalent de roi. On peut ainsi dire que l’or est le premier des métaux ou que l’or est le roi des métaux. Mais pour que cette équivalence fonctionne, il importe que le complément de roi soit un terme positif, sinon, c’est avec dernier que permutera roi, puisqu’on peut dire, pour désigner le même individu, que c’est le roi des imbéciles ou le dernier des imbéciles, mais jamais qu’il est le premier des imbéciles. Ce type de locution, roi des imbéciles, roi des idiots, etc., étant sans doute un héritage des carnavals du Moyen Âge durant lesquels était élu un roi des fous.

Le galant et la galette

Le 11 février 2026

Expressions, Bonheurs & surprises

Le nom galette est dérivé, parce qu’on lui trouvait quelque ressemblance avec celui-ci, de galet, un diminutif de l’ancien français gal, « caillou ». Ce dernier est probablement issu du gaulois gallos, « pierre, rocher », qui pourrait aussi être à l’origine de galoche, la semelle rigide de cette chaussure pouvant être comparée à une pierre plate. Mais, en ancien français, il existait un autre galet désignant, lui, un joyeux luron, un homme aimant les plaisirs, et qui avait pour féminins galete, galecte et galette. Ce mot était dérivé de galer, « se réjouir », lui-même issu d’une forme wala, « bien », à laquelle nos amis anglais et allemands sont redevables des adverbes well et wohl, de même sens. C’est aussi de ce verbe galer (qu’on lit dans Le Testament de Villon : « Je plains le temps de ma jeunesse, / Ouquel j’ay plus qu’autre gallé… ») qu’a été tiré, après un passage par le provençal, le nom galéjade. On n’oubliera pas le déverbal gale, « réjouissance », que l’espagnol a emprunté pour en faire le terme gala, désignant un vêtement d’apparat et que nous avons repris au sens de « fête empreinte de faste », ni le nom galerie, qui désignait au Moyen Âge une joyeuse fête. Dans cette famille, c’est le participe présent de galer, galant, qui s’est le mieux conservé. Comme grand, petit et d’autres adjectifs, il n’avait pas le même sens selon qu’il était antéposé ou postposé, comme le signale la 1re édition de notre Dictionnaire, mais aussi Littré, qui écrivait à ce sujet : « Le galant homme est celui qui a de la probité et de l’honneur (en anglais a gallant officer désigne un officier brave, courageux) ; l’homme galant est celui qui se rend aimable auprès des dames. » Mais force est de constater qu’aujourd’hui galant, qu’il soit postposé ou non, s’applique essentiellement au second.

Ajoutons que, la distribution des patronymes étant parfois bien faite, c’est à ce mot, galant, avec quelques variantes orthographiques, qu’Antoine Galland, le premier traducteur français des Mille et Une Nuits, ouvrage dont certains épisodes « ont trait aux choses de l’amour », doit son nom. Cela étant, qui chercherait aujourd’hui galer dans un dictionnaire, au sens de « se réjouir », serait bien déçu. On trouve certes ce verbe dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, mais c’est avec cette définition : « Gratter. Ne se dit que des personnes qui ont la gale, & se met plus ordinairement avec le pronom personel. Il ne fait que se galer. » (1re édition). Gale n’a bien sûr plus rien à voir ici avec la fête, mais désigne une maladie contagieuse de la peau apparaissant chez l’homme, et caractérisée par une éruption de vésicules causant de vives démangeaisons…

Voyons, pour en finir avec notre galant, le nom trousse-galant. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, trousser n’est ici en rien lié à l’amour ou à la sensualité, puisqu’il signifie « tuer, expédier ». On lisait dans la 1re édition de notre Dictionnaire, à cette entrée : « La maladie estoit violente, elle l’a troussé en deux jours » ; quant au trousse-galant, c’était, comme on le lisait dans cette même édition, une « sorte de maladie perilleuse qui fait mourir promptement, & qu’on appelle ordinairement, Cholera morbus ».

Le galant éliminé, revenons à notre galette ou plutôt à nos galettes. Ce mot désigne en effet deux réalités assez dissemblables : aujourd’hui, le plus ordinairement, une crêpe de blé noir, parfois agrémentée d’un œuf, de jambon ou de fromage, mais aussi, et c’est le sens le plus ancien de ce nom, un gâteau rond et plat, fait principalement de farine et de beurre, en particulier celui qui est confectionné à l’occasion de l’Épiphanie et qui contient une fève pour que les convives puissent tirer les Rois. Signalons toutefois que la locution galette des rois est assez récente. On lisait dans la 1re édition de notre Dictionnaire : « On appelle, Le jour de l’Epiphanie, Le jour des Rois. Et la resjouissance qui se fait en chaque maison au souper de ce jour-là ou de la veille, s’appelle Faire les Rois. Et parce qu’entre ceux qui soupent alors ensemble, on partage un gasteau où il y a une febve, on appelle ce gasteau, Le gasteau des Rois, &, Roy de la febve, ou simplement Roy, Celuy à qui eschet la part où est la febve. […] » La locution galette des Rois n’arrive que dans la 8e édition, et elle est encore en concurrence avec gâteau des Rois dans la 9e édition. À ces sens, l’argot en a ajouté un, celui d’« argent », que la galette partage d’ailleurs avec le blé dont elle est faite. Dans son Argot des voleurs. Dictionnaire argot-français, François Vidocq nous apprend que mangeur de galette désigne un homme vénal qui reçoit de l’argent pour trahir ses devoirs. Notons pour finir que, par métonymie, la galette a aussi désigné un ensemble de personnes très fortunées.

C’est cette polysémie qui explique que d’illustres verbicrucistes proposèrent naguère ces définitions à la sagacité d’ingénieux cruciverbistes : « galette des rois » et « moulin de la galette ». Les réponses attendues étant cassette pour la première et Rolls-Royce pour la seconde.