Dire, ne pas dire

Néologismes & anglicismes

Être confortable au sens de Se sentir à l’aise

Le 3 octobre 2019

Néologismes & anglicismes

Au sujet de l’adjectif confortable, Charles Nodier a écrit dans son Examen critique des dictionnaires : « Confortable est un anglicisme très intelligible et très nécessaire à notre langue, où il n’a pas d’équivalent ; ce mot exprime un état de commodité et de bien-être qui approche du plaisir, et auquel tous les hommes aspirent naturellement, sans que cette tendance puisse leur être imputée à mollesse et à relâchement de mœurs. » Rappelons que l’on ne doit pas utiliser cet adjectif, qui ne peut qualifier que des objets, pour parler de personnes, et qu’on ne peut donc pas lui donner le sens d’« à l’aise ».

On dit

On ne dit pas

On est vraiment bien, vraiment à l’aise sur ce canapé

Maîtrisez-vous bien cette notion, cette théorie ?

On est confortable sur ce canapé


Vous sentez-vous confortable avec cette notion, cette théorie ?

Être en pole (position)

Le 3 octobre 2019

Néologismes & anglicismes

Il existe deux noms pole en anglais. L’un est l’équivalent de notre français « perche », dont le sens premier est « long bâton », et il désigne, comme son homologue français, une ancienne mesure de longueur et une ancienne mesure agraire. Il entre aussi dans la désignation d’une épreuve d’athlétisme, pole vault, « saut à la perche ». La seconde forme pole correspond au français « pôle » ; ces deux noms ont la même étymologie et de nombreux sens communs. Mais l’anglais pole signifie aussi « tête » – sens que n’a pas le français pôle – dans la locution, tirée de la langue du sport automobile, pole position, c’est-à-dire place de tête qu’occupe, sur la ligne de départ, le concurrent ayant réalisé le meilleur temps aux essais. Plutôt que d’employer cet anglicisme, utilisons un équivalent français comme « position, place de tête » ou « tête de la course », qui dira exactement la même chose.

Idéologie main stream

Le 5 septembre 2019

Néologismes & anglicismes

On a beaucoup parlé, à la fin du siècle dernier, de pensée unique ou d’idéologie (ou pensée) dominante. On lit aussi parfois doxa, la transcription en alphabet latin du mot grec signifiant « opinion reçue ». Il arrive que dominant ou unique soient remplacés par des synonymes ou des périphrases comme majoritaire, qui prévaut, qui l’emporte. On parle aussi d’un courant de pensée qui est, éventuellement en vogue ou à la mode. Vogue et courant appartiennent au même champ sémantique que l’anglais stream, « courant ». Aussi est-il superflu de remplacer les termes que l’on vient de voir par l’expression anglaise main stream que l’on commence à rencontrer, par exemple, dans idéologie main stream, pour désigner une idéologie à succès.

Se défriender

Le 5 septembre 2019

Néologismes & anglicismes

Quand il reçut le professeur Wolff à l’Académie, Jean Rostand termina ainsi son discours : « Une langue, vous le savez de reste, ressemble beaucoup à une population d’êtres vivants. Il y apparaît, de temps à autre, des sortes de mutants, plus ou moins adaptés, plus ou moins malformés, voire monstrueux. Notre rôle est de les examiner avec soin, pour décider s’ils méritent que nous favorisions leur survie et leur prolifération en leur donnant asile dans notre Dictionnaire. Nous opérons, en somme, à l’égard des mots, une manière de sélection artificielle et épuratrice. Dans cette œuvre, qui n’est pas indigne d’un maître en tératologie, vous nous aiderez, Monsieur. » Qu’auraient pensé ces deux scientifiques du terme, récemment apparu et qui se répand aujourd’hui, se défriender, « cesser d’être l’ami de quelqu’un (sur un réseau social) » ? Probablement peu de bien. Nous ne pensons donc pas faire injure à leur mémoire en conseillant de le proscrire.

Alumni pour Anciens élèves

Le 4 juillet 2019

Néologismes & anglicismes

Les systèmes scolaire et universitaire américains sont différents des nôtres et les noms pour désigner les différents niveaux ne sont pas identiques et sont même parfois des faux amis. Le nom college n’est pas l’équivalent de notre collège, mais de notre université et high school n’est pas le nom donné aux grandes écoles, mais aux lycées. Les anciens élèves des universités américaines s’appellent entre eux alumni, le pluriel du nom latin alumnus, « nourrisson, enfant », mais aussi « disciple, élève » et « serviteur », un dérivé de alere, « nourrir, alimenter, sustenter », verbe à l’origine du nom aliment. Alumnus qui, en latin médiéval désignait soit un protégé entretenu par un seigneur, soit un maître ou un professeur, appartient au même champ sémantique que almus, « nourrissant, bienfaisant », puis, en latin chrétien, « vénérable, auguste, sacré », que l’on retrouve dans l’expression alma mater employée pour désigner l’université. Tout cela est bel et bon, et il est toujours agréable de voir revivre des mots latins, mais est-ce une raison suffisante pour vouloir substituer alumni à l’expression bien ancrée « anciens élèves » ?

Swag

Le 4 juillet 2019

Néologismes & anglicismes

Dans Le Songe d’une nuit d’été, Shakespeare fait dire à Puck (acte III, scène 2) : What hempen home-spuns have we swaggering here / So near the cradle of the fairy queen ? Ce que François-Marie Hugo traduit ainsi : « Quels sont ces rustiques personnages qui font ici les fanfarons, si près du lit de la reine des fées ? » Le verbe to swagger est toujours en usage et l’on pouvait lire il y a peu dans le New York Times ce titre : The Raptors (l’équipe de basket-ball de Toronto récent vainqueur du championnat d’Amérique du Nord) win, and Canada learns to swagger.

De ce verbe to swagger, « se pavaner, fanfaronner, plastronner » (« poitriner », aurait dit Stendhal), a été tirée la forme swag dont on a fait un nom ou un adjectif liés à une forme de recherche d’élégance tapageuse. Comme l’origine de swag semblait un temps s’être perdue, ce dernier a parfois été présenté comme l’acronyme de secretly we are gay. Mais on l’a vu plus haut, le français n’est pas trop mal pourvu pour rendre compte de cette forme moderne d’exubérance.

Adventure game

Le 6 juin 2019

Néologismes & anglicismes

Pauvre tour Eiffel ! Elle est considérée comme un des emblèmes de Paris, voire de la France. On pourrait dès lors supposer qu’elle s’exprime en français. Las, après avoir été ornée naguère d’un triste made for sharing, voici que pour fêter son 130e anniversaire, on invite les jeunes Franciliens et Parisiens à un grand adventure game en son sein. Parler de « jeu de piste » n’aurait-il pas été possible ? Espérons tout de même que les francophones auront également l’autorisation de participer à ces festivités.

Un roman par au lieu d’Un roman de

Le 6 juin 2019

Néologismes & anglicismes

En français, le complément d’agent est généralement introduit par la préposition par : La chèvre a été mangée par le loup. Il est, rarement, introduit par de – ainsi, dans Les Confessions, Rousseau écrit : « … Je posais mon livre au pied d’un arbre […] au bout de quinze jours, je le retrouvais pourri ou rongé des fourmis et des limaçons » – et, beaucoup plus rarement encore, par la préposition à, le plus souvent contractée avec un article défini – on lit dans Vagabondages, de Marcel Aymé : « On riait, on riait, on ne voyait pas du tout que le décor était mangé aux mites. » On dira donc un livre écrit par Balzac, un film réalisé par Renoir, un tableau peint par Picasso. En revanche, en l’absence de participes, le nom de l’auteur n’est pas un complément d’agent mais un complément du nom ; il est alors introduit par la préposition de : un livre de Balzac, un film de Renoir, un tableau de Picasso. On se gardera bien de remplacer cette préposition par par, notamment lorsque l’on traduit des textes de l’anglais vers le français et que l’on est tenté d’imiter la structure de l’anglais. On traduit a novel by Faulkner par « un roman de Faulkner » et non par « un roman par Faulkner ».

On dit

On ne dit pas

Un film de Chaplin

Un tableau de Hopper

Un film par Chaplin

Un tableau par Hopper

Je l’ai vu sur la télévision

Le 2 mai 2019

Néologismes & anglicismes

Nous avons déjà signalé dans cette même rubrique les emplois abusifs de la préposition sur, « travailler sur Paris, le prix sur le lait », etc. Ceux-ci sont le fait d’un mésusage du français. Il en est d’autres qui sont dus à l’influence de l’anglais. C’est le cas avec des phrases comme Je l’ai vu sur la télévision, traduction fautive de l’anglais I saw it on television, « Je l’ai vu à la télévision », ou je suis sur le train, traduction incorrecte de I am on the train, « Je suis dans le train ». Il s’agit de tours fautifs à éviter. Ajoutons cependant, pour conclure, que la phrase Je l’ai vu sur la télévision peut être correcte si le nom télévision ne désigne pas la transmission à distance d’images, mais, par métonymie, un téléviseur (même si cet appareil est de plus en plus fin et qu’il sera bientôt impossible d’y rien poser).

Red carpet

Le 2 mai 2019

Néologismes & anglicismes

Carpette est un mot voyageur, qui a fini par revenir dans son pays natal. Nous l’avons emprunté de l’anglais carpet, une forme simplifiée du moyen anglais carpette, que cette langue devait à l’ancien français carpite, tissu épais servant à faire des costumes d’apparat ou à couvrir des meubles. L’anglais carpet n’a pas le sens figuré de carpette, qui peut, dans une langue familière, désigner une personne servile et sans dignité. Et, dans ses emplois propres, on lui substitue souvent « tapis », emprunt du grec byzantin tapêtion, lui-même diminutif de tapês, « tapis, couverture ». C’est lui, quand il est de couleur rouge, que l’on déroule si on veut honorer un invité de marque. Aussi évitera-t-on, dans notre langue, de remplacer cette locution, tapis rouge, par son équivalent anglais red carpet, quand bien même la scène se passerait dans quelque grand festival.

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