Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Ingambe

Le 02 mai 2013

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Cet adjectif, qui signifie « alerte dans ses mouvements, dont la démarche est souple et aisée », et non, comme on le croit parfois, en faisant de in- un préfixe négatif, « impotent, qui ne peut marcher ». Il est aujourd’hui rare et précieux.

Ingambe est emprunté de l’italien (essere) in gamba, « (être) frais, dispos », et, proprement, « être en jambes ». À la Renaissance, on écrivait d’ailleurs « en gambes ». On trouve dans les Mémoires de Du Bellay :

Français et Gascons estans mieux en gambes que les lansquenets

Cette expression se retrouve dans le français contemporain avec le même sens, sous la forme « être en jambes ». Elle s’est d’abord employée dans le vocabulaire sportif, puis s’est étendue à la langue courante. Notons que l’emploi d’adverbes peut en changer le sens : être très en jambes signifie en effet « être très en forme », alors qu’être tout en jambes signifie « avoir de très longues jambes ».

Le nom Gambe n’existe plus aujourd’hui que dans les locutions viole de gambe et jeu de gambe, qui désignent, l’une, un instrument à cordes, ancêtre du violoncelle et que l’on tient entre ses jambes, et l’autre, un jeu d’orgue imitant les instruments à cordes.

Son dérivé Gambette, popularisé par Mistinguett, est entré, dans la langue familière, pour désigner des jambes petites ou minces et, dans la langue savante, pour désigner un échassier encore appelé « chevalier à pieds rouges ».

Les doublets étymologiques

Le 02 mai 2013

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Notre langue est doublement redevable au latin.

De nombreux mots français sont le résultat d’une lente évolution du latin classique au français actuel, en passant par le latin tardif et l’ancien français et, comme les pièces de monnaie qui ont trop servi, ils sont parfois peu reconnaissables parce qu’ils ont été altérés et déformés par l’usage. Ces mots ont le plus souvent perdu une ou plusieurs syllabes et leur sens s’est modifié. Ainsi les mots glaïeul, liège et malotru, pour ne citer qu’eux, sont issus du latin gladiolum, « petite épée », levis, « léger », et male astrucus, « né sous une mauvaise étoile ».

Notre langue a également emprunté consciemment un grand nombre de mots au latin classique, généralement à partir des XIIIe et XIVe siècles. Ce sont le plus souvent des mots appartenant à un registre de langue plus élevé ; ils sont très proches du modèle latin et seule la terminaison est francisée. Parmi des milliers d’autres, on peut citer bénédiction, calamité, déambuler, empruntés de benedictio, calamitas, deambulare, ou encore nombre de mots appartenant à des domaines scientifiques comme fémur, fructifère, gallinacé ou manducation.

Il est aussi souvent arrivé qu’un même mot latin ait donné deux ou plusieurs mots français, les uns au terme d’une longue évolution phonétique et sémantique qui en a modifié la forme et le sens, les autres par un emprunt plus tardif. On parle alors de doublets étymologiques. En voici quelques-uns : Poison/potion (de potio) ; poitrail/pectoral (de pectorale) ; fléau/flagelle (de flagellum) ; foison/fusion (de fusio) ; chétif/captif (de captivus) ; moule/module (de modulus) ; millième/millésime (de millesimus) ; hurler/ululer (de ululare) ; loyal/légal (de legalis) ; métier/ministère (de ministerium) ; nager/naviguer (de navigare) ; écouter/ausculter (de auscultare) ; épaule/spatule (de spatula) ; essaim/examen (de examen) ; étroit/strict (de strictus) ; fade/fétide (de fetidus) ; octroyer/autoriser (de autorisare) ; outil/ustensile (de ustensilia) ou encore évier et aquarium (de aquarium).

Faire la renchérie

Le 04 avril 2013

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Le participe passé substantivé renchéri désigne une personne dédaigneuse, qui fait la difficile. On le rencontre surtout dans l’expression faire le ou la renchéri(e) qui apparaît au xive siècle et signifie « se faire prier ». On trouve un grand nombre de tours de ce type condamnant l’attitude affectée de telle ou telle personne, dans lesquels le verbe faire souligne le caractère hypocrite de celui qui endosse un rôle. On utilisait d’ailleurs autrefois plutôt le verbe contrefaire, qui dénonçait plus fortement la tromperie. Dans Le Malade imaginaire, Argan, à qui Toinette propose de faire semblant d’être mort pour amener son entourage à se montrer sous son vrai visage, l’interroge en ces termes : « N’y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort ? »

Et, dans Les Amours de Cassandre, Ronsard écrit à celle qui refuse de céder à ses avances :

« Pourquoi donque, quand je veux

Ou mordre tes beaux cheveux,

Ou baiser ta bouche aimée,

Ou toucher ton beau sein,

Contrefais-tu la nonnain

Dans un cloître enfermée ? »

Mais le verbe faire a pour lui l’avantage de pouvoir être suivi d’un autre déterminant que l’article défini. En effet, quand cette attitude affectée devient habituelle, quand le masque est régulièrement porté, le ou la est remplacé par l’adjectif possessif son ou sa. On trouve ainsi, entre autres : faire son intéressant, faire sa sucrée, faire sa panthère, « flâner, ne pas travailler », faire sa Joconde ou faire sa poire, « adopter un air indifférent et hautain », faire son jars ou faire son Vésuve, « prendre un air important ».

Naquier et autres mots rattachés à nez

Le 04 avril 2013

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Le mot nez a de nombreux synonymes familiers comme blair, caillou, fanal, patate, pif, renifloir, tarin, etc. Et l’on sait, depuis la « Tirade du nez », du Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, que ce nom peut être désigné par de nombreuses métaphores.

Le nom latin nasus ou nares, « narines, nez », est aussi à l’origine d’un certain nombre de mots français. Ainsi Renâcler est dérivé de l’ancien français naquier, « flairer », que l’on rattache parfois au latin vulgaire *nasicare, de même sens.

L’adjectif punais, « qui sent mauvais » et, plus particulièrement, « qui exhale par le nez une odeur fétide », est issu du latin putinasius, qui est composé de putere, « être pourri, puer », et de nasus. C’est de la substantivation au féminin de cet adjectif qu’est tiré le nom punaise, insecte qui dégage une odeur infecte quand il est écrasé.

Enfin nasitort, dans lequel on retrouve les racines latines de torquere, « tordre », et de nasus, désigne une plante comestible à la saveur si âcre qu’elle fait froncer le nez à qui la mange.

Capital et cheptel

Le 07 mars 2013

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Un humoriste disait naguère : « Le blé, ça eut payé, mais ça paye plus. » Si l’idée de richesse a toujours été liée à la terre et à ses productions, d’où le sens argotique de blé pour désigner l’argent, elle est aussi liée à l’élevage. Ainsi le nom capital a-t-il comme doublet populaire l’ancien français chetel, refait, par graphie étymologisante, en cheptel. L’un et l’autre sont tirés du latin caput, qui désigne à la fois la partie principale d’un bien et une tête de bétail. Et ce n’est pas le seul rapport étymologique entre les biens et le bétail perçu comme source de richesse. Ainsi, le nom latin pecus, « troupeau », est à l’origine des mots pécuniaire et pécunieux. Et rappelons que pécule est emprunté du latin peculium, un dérivé de pecus, qui désignait une « petite part du troupeau laissée en propre à l’esclave qui le gardait », dont il tirait éventuellement les revenus qui lui permettaient de racheter sa liberté.

Les écraignes

Le 07 mars 2013

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Les veillées ont eu un rôle très important dans les vies paysanne et villageoise. Zola fait une longue description de l’une d’elles au début de La Terre. Le nom de ces veillées peut varier d’une région à l’autre. La veillée est le lieu de la parole, d’où son nom de couarail en Lorraine. Ce nom est dérivé, par l’intermédiaire de l’ancien français carrogier, « parler sur la place publique », de carroge, qui signifie « carrefour » comme le latin quadrivium, dont il est issu.

La veillée peut aussi être désignée par le lieu où elle se tient. Dans cette même région, on l’appelle aussi acrogne ou écraignes. Ce mot est un lointain descendant de l’ancien nordique skarn, « fumier ». Ce fumier était utilisé comme isolant. Tacite écrit dans La Germanie : « Ils construisent des demeures souterraines qu’ils chargent d’une importante couche de fumier (multo fimo onerant) et adoucissent de cette manière les rigueurs du climat ». Par métonymie, le bas-francique skreunia a ensuite désigné une habitation. Quand le mot passe au latin tardif escrannia et à l’ancien français escregnes, il désigne une pièce d’habitation, le plus souvent réservée aux femmes. On trouve dans un texte de la fin du xive siècle : « les jeunes filles à marier, et femmes qui filoient ès escregnes, comme il est acoustumé à faire en temps d’iver ». Au xixe siècle le mot désigne ou une veillée ou, plus spécifiquement, une réunion de femmes qui passent la veillée en filant, tricotant et racontant des histoires.

Autres régions, autres noms. Dans le Sud-Ouest, elle est appelée cantou, altération de l’occitan contou del fioc, proprement « le coin du feu », parce que c’est autour de l’âtre que se tient la veillée. Dans le Nord, elle est appelée craisset, du nom de la lampe à graisse ou à huile que l’on amenait pour s’éclairer lors des veillées.

L’hermine et l’échalote

Le 07 février 2013

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Il arrive que des mots changent de catégories grammaticales comme les adjectifs beau et important ou les verbes manger et boire qui sont devenus des noms communs. Le verbe avenir est aujourd’hui peu usité, mais son participe présent est devenu l’adjectif avenant et son participe passé féminin, le nom avenue. Mais il arrive aussi que des mots changent de nature en passant d’une langue à l’autre. C’est le cas de l’adjectif latin armenius, qui a donné arménien, mais aussi hermine, tiré de l’expression mus armenius, proprement « rat d’Arménie ». Notre échalote a subi la même aventure. Ce nom est issu du latin ascalonia cepa, proprement « oignon d’Ascalon ». La forme grecque était similaire, puisque ces oignons étaient appelés krommuon askalônion. Ils étaient si réputés dans l’Antiquité que l’on trouve le mot ascalônas, « homme d’Ascalon », dans deux papyrus grecs des IVe et VIe siècles après Jésus-Christ avec le sens de « marchand d’oignons ». Quant aux noms latin et grec de l’oignon, on en trouve des traces en français avec les noms cive, civette, ciboulette et, par analogie de forme, ciboulot, qui sont tirés de cepa - et en anglais avec ramsons, mot qui désigne l’ail aux ours et qui vient de la même racine indo-européenne que le grec krommuon.

« Rendre le cimetière bossu » et « Le pays sans chapeau »

Le 07 février 2013

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Dans La Légende des siècles, Victor Hugo montre comment les enfants de Caïn entassent de monstrueuses quantités de pierres pour tenter d’occulter l’œil qui hante leur père :

On lia chaque bloc avec des nœuds de fer

Et la ville semblait une ville d’enfer

L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes

Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes.

Il semble que, pour tenir la mort à distance et pour s’en protéger par le langage, les vivants aient assemblé, à la manière des fils de Caïn, une grande quantité d’expressions, tantôt populaires et triviales, tantôt poétiques, tantôt limpides, tantôt obscures, mais toujours euphémiques pour dire le trépas. Les latins disaient que l’on rejoignait ses ancêtres, que l’on allait ad patres. Certaines expressions rappellent que la vie est liée au souffle et que la mort nous le reprend : rendre l’esprit, rendre l’âme, rendre son dernier soupir. D’autres sont plus imagées comme casser sa pipe ou avaler son bulletin de naissance. Pour désigner la mort comme état, et non plus comme évènement, on trouve, entre tant d’autres, manger les pissenlits par la racine, être six pieds sous terre, être entre quatre planches.

Deux autres locutions, moins connues mais tout aussi expressives et imagées, méritent d’être ajoutées à cette liste. La première Il a rendu le cimetière bossu s’employait jadis pour parler du mort lui-même. Elle tire son origine du fait que les pauvres n’avaient pas de pierre tombale, et que l’endroit où on les avait inhumés n’était marqué que par un amas de terre remuée, que l’on comparait à une bosse. La seconde, le pays sans chapeau, vient de par-delà les mers puisqu’on la trouve sous la plume de l’écrivain haïtien francophone Dany Laferrière : cette locution, qui est aussi le titre d’un de ses romans, désigne l’au-delà, ce rivage mystérieux où l’on aborde la tête nue puisqu’il n’est pas d’usage d’être enterré avec son chapeau.

Déduit

Le 03 janvier 2013

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La vie a longtemps été perçue comme un chemin d’obligations dont on ne devait pas dévier. C’est pourquoi les mots désignant le loisir et le plaisir appartiennent souvent au champ lexical de l’écart par rapport à la route droite, du pas de côté. Nombre de ces mots sont formés avec les préfixes séparatifs di(s)- ou dé- et des radicaux marquant un mouvement. C’est ce que l’on a dans les verbes distraire et divertir. C’est aussi ce que l’on avait dans l’ancien français desporter et desport, l’ancêtre du mot sport. On trouve dans un fabliau ces paroles d’un sacristain à la femme qu’il veut débaucher :

            Que se g’ai de vos le deport

            Ge ne quier rien plus ne demant,

            Foi que doi Diex omnipotent

« Si vous me donnez du plaisir, je ne réclame ni ne demande rien de plus, par la foi que je dois à Dieu tout-puissant ».

Le verbe déduire, dont le participe passé a donné la forme archaïque le Déduit, « les plaisirs », appartient à cette même série. On trouve dans les textes du Moyen Âge trois grands types de déduits : Le déduit d’écu et de lance, pour les tournois, le déduit de chasse et le déduit de femmes ou, simplement, déduit, qui désigne les plaisirs amoureux. Froissard écrit dans ses Chroniques : « S’ils furent cette nuit ensemble [Charles VI et Isabelle] en grant deduit, ce pouvez-vous bien croire. »

Omineux

Le 03 janvier 2013

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Le monde romain était particulièrement sensible aux présages. Le français a donc naturellement hérité d’un grand nombre de mots se rattachant à ce thème : présage, tiré du latin saga, « sorcière », qui a aussi donné « sagacité » ; monstre, tiré de monere, « avertir », auquel on rattache admonester, moniteur ou prémonition ; ou encore augure ou prodige.

Nous avons aussi emprunté du latin une forme plus rare et plus littéraire, l’adjectif omineux, « lourd de présages funestes, de mauvais augure ». On trouve chez Diderot l’expression Figure omineuse pour décrire des personnes jetées en prison. Un récit de voyage en Italie de Louis-Eustache Audot permet de bien comprendre le sens de cette expression. Pendant une étape à Naples, en 1835, il écrit ceci :

« Regardez, me dit-il, toutes les femmes vont faire des signes avec leurs doigts qu’elles disposent en cornes pour conjurer la jettatura ou malocchio. C’est un sort que le malin vous jette et que le Napolitain prétend éloigner par divers signes ; au fait, on ne niera pas qu’il y ait une infinité de personnes dont la figure omineuse semble porter malheur. On les nomme jettatori. »

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