Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Ardre ou ardoir, arsis et arsin

Le 08 juillet 2013

Bonheurs & surprises

Les mots français Ardeur et Ardent sont empruntés du latin ardor et ardens, qui l’un et l’autre dérivent du verbe ardere, « brûler ». De ce verbe est issu l’ancien verbe français Ardoir ou Ardre. Mais sa conjugaison était si compliquée (il avait, en plus de ses deux infinitifs, deux subjonctifs présent, deux indicatifs imparfait, etc.) qu’il a été remplacé par Brûler. Ardoir et ardre avaient de nombreux dérivés en ancien français, parmi lesquelles on trouve ardeeur, arseur, « incendiaire », arsion, « embrasement », d’où est tiré l’anglais arson, « incendie volontaire ».

Ces dérivés ont presque tous disparu aujourd’hui. Il n’en reste que dans les domaines particulièrement conservateurs que sont la gastronomie, la toponymie et l’ancien droit.

De nombreux hameaux s’appellent Les Arsis ; il s’agit, à l’origine, de portions de forêt qui ont été brûlées pour devenir des terres cultivables. Le vin arsis désigne, lui, un vin qui a un fort goût de brûlé. Quant à l’arsin ou, mieux, le privilège des arsins, c’était le droit de mettre le feu à la maison d’une personne qui habitait hors de la ville, appelée alors forain ou horsain, et qui avait offensé un bourgeois, c’est-à-dire un habitant de la ville (si l’offenseur habitait la ville, il ne s’exposait pas à cette sanction, car on aurait craint d’embraser toute la cité…). Quand les différentes procédures de conciliation n’avaient pas abouti, une procession se rendait à la demeure de l’offenseur, en tête de laquelle se trouvaient les magistrats, précédés des bannières et drapeaux et suivis des bourgeois de la ville. Une fois sur place, après une dernière sommation, le prévôt mettait le feu à la maison et donnait un coup de hache aux arbres de la propriété. Ensuite les bourgeois étaient invités à tout détruire, à tout arracher. Quand l’incendie était terminé, quand la propriété était ravagée, on regagnait la ville, toujours en procession et dans le même ordre qu’à l’aller.

Bleu mourant et autres couleurs

Le 08 juillet 2013

Bonheurs & surprises

Le myosotis est parfois appelé le désespoir du peintre, en raison de la difficulté de reproduire la multitude des petites fleurs qu’il offre au regard ou au pinceau. Les noms de couleurs peuvent être le désespoir du traducteur. D’une langue à l’autre il est souvent difficile de trouver le mot ou l’expression qui rendra telle ou telle nuance.

Ainsi, les langues de l’Antiquité semblaient, beaucoup plus que les langues actuelles, porter une très grande attention à l’éclat des couleurs plus qu’aux couleurs elles-mêmes. Tant et si bien que l’on s’est demandé si des noms de couleurs, quoique très éloignées les unes des autres, telles que le bleu, le blanc, l’anglais black (noir), le latin flavus (blond), ne dérivaient pas d’une même racine indo-européenne *bhel-, signifiant « briller », que l’on retrouve, entre autres, dans l’allemand blinken, « briller », le latin flagrare, « être en feu », ou le grec phlox, « flamme ».

Et comment rendre, par exemple, dans d’autres langues, les différentes nuances qu’énonce Colbert en 1669 dans l’Instruction pour les teintures, où les bleus sont ainsi classés : Bleu blanc, bleu naissant, bleu pâle, bleu mourant, bleu mignon, bleu céleste, bleu de reine, bleu turquin, bleu de roy, bleu fleur de guesde, bleu aldego, bleu d’enfer ?

Plus qu’un manuel à l’usage des teinturiers, nous avons un ordre poétique du monde, où ce qui naît n’est pas plus éloigné de ce qui meurt que le roy ne l’est de la reine. On trouve avec plaisir l’ancienne orthographe guesde, désignant une plante dont on extrait l’indigo et qui s’écrit aujourd’hui guède, pour évoquer un bleu proche de l’indigo. Les hasards de la langue et le changement d’une minuscule en majuscule font que, quelques siècles plus tard, quand Georges Duhamel, dans Vu de la terre promise, parlera de nuance Guesde, il ne s’agira plus de bleu, mais de rouge puisque ce qui est teinté de nuance Guesde, en référence ici à Jules Guesde, est un « socialisme d’extrême-gauche imprégné de syndicalisme ».

Nous avons commencé en plaignant les traducteurs ; plaignons une fois encore ceux qui sont confrontés à une trilogie anglaise annonçant cinquante nuances de gris.

Noms populaires des renonculacées : grenouillette, bassinet, pied d’alouette, barbe-de-chèvre, etc.

Le 06 juin 2013

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La botanique est un domaine où se côtoient deux langues, l’une, qui appartient aux taxinomistes, créée essentiellement à partir des travaux du botaniste suédois Carl Von  Linné, au xviiie siècle, propose des noms de plantes formés le plus souvent à partir de racines grecques ou latines ; l’autre, beaucoup plus ancienne et populaire, use de termes courants pour désigner ces mêmes plantes, le plus souvent en recourant à de savoureuses analogies. On en a un exemple avec la famille des Renonculacées. Ce nom est dérivé du latin ranuncula, « petite grenouille », parce que beaucoup de ces plantes vivent dans des lieux humides. Au nombre des Renonculacées figure le bassinet, encore appelé, en raison de sa couleur bassin d’or ou pour sa forme quand il n’est pas entièrement ouvert, bouton d’or. C’est aussi par analogie de forme que la clématite (du grec klema, « sarment ») est appelée barbe-de-chèvre ou berceau-de-la-vierge, et que la dauphinelle (du grec delphis, « dauphin ») est appelée pied d’alouette. La ficaire (du latin ficus, « figue », puis « verrue ») est une de celles qui a reçu le plus de noms populaires : pour ses fleurs d’un beau jaune d’or, on l’a appelée éclairette ; parce qu’elle pousse dans les lieux humides on l’appelle parfois grenouillette. Les racines de cette plante, dont la forme rappelle celle des tumeurs hémorroïdales, leur avaient fait attribuer autrefois la propriété de guérir cette affection ; on croyait même qu’il suffisait d’en porter dans sa poche pour s’en préserver. De là ses noms d’herbe aux hémorroïdes et herbe du siège.  Enfin, c’est parce que ses feuilles, cuites à l’eau, sont savoureuses qu’elle est aussi appelée pissenlit doux.

Remembrance

Le 06 juin 2013

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Le nom remembrance est aujourd’hui considéré comme littéraire ou vieilli. L’anglais nous a emprunté cette forme ; on la trouve d’ailleurs dans la première traduction d’À La recherche du temps perdu, Remembrance of things past, retraduit ensuite de façon plus littérale par In Search of lost time. Le français Remembrance est dérivé de l’ancien français remembrer, « se souvenir », qui a donné l’anglais to remember. Ce verbe ancien, issu du latin remomari, est un doublet populaire de remémorer qui l’a supplanté.

Remembrance est un nom très ancien, qui est  déjà présent dans la Chanson de Roland :

« Repairet lui vigur e remembrance » (La force et la mémoire lui reviennent).

On lit aussi dans une lettre du roi Édouard Ier d’Angleterre, en 1279, qui, comme tous les souverains anglais jusqu’à la fin du xive siècle, écrivait en français :

« Solum la furme de la pes ke jadis fu fete et acordé entre soen père et le nostre de noble remembrance » (Selon la forme de la paix qui fut établie jadis entre son père et le nôtre de noble mémoire).

Et souvenons-nous que Rimbaud a écrit Les Remembrances du vieillard idiot.

Par métonymie, remembrance a aussi désigné ce qui est destiné à conserver le souvenir : statue, image, portrait. On lit par exemple dans un texte du xve siècle : « Pour avoir fait et taillé en pierre de Saint Leu la remembrance du Roy… »

On notera que le suffixe -ance semble contribuer à repousser dans un temps plus lointain les souvenirs puisque, à côté de remembrance, le français dispose du synonyme lui aussi un peu archaïsant qu’est souvenance.

Ingambe

Le 02 mai 2013

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Cet adjectif, qui signifie « alerte dans ses mouvements, dont la démarche est souple et aisée », et non, comme on le croit parfois, en faisant de in- un préfixe négatif, « impotent, qui ne peut marcher ». Il est aujourd’hui rare et précieux.

Ingambe est emprunté de l’italien (essere) in gamba, « (être) frais, dispos », et, proprement, « être en jambes ». À la Renaissance, on écrivait d’ailleurs « en gambes ». On trouve dans les Mémoires de Du Bellay :

Français et Gascons estans mieux en gambes que les lansquenets

Cette expression se retrouve dans le français contemporain avec le même sens, sous la forme « être en jambes ». Elle s’est d’abord employée dans le vocabulaire sportif, puis s’est étendue à la langue courante. Notons que l’emploi d’adverbes peut en changer le sens : être très en jambes signifie en effet « être très en forme », alors qu’être tout en jambes signifie « avoir de très longues jambes ».

Le nom Gambe n’existe plus aujourd’hui que dans les locutions viole de gambe et jeu de gambe, qui désignent, l’une, un instrument à cordes, ancêtre du violoncelle et que l’on tient entre ses jambes, et l’autre, un jeu d’orgue imitant les instruments à cordes.

Son dérivé Gambette, popularisé par Mistinguett, est entré, dans la langue familière, pour désigner des jambes petites ou minces et, dans la langue savante, pour désigner un échassier encore appelé « chevalier à pieds rouges ».

Les doublets étymologiques

Le 02 mai 2013

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Notre langue est doublement redevable au latin.

De nombreux mots français sont le résultat d’une lente évolution du latin classique au français actuel, en passant par le latin tardif et l’ancien français et, comme les pièces de monnaie qui ont trop servi, ils sont parfois peu reconnaissables parce qu’ils ont été altérés et déformés par l’usage. Ces mots ont le plus souvent perdu une ou plusieurs syllabes et leur sens s’est modifié. Ainsi les mots glaïeul, liège et malotru, pour ne citer qu’eux, sont issus du latin gladiolum, « petite épée », levis, « léger », et male astrucus, « né sous une mauvaise étoile ».

Notre langue a également emprunté consciemment un grand nombre de mots au latin classique, généralement à partir des XIIIe et XIVe siècles. Ce sont le plus souvent des mots appartenant à un registre de langue plus élevé ; ils sont très proches du modèle latin et seule la terminaison est francisée. Parmi des milliers d’autres, on peut citer bénédiction, calamité, déambuler, empruntés de benedictio, calamitas, deambulare, ou encore nombre de mots appartenant à des domaines scientifiques comme fémur, fructifère, gallinacé ou manducation.

Il est aussi souvent arrivé qu’un même mot latin ait donné deux ou plusieurs mots français, les uns au terme d’une longue évolution phonétique et sémantique qui en a modifié la forme et le sens, les autres par un emprunt plus tardif. On parle alors de doublets étymologiques. En voici quelques-uns : Poison/potion (de potio) ; poitrail/pectoral (de pectorale) ; fléau/flagelle (de flagellum) ; foison/fusion (de fusio) ; chétif/captif (de captivus) ; moule/module (de modulus) ; millième/millésime (de millesimus) ; hurler/ululer (de ululare) ; loyal/légal (de legalis) ; métier/ministère (de ministerium) ; nager/naviguer (de navigare) ; écouter/ausculter (de auscultare) ; épaule/spatule (de spatula) ; essaim/examen (de examen) ; étroit/strict (de strictus) ; fade/fétide (de fetidus) ; octroyer/autoriser (de autorisare) ; outil/ustensile (de ustensilia) ou encore évier et aquarium (de aquarium).

Faire la renchérie

Le 04 avril 2013

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Le participe passé substantivé renchéri désigne une personne dédaigneuse, qui fait la difficile. On le rencontre surtout dans l’expression faire le ou la renchéri(e) qui apparaît au xive siècle et signifie « se faire prier ». On trouve un grand nombre de tours de ce type condamnant l’attitude affectée de telle ou telle personne, dans lesquels le verbe faire souligne le caractère hypocrite de celui qui endosse un rôle. On utilisait d’ailleurs autrefois plutôt le verbe contrefaire, qui dénonçait plus fortement la tromperie. Dans Le Malade imaginaire, Argan, à qui Toinette propose de faire semblant d’être mort pour amener son entourage à se montrer sous son vrai visage, l’interroge en ces termes : « N’y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort ? »

Et, dans Les Amours de Cassandre, Ronsard écrit à celle qui refuse de céder à ses avances :

« Pourquoi donque, quand je veux

Ou mordre tes beaux cheveux,

Ou baiser ta bouche aimée,

Ou toucher ton beau sein,

Contrefais-tu la nonnain

Dans un cloître enfermée ? »

Mais le verbe faire a pour lui l’avantage de pouvoir être suivi d’un autre déterminant que l’article défini. En effet, quand cette attitude affectée devient habituelle, quand le masque est régulièrement porté, le ou la est remplacé par l’adjectif possessif son ou sa. On trouve ainsi, entre autres : faire son intéressant, faire sa sucrée, faire sa panthère, « flâner, ne pas travailler », faire sa Joconde ou faire sa poire, « adopter un air indifférent et hautain », faire son jars ou faire son Vésuve, « prendre un air important ».

Naquier et autres mots rattachés à nez

Le 04 avril 2013

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Le mot nez a de nombreux synonymes familiers comme blair, caillou, fanal, patate, pif, renifloir, tarin, etc. Et l’on sait, depuis la « Tirade du nez », du Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, que ce nom peut être désigné par de nombreuses métaphores.

Le nom latin nasus ou nares, « narines, nez », est aussi à l’origine d’un certain nombre de mots français. Ainsi Renâcler est dérivé de l’ancien français naquier, « flairer », que l’on rattache parfois au latin vulgaire *nasicare, de même sens.

L’adjectif punais, « qui sent mauvais » et, plus particulièrement, « qui exhale par le nez une odeur fétide », est issu du latin putinasius, qui est composé de putere, « être pourri, puer », et de nasus. C’est de la substantivation au féminin de cet adjectif qu’est tiré le nom punaise, insecte qui dégage une odeur infecte quand il est écrasé.

Enfin nasitort, dans lequel on retrouve les racines latines de torquere, « tordre », et de nasus, désigne une plante comestible à la saveur si âcre qu’elle fait froncer le nez à qui la mange.

Capital et cheptel

Le 07 mars 2013

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Un humoriste disait naguère : « Le blé, ça eut payé, mais ça paye plus. » Si l’idée de richesse a toujours été liée à la terre et à ses productions, d’où le sens argotique de blé pour désigner l’argent, elle est aussi liée à l’élevage. Ainsi le nom capital a-t-il comme doublet populaire l’ancien français chetel, refait, par graphie étymologisante, en cheptel. L’un et l’autre sont tirés du latin caput, qui désigne à la fois la partie principale d’un bien et une tête de bétail. Et ce n’est pas le seul rapport étymologique entre les biens et le bétail perçu comme source de richesse. Ainsi, le nom latin pecus, « troupeau », est à l’origine des mots pécuniaire et pécunieux. Et rappelons que pécule est emprunté du latin peculium, un dérivé de pecus, qui désignait une « petite part du troupeau laissée en propre à l’esclave qui le gardait », dont il tirait éventuellement les revenus qui lui permettaient de racheter sa liberté.

Les écraignes

Le 07 mars 2013

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Les veillées ont eu un rôle très important dans les vies paysanne et villageoise. Zola fait une longue description de l’une d’elles au début de La Terre. Le nom de ces veillées peut varier d’une région à l’autre. La veillée est le lieu de la parole, d’où son nom de couarail en Lorraine. Ce nom est dérivé, par l’intermédiaire de l’ancien français carrogier, « parler sur la place publique », de carroge, qui signifie « carrefour » comme le latin quadrivium, dont il est issu.

La veillée peut aussi être désignée par le lieu où elle se tient. Dans cette même région, on l’appelle aussi acrogne ou écraignes. Ce mot est un lointain descendant de l’ancien nordique skarn, « fumier ». Ce fumier était utilisé comme isolant. Tacite écrit dans La Germanie : « Ils construisent des demeures souterraines qu’ils chargent d’une importante couche de fumier (multo fimo onerant) et adoucissent de cette manière les rigueurs du climat ». Par métonymie, le bas-francique skreunia a ensuite désigné une habitation. Quand le mot passe au latin tardif escrannia et à l’ancien français escregnes, il désigne une pièce d’habitation, le plus souvent réservée aux femmes. On trouve dans un texte de la fin du xive siècle : « les jeunes filles à marier, et femmes qui filoient ès escregnes, comme il est acoustumé à faire en temps d’iver ». Au xixe siècle le mot désigne ou une veillée ou, plus spécifiquement, une réunion de femmes qui passent la veillée en filant, tricotant et racontant des histoires.

Autres régions, autres noms. Dans le Sud-Ouest, elle est appelée cantou, altération de l’occitan contou del fioc, proprement « le coin du feu », parce que c’est autour de l’âtre que se tient la veillée. Dans le Nord, elle est appelée craisset, du nom de la lampe à graisse ou à huile que l’on amenait pour s’éclairer lors des veillées.

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