Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Souder, sou, solide

Le 06 février 2014

Bonheurs & surprises

Souder, qui est l’anagramme de soudre, est d’un emploi courant et appartient lui aussi à une vaste famille. Il est issu du latin d’époque impériale solidare, qui a d’abord signifié « solidifier ». Lui-même est dérivé de solidus, « plein, massif, solide » ; associé à numerus, « nombre », il a désigné une monnaie d’or dont le titre, le poids, et donc la valeur, étaient constants. Puis, comme cela est arrivé fréquemment en latin tardif, le nom s’est effacé en abandonnant à l’adjectif sa valeur et sa nature. On observe ce même phénomène, par exemple, avec le nom foie, qui est issu du latin (jecur) ficatum, « (foie d’oie) engraissé avec des figues », puis « foie ».

En passant du latin au français, le solidus a perdu des lettres et la monnaie de la valeur, puisque c’est ce solidus qui est à l’origine de notre sou et de son équivalent vieilli sol, des variantes que l’on retrouve dans les formes col et cou, fol et fou ou mol et mou. De ce sol on a tiré la soldée ou soudée, terme utilisé en ancien et en moyen français, pour désigner le salaire d’un soldat, ou, plus précisément, ce qui avait la valeur d’un sou, une forme de dérivation que l’on a aussi avec la denrée qui était, proprement, « ce que l’on peut acheter avec un denier ». On notera que, si la soldée a disparu avec le Moyen Âge, une forme équivalente, la soutée, s’est rencontrée naguère dans les débits de boisson de l’Ouest de la France pour désigner ce que l’on pouvait obtenir de café pour un sou.

Par extension, soudée a aussi désigné toute forme de salaire, de récompense, au sens propre ou au figuré. On lit dans un texte religieux du Moyen Âge :

« Cel jor deable lié seront / Et lors soudées recevront / Cels que jhesus Crist guerpira / Deables à soi les menra / Ens en enfer, et puis dedens. » (« Ce jour [celui du jugement dernier], les diables seront heureux et ils recevront leur récompense : ceux que Jésus-Christ abandonnera, le diable les attirera à soi et les mènera en enfer. »)

Á partir du salaire que l’on versait aux militaires, la soudée, on a créé le verbe soudoyer, proprement « engager contre paiement d’une soudée » et, particulièrement, « engager un soldat » ; Charles VIII, roi de France de 1483 à 1498, écrit ainsi : « Pour payer les dits gens d’armes et de trait estans en garnison avec ledit Sieur de Sassenage, lequel il soldoyat de ses propres deniers»

Le soldat ainsi recruté était donc un soudard, « celui qui touchait la soudée » ; de ce nom, il existait aussi de nombreuses variantes, parmi lesquelles soudaulz, soudenier, soudoier, soudoiant, etc. On trouvait aussi bien sûr d’autres corps de métier que l’on rémunérait par la soudée : la soldoiere ou saudoiere, par exemple, qui désignait une servante prise à gages ou une femme qui faisait payer ses faveurs. On peut ainsi lire dans La Vie de sainte Thays :

« Il fu anciennement une saudoiere ki avoit non Thays, tant bele que maint home vendirent lour iretage pour li. »

Á l’origine, donc, ni soudard, ni soudoyer n’avaient de sens péjoratif. Par la suite, les contacts avec l’Italie et la présence de nombreux mercenaires italiens en France vont amener quelques changements dans la langue militaire. Le français emprunte à l’italien les mots colonel, caporal mais aussi soldat, emprunté de soldato, qui est lui-même dérivé de soldo, « solde ». Le soudard et ses équivalents vont alors disparaître et Brantôme pourra écrire dans La Vie des grands capitaines : « Tous ces noms se sont perdus et se sont convertis au beau nom de soldat à cause de la solde qu’ils touchent. »

Soudard et soudoyer vont alors se charger des sens péjoratifs qui sont les leurs aujourd’hui. Le sou va continuer à perdre de sa valeur. Souder va prendre le sens qu’il a aujourd’hui, en signifiant d’abord « solidifier », puis « réunir » et enfin « pratiquer la soudure ». Nous avons évoqué dans l’article précédent Henri de Mondeville. Dans sa Chirurgie, il parle lui aussi de souder pour « rapprocher les lèvres d’une plaie » et donne le nom de soudures aux cicatrices. Soudre et souder sont très proches phonétiquement et on les emploie parfois l’un pour l’autre au Moyen Âge. On trouve ainsi des recettes où il est prescrit de souder du poivre quand il s’agit de le réduire en poudre.

Mais on se souviendra que dans la langue des romans et des films noirs des années 1950 et 1960, les verbes dessouder et dissoudre devenaient aussi des synonymes, signifiant « tuer ». « Le souffle ténu qui sifflait des lèvres du Rital les rassura. Le gonze, on ne l’avait pas dessoudé », écrivait ainsi, en 1953, Auguste le Breton dans Du rififi chez les hommes.

 

Soudre

Le 06 février 2014

Bonheurs & surprises

Le verbe soudre est semblable à ces patriarches des temps anciens qui ont disparu, mais ont laissé une vaste descendance. On le trouve encore en moyen français, en particulier dans la Ballade des pendus, de François Villon :

« Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie, / Garde qu’enfer n’ait de nous seigneurie : / A luy n’avons que faire ne que souldre. / Hommes, icy n’a point de mocquerie ; / Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre»

Ce verbe est issu du latin solvere, qui signifie d’abord « détacher, délier », puis « payer, s’acquitter d’une dette », « désagréger, dissoudre » et, enfin, « résoudre, trouver la solution ». Les sens de solvere et de ses dérivés sont très variés ; ils le sont tellement que, pour en rendre compte, le français emploie deux formes de participe passé, l’un qui est emprunté du latin, l’autre qui vient directement du verbe français, et leurs sens diffèrent notablement. Ainsi on pourra dire que l’Assemblée est dissoute, sans que cela signifie qu’elle était dissolue, et que le souverain pouvait être absolu quand bien même il n’aurait pas été absout. Il en va parfois de même pour les noms puisque, à côté de l’absolution, existe l’absoute, un ensemble de prières dites par le prêtre au terme de la liturgie des défunts. De même, la soulte, « la somme qui, dans un partage, compense l’inégalité des lots », n’est pas la solution. Peut-être faut-il rappeler que le sens premier de solution est « séparation, rupture » et qu’une solution de continuité n’est pas, comme on le croit parfois et faussement, un moyen pour continuer quelque chose, mais l’interruption entre les parties d’un tout, auparavant continues. Cette expression apparaît au xive siècle dans le livre Chirurgie, d’Henri de Mondeville, le médecin de Philippe le Bel et de Louis le Hutin, et elle désigne une fracture dans laquelle les deux parties de l’os rompu ne sont plus en contact. Elle désignera, presque quatre siècles plus tard, sous la plume de Mme de Sévigné, une rupture entre deux personnes. Elle écrit dans une lettre du 14 juillet 1680 :

« Vous me demandez, ma Bonne, ce qui a fait cette solution de continuité entre La Fare et Mme de La Sablière. C’est la bassette ; l’eussiez-vous cru ? C’est sous ce nom que l’infidélité s’est déclarée ; c’est pour cette prostituée de bassette qu’il a quitté cette religieuse adoration. » (La bassette était un jeu de cartes fort en vogue à l’époque, où se jouaient de grosses sommes d’argent.)

La racine dont est tirée solvere est la même que celle que l’on trouve dans le gotique fraliusan, « perdre », un lointain ancêtre de l’anglais to lose, « perdre », mais aussi et surtout dans le grec luein, cher au cœur de tous les hellénistes, car c’est l’un des modèles qui servent à l’apprentissage des conjugaisons. Ce verbe a le même sens que le latin solvere et est à la base des formes françaises en -lyse ou en -lyte. On sait que l’analyse consiste à détacher les éléments d’un tout pour les identifier, que l’on effectue cette opération sur un corps chimique, sur une phrase ou sur une idée. Parmi les formes en -lyte, nous en retiendrons deux.

D’abord l’alyte. Sous cette dénomination savante se cache un mystérieux animal, plus connu sous le nom de « crapaud accoucheur ». Ces batraciens ont en effet une étrange particularité : le mâle conserve pendant six à huit semaines, en tresses autour de ses pattes arrière, les chapelets d’œufs pondus par la femelle. Il les gardera avec lui jusqu’à ce que, sentant l’éclosion proche, il s’installe dans une pièce d’eau où les petits pourront naître. Son nom alyte est emprunté du grec alutos, « qui ne peut être délié », parce que notre crapaud semble ne pouvoir être délivré de ces œufs avant que n’en sortent des têtards.

Ce suffixe se trouve aussi dans le nom Hippolyte. Ce nom, comme cela est très fréquent pour les patronymes grecs, a une signification. Avant d’être nom propre, le grec hippolutos est un adjectif qui signifie « qui détache les chevaux ». Ce sens fait particulièrement ressortir l’ironie cruelle de l’Hippolyte d’Euripide, puisque le héros meurt prisonnier des lanières qui entravaient ses chevaux et traîné par eux dans les rochers, et c’est bien parce que « celui qui détache les chevaux » ne les a justement pas détachés qu’il est mort. Les mots d’Euripide soulignent le retournement monstrueux qui est en jeu dans cet épisode, puisque si dans les derniers vers on entend le participe passé passif lutheis, « détaché, libéré », il ne qualifie pas les chevaux, mais Hippolyte lui-même.

Tout cela sera repris dans la Phèdre de Racine, mais notre langue ne marque plus ces rapprochements, et le dramaturge, faisant parler Théramène, emploiera d’autres verbes :

« Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes / […] / Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé / […] / J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux fils / Traîné par les chevaux qu’il a nourris. »

 

Avoir la tête à l’escarpolette

Le 06 janvier 2014

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Le nom escarpolette, dont l’origine est incertaine, est un synonyme précieux de balançoire. L’expression « avoir la tête à l’escarpolette » a d’abord été utilisée pour évoquer une personne au caractère léger, puis quelqu’un qui se signale par la légèreté de ses mœurs, légèreté qui semble inscrite dans le nom même d’escarpolette grâce au suffixe diminutif -ette. Il est vrai que, dans l’imaginaire, l’escarpolette est associée à une atmosphère de sensualité, comme on peut le voir dans cet extrait d’Une partie de campagne, de Maupassant :

« Ses bras tendus tenaient les cordes au-dessus de sa tête, de sorte que sa poitrine se dressait, sans une secousse, à chaque impulsion qu’elle donnait. […] Et l’escarpolette peu à peu se lançait, montrant à chaque retour ses jambes fines jusqu’au genou, et jetant à la figure des deux hommes, qui la regardaient en riant, l’air de ses jupes, plus capiteux que les vapeurs du vin. »

Le charme troublant provoqué par le balancement de l’escarpolette est également évoqué dans le célèbre Duo de l’escarpolette tiré de l’opérette Véronique, où Hélène, s’adressant à Florestan, chante, comme si la griserie pouvait ouvrir la porte à toutes les folies :

« Poussez, poussez, l´escarpolette,

Poussez pour mieux me balancer !

Si ça me tourne un peu la tête,

Tant pis ! Je veux recommencer ! »

Mais bien avant Maupassant et Vanloo,  librettiste de Véronique, nombre de peintres ont fait figurer cette escarpolette dans des tableaux empreints d’une certaine frivolité. Parmi ceux-ci Pater, Lancret et surtout Fragonard, dont la célèbre toile Les Hasards heureux de l’escarpolette était considérée par Pierre Cabane comme un exemple de « marivaudage badin » et qu’un ouvrage plus encyclopédique présentait naguère comme « un spécimen fidèle de l’art fripon de l’époque de Louis XV ».

Rappelons que la toile était une commande du baron de Saint-Jullien, receveur général du clergé, qui donna à Fragonard les instructions suivantes :

« Je désirerais que vous peignissiez Madame sur une escarpolette qu’un évêque mettrait en branle. Vous me placerez, moi, de façon que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant et mieux même si vous voulez égayer votre tableau. »

Nous avons là le témoignage d’un siècle qui maniait fort bien la litote, puisque à celle, fort suggestive, du commanditaire – « et même mieux si vous voulez égayer votre tableau » – répond parfaitement celle, plus discrète, du titre même de l’œuvre – Les Hasards heureux de l’escarpolette.

Pantalon

Le 06 janvier 2014

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Dans une lettre à Talleyrand, Napoléon, parlant des Italiens, les traite de lâches, de poltrons et de pantalons. Un passage par la commedia dell’arte sera nécessaire pour éclairer l’emploi de ce terme dans cette phrase. Le nom pantalon est emprunté au personnage de Pantaleone, vieillard avare et libidineux vêtu d’un costume dont les chausses tombent sur les pieds et muni d’une volumineuse braguette, symbole d’une virilité d’autant plus exhibée qu’elle appartient à un lointain passé. C’est de ce sens qu’est tiré pantalonnade, en particulier aux sens de « subterfuge ridicule auquel on recourt pour se tirer l’embarras » et de « fausse démonstration de joie, de douleur, etc. ». Dans l’imaginaire courant, le courage se trouve associé à cette virilité concrète comme étant par excellence la qualité de l’homme. Aussi n’est-il pas étonnant que Pantaleone soit une figure de la poltronnerie et de la vantardise. Notons au passage que cette réputation de matamore des Italiens est très ancienne : en anglais, « vantard » se dit braggart mais, dans son poème épique The Faerie Queene, « La Reine des fées », en 1590, Edmund Spenser crée la forme braggadocio parce que le suffixe à consonance italienne lui semblait ajouter au caractère bravache de braggart.

Revenons à l’usage du terme pantalon : il semble qu’il ait perdu le sens de « lâche » quand il en est venu à désigner le vêtement lui-même et non plus celui qui le portait, et a remplacé celui de culotte, en même temps que cette culotte cessait peu à peu d’être portée. On a un témoignage de ce passage de la culotte au pantalon dans les romans de Balzac : le pantalon est une pièce des costumes à la mode portés par les jeunes élégants, dont le modèle est Rastignac, alors que le père Goriot ou le père Grandet continuent, sous la plume de l’auteur, à porter des culottes. Symbole de la modernité et de la réussite, le pantalon se doit d’être de qualité, en particulier dans un monde régi par l’apparence et où les « fashionables », comme l’écrit Balzac, font la loi. Dans le Père Goriot, Rastignac ne recommande-t-il pas son tailleur avec ces paroles : « Je lui connais, […] deux pantalons qui ont fait faire des mariages de vingt mille livres de rente » ?

Ardelions et fâcheux

Le 05 décembre 2013

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Le nom ardélion, que l’on se gardera bien de confondre, puisque l’on vient de parler de broches et de piques, avec ardillon, pointe mobile d’une ceinture, est un terme vieilli qui désigne un homme encombrant par son empressement indiscret et maladroit. Il nous vient du latin ardelio et se rencontre sous la plume de Phèdre et de Martial. Leurs vers illustrent à merveille ce qu’est ce fâcheux personnage.

On lit ainsi dans Phèdre, (Fables, II, 5) :

« Est ardalionum quaedam Romae natio, / Trepide concursans, occupata in otio, / Gratis anhelans, multa agendo nihil agens, / Sibi molesta et aliis odiosissima. »

(« Il existe à Rome une race d’ardélions, courant agités de tous côtés, affairés sans affaires, s’essoufflant sans raison, n’avançant à rien en s’occupant de beaucoup de choses, à charge à eux-mêmes et insupportables à autrui. »)

Cette description est assez proche de celle que fera, presque vingt siècles plus tard, Théophile Gautier, qui écrit dans Les Jeunes-France, romans goguenards :

« Ô lecteurs du siècle ! ardélions inoccupés qui vivez en courant et prenez à peine le temps de mourir… »

Martial dans ses Épigrammes (II, 7) dresse le portrait railleur d’un plaisant ardélion :

Declamas belle, causas agis, Attice, belle

Historias bellas, carmina bella facis

Componis belle mimos, epigrammata belle

Bellus grammaticus, bellus es astrologus

Et belle cantas et saltas, Attice, belle

Bellus es arte lyrae, bellus es arte pilae

Nil bene cum facias, facias tamen omnia belle

Vis dicam quid sis, magnus es ardelio

(« Tu déclames élégamment, Atticus, tu plaides élégamment, tu écris des histoires élégantes, des chants élégants, tu composes élégamment des mimes, élégamment des épigrammes, tu es un grammairien élégant, tu es un astrologue élégant. Tu chantes élégamment, et tu danses, Atticus, élégamment. Tu es élégant quand tu joues de la lyre, tu es élégant quand tu joues à la balle. Même quand tu ne fais rien de bien, tu le fais quand même élégamment. Tu veux que je te dise ce que tu es, tu es un grand ardélion. »)

Malgré ces illustres parrains, le nom ardélion n’a pas connu une grande fortune et Littré le qualifiait déjà d’inusité. Ce mot savant n’est apparu en français qu’au xvie siècle et avant qu’il n’ait pu largement se répandre dans notre langue, Jean de La Fontaine lui a porté un coup presque fatal. Le fabuliste, lui non plus, n’aimait pas les fâcheux, ces quelques vers le montrent bien :

« Ainsi certaines gens, faisant les empressés, / S’introduisent dans les affaires :

Ils font partout les nécessaires, / Et, partout importuns devraient être chassés. »

Mais ils sont tirés de la fable Le Coche et La Mouche, d’où nous vient la fameuse « mouche du coche ». Il est probable que, face à l’immense succès de l’expression, le mot ardélion s’est peu à peu effacé. Un clou chasse l’autre, nous dit le proverbe ; une expression parfois chasse un mot. Si la mouche n’est pour rien dans le fait que le coche soit arrivé « au haut », la « mouche du coche » est pour beaucoup dans la disparition de l’ardélion.

 

Lardons, brocards et autres piques

Le 05 décembre 2013

Bonheurs & surprises

Le mot lardon désigne populairement et figurément un enfant, mais il a un autre sens figuré, quelque peu tombé en désuétude aujourd’hui : celui de « plaisanterie mordante, raillerie ». L’image est savoureuse : on piquait son discours de bons mots comme on pique une viande de lardons. On trouve encore cette forme chez Saint-Simon qui écrit au sujet du secrétaire du roi : Il hasardait devant le roi quelques lardons ou dans la correspondance de Voltaire : Madame de Pompadour et le bon homme Tournemine appelaient Crébillon, Sophocle ; et moi on m’accablait de lardons ; oh, le bon temps que c’était ! Nous avons conservé une forme plus vivante avec le verbe larder dans des tournures comme larder quelqu’un d’épigrammes. Le Moyen Âge utilisait le verbe lardonner, « railler ». On lit dans un texte médiéval : « Il disoit mille maux et injures au presidant, et le lardonnoit de mille brocards et farceries insupportables. » Il n’est pas étonnant de trouver ici le terme brocards qui reprend cette même image de la pointe blessante, qu’elle soit de fer ou de paroles, puisque ce mot est dérivé de broque, variante normande de « broche ». On retrouve d’ailleurs ces deux idées chez Rostand quand Cyrano, grand bretteur de mots et d’épée, se bat contre le vicomte : Où vais-je vous larder, dindon ? Et un peu plus loin : Tiens bien ta broche, Laridon.

La langue de la plaisanterie, souvent méchante, emprunte à la cuisine, nous venons de le voir, ses ustensiles acérés. Elle puise également dans ses ingrédients à saveur épicée, cette fois pour évoquer les bons mots, les saillies et les réparties brillantes, qui ne manquent « ni de sel, ni de piment ». Le sel, en particulier quand il est qualifié d’« attique », épice plats et conversations, un mélange qu’évoque ainsi Trissotin dans Les Femmes savantes (acte III, scène i) :

« Pour cette grande faim qu’à mes yeux on expose

Un plat seul de huit vers me semble peu de chose

Et je pense que je ne ferai pas mal

De joindre à l’épigramme ou bien au madrigal

Le ragoût d’un sonnet, qui chez une princesse

A passé pour avoir quelque délicatesse

Il est de sel attique assaisonné partout

Et vous le trouverez, je crois, d’assez bon goût. »

Nous avons parlé il y a peu des philhellènes. Aussi laissera-t-on l’un des plus célèbres d’entre eux évoquer à son tour ce fameux sel attique. Voici ce que l’on peut lire dans l’Essai sur les Révolutions de Chateaubriand :

« L’étranger, charmé à Paris et à Athènes, ne rencontre que des cœurs compatissants et des bouches toujours prêtes à lui sourire. Les légers habitants de ces deux capitales du goût et des beaux-arts, semblent formés pour couler leurs jours au sein des plaisirs. C’est là qu’assis à des banquets, vous les entendrez se lancer de fines railleries, rire avec grâce de leurs maîtres ; parler à la fois de politique et d’amour, de l’existence de Dieu ou du succès d’une comédie nouvelle, et répandre profusément les bons mots et le sel attique, au bruit des chansons d’Anacréon et de Voltaire, au milieu des vins, des femmes et des fleurs. »

 

C’est plié, ça n’a pas fait un pli

Le 07 novembre 2013

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L’affaire est pliée, ou, plus simplement, c’est plié, signifie qu’une affaire est terminée, le plus souvent à l’avantage de celui qui parle. Cette expression semble être un raccourci de Plier les gaules : la pêche a été bonne, on peut rentrer, le matériel peut être rangé. Plus rarement, cela signifie que la réussite n’a pas été au rendez-vous et qu’il n’est pas possible de revenir en arrière. D’aucuns, dans ce cas, préfèrent dire c’est caramélisé voire, dans la langue populaire, c’est mort. Si l’opération s’est déroulée sans anicroches, on dira aussi : ça n’a pas fait un pli, pli étant ici à comprendre au sens de « faux pli ».

Pli est aussi synonyme de Levée aux jeux de cartes. Dans ce cas l’expression ne pas faire un pli change de sens et signifie « subir une véritable déroute ». Quand pli signifie « levée », le sujet de l’expression ne pas faire un pli ne peut plus être un pronom impersonnel comme ça, puisqu’on ne parle plus de l’entreprise elle-même mais de ceux qui ont essayé de la mener à bien. On n’a pas fait un pli signifie « notre défaite est complète », ou « pour nos adversaires, l’affaire n’a pas fait un pli ».

Pleuvioter, pleuviner, pleuvasser

Le 07 novembre 2013

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L’une des premières choses que l’on apprend en lexicologie, c’est que la richesse ou la pauvreté du vocabulaire dans tel ou tel domaine dépend des conditions de vie des locuteurs : on cite toujours à ce propos l’exemple fameux du grand nombre de noms ou locutions désignant la neige dans la langue des Inuits. Dans un pays comme la France où, comme l’écrit Jean Rouaud dans Des hommes illustres, la pluie est « la moitié fidèle d’une vie », on ne s’étonnera pas que la langue soit si riche pour évoquer ce phénomène. On trouve ainsi, à côté de pleuvoir, éventuellement complété par à verse, à flots, à torrents, à seaux, comme vache qui pisse, des trombes, et bien d’autres encore, les verbes pleuvasser, « pleuvoir par intermittence », pleuviner, « pleuvoir doucement, à très fines gouttes », pleuvioter, « pleuvoir légèrement », mais aussi des expressions comme Il tombe des cordes, des hallebardes.

La pluie est une grande source d’images et laisse deviner d’étranges représentations du monde : on dit Il pleut des crapauds et des chats en Alsace, des curés dans le Berry, des dents de herse en Franche-Comté, des capélans (des curés) et des belles-mères ou des pressoirs de moulin en Provence, des chats pourris en Picardie, Il tombe des rabanelles (des châtaignes grillées) ou des jambes d’âne dans le Languedoc, des marteaux ou des fourches en Bretagne. Nos voisins ne sont pas en reste : on se rappellera que chez nos amis anglais il pleut des chats et des chiens, des jeunes chiens ou des ficelles en Allemagne, des tuyaux de pipe en Hollande, des pieds de chaise en Grèce, des bébés taupes chez les Flamands, du feu et du soufre en Islande et des trolls femelles en Norvège.

Cette pluie, il faut le noter, n’est pas perçue de la même manière selon les lieux où l’on se trouve ; elle est peu aimée en ville, elle est vitale à la campagne. Si on lit dans Romances sans paroles, de Verlaine : « Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville » ou dans Spleen, de Baudelaire : « Quand la pluie de ses immenses traînées / D’une vaste prison imite les barreaux », on trouve, dans La Terre, de Zola, un véritable hymne à la pluie :

« Mais, le lendemain, Buteau était redevenu gentil, conciliant et goguenard. Dans la nuit, le ciel s’était couvert, il tombait depuis douze heures une pluie fine, tiède, pénétrante, une de ces pluies d’été qui ravivent la campagne ; et il avait ouvert la fenêtre sur la plaine, il était là dès l’aube, à regarder cette eau, radieux, les mains dans les poches, répétant :

– Nous v’là bourgeois puisque le bon Dieu travaille pour nous… Ah ! sacré tonnerre ! des journées passées comme ça, à faire le feignant, ça vaut mieux que des journées où l’on s’esquinte sans profit.

Lente, douce, interminable, la pluie ruisselait toujours ; et il entendait la Beauce boire, cette Beauce sans rivières et sans sources, si altérée. C’était un grand murmure, un bruit de gorge universel, où il y avait du bien-être. Tout absorbait, se trempait, tout reverdissait dans l’averse. Le blé reprenait une santé de jeunesse, ferme et droit, portant haut l’épi, qui allait se gonfler, énorme, crevant de farine. Et lui, comme la terre, comme le blé, buvait par tous ses pores, détendu, rafraîchi, guéri, revenant se planter devant la fenêtre pour crier :

– Allez, allez donc !... C’est des pièces de cent sous qui tombent ! »

 

Closeries, ouches, hortillons, plessis et autres jardins

Le 03 octobre 2013

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Sans doute est-ce pour les protéger des voleurs, hommes ou animaux, qu’il était si important de fermer le plus hermétiquement possible les jardins, et que nombre de mots qui les désignent ont une lointaine origine qui évoque l’idée de clôture.

Le plus proche étymologiquement de clos était la closerie, qui a d’abord désigné un petit domaine fermé de haies ou de murs, le plus souvent confié en fermage à un closier. Au xixe siècle, ce même mot a désigné un jardin aménagé où l’on organisait des attractions publiques, des bals. La plus connue était la Closerie des Lilas, où l’on pouvait croiser, dans les premières années du siècle dernier, un exilé russe du nom de Lénine jouant aux échecs avec le poète Paul Fort.

Le nom jardin, quant à lui, est issu de l’adjectif gallo-romain gardinus, « enclos, fermé », qui est tiré d’une forme franque gart, « clôture » ; cette forme est aussi à l’origine de l’allemand Garten. Dans le Nord de la France, jardin s’est longtemps prononcé gardin et c’est cette forme que l’anglais a empruntée avant d’en faire le nom garden.

Autre terme pour désigner un jardin, l’ancien français plessis, qui ne subsiste aujourd’hui que dans les toponymes. C’était jadis un enclos, fait de branches entrelacées, mortes ou vives, enfermant un jardin ou une basse-cour ; cette technique, le plessage, est très ancienne. César l’évoque dans La Guerre des Gaules et se montre très admiratif du caractère infranchissable des enclos ainsi obtenus ; dans Le Roman de Renard, ces plessis sont si hermétiquement clos que le malheureux goupil ne peut y dérober la moindre poule. Ce mot est issu du verbe latin plectere, « tresser ».

Dans cette grande famille des noms désignant des jardins clos, on trouve également le nom féminin ouche. Il désigne lui aussi un jardin fermé de haies, ou, comme l’écrit George Sand dans La Petite Fadette, un beau verger. Ce mot ne s’emploie plus guère que régionalement, mais il était si répandu autrefois qu’on le trouve écrit de plus de quinze manières différentes. Il se rencontre encore aujourd’hui dans des toponymes, en particulier des lieux-dits comme l’Ouche au bègue, l’Ouche-Villiers, et des patronymes, comme Delouche, Deloche ou Desouches. Curieusement, cette ouche n’est pas celle que l’on trouve dans le pays d’Ouche, région située à cheval sur les départements de l’Orne et de l’Eure et dont le nom est d’origine incertaine.

En français, les formes savantes liées au jardin sont, elles, tirées du latin hortus : horticole, horticulture, etc. Ce hortus est à l’origine, par l’intermédiaire de l’ancien français ortel, du nom hortillon, qui désigne à la fois, en Picardie, des maraîchers et des jardins gagnés sur les marécages de la Somme. Hortus est issu de la même forme que le germanique gart, que nous avons cité plus haut, et c’est de ce nom, hortus qu’est dérivé cohors (désignant d’abord une cour de ferme, un enclos puis une formation militaire serrée, une cohorte), qui est à l’origine du français cour. Ainsi, cour et jardin, diamétralement opposés sur une scène de théâtre se trouvent donc être, linguistiquement, des parents.

Regretter ses pas, perdre son huile

Le 03 octobre 2013

Bonheurs & surprises

Pour dire que l’on regrette la peine que l’on s’est donnée, le français dispose de diverses expressions comme Regretter ses pas ou Plaindre ses pas. L’Antiquité ne manquait pas non plus d’expressions similaires. La plus en usage était sans doute oleum et operam perdere, « perdre son huile et sa peine ». Si cette expression se rencontrait si souvent, c’est parce que l’huile était un produit de grande valeur dans l’Antiquité et qu’on en faisait de nombreux usages.

Elle servait tout d’abord à oindre lutteurs et gladiateurs. Dans une de ses lettres, Cicéron écrit que Pompée avait perdu oleum et operam à organiser des combats de gladiateurs. Cette expression entre dans un proverbe cité par saint Jérôme : oleum perdit et impensas qui bovem mittit ad ceroma, « il perd son huile et son argent celui qui envoie un bœuf au gymnase où s’oignent les lutteurs », car bien évidemment les bœufs ne combattaient pas dans l’arène. On userait peut-être aujourd’hui de l’expression familière peigner la girafe…

Mais l’huile permettait également aux intellectuels de s’éclairer pour lire et écrire la nuit. Pour eux, perdre son huile c’était produire un ouvrage de peu d’intérêt. On disait aussi qu’un écrit sentait l’huile de lampe si on y percevait trop les efforts laborieux de l’auteur.

L’huile était enfin utilisée comme produit de beauté ; si, après s’être enduites d’huile parfumée, les prostituées ne parvenaient pas à séduire, elles aussi se lamentaient en disant qu’elles avaient perdu leur huile ; elles devaient aussi regretter leurs pas, même si dans l’Antiquité, le nom péripatéticien désignait essentiellement Aristote et ses disciples qui avaient l’habitude de philosopher en marchant.

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