Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Revenant-bon, revenez-y

Le 10 juin 2014

Bonheurs & surprises

Le nom revenant-bon a été utilisé pour désigner un gain, un bénéfice, quand ce dernier terme n’avait pour sens que ceux de « bienfait », de « bien-fonds attaché à une dignité ecclésiastique », ou de « faveur accordée par le roi ou le souverain ». On lit ainsi dans Le Grand Vocabulaire françois :

« Revenant-bon, se dit des deniers qui restent entre les mains du comptable. Le fonds était de dix mille francs, on n’en a employé que quatre mille, c’est six mille livres de revenant-bon. »

Par la suite, revenant-bon s’emploie surtout figurément pour désigner quelque avantage attaché à un état, à une fonction. Ce sont ces sens que présente la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française :

« Le plaisir de pouvoir rendre quelquefois service à mes amis, est le seul revenant-bon de mon emploi. Il s’est attiré bien des moqueries, c’est le revenant-bon de ses faux airs. »

L’expression C’est le revenant-bon du métier est même devenue proverbiale pour désigner les profits et avantages attachés à telle profession, mais assez vite, elle s’est employée surtout ironiquement : Cet espion a été roué de coups, c’est le revenant-bon du métier.

Ce participe présent substantivé est aujourd’hui considéré comme vieilli ; il est peu à peu sorti de l’usage au profit de formes comme avantage, profit et, surtout, revenu, la langue semblant préférer le participe passé, peut-être considéré comme plus assuré que le participe présent. C’est aussi à partir du verbe revenir que la langue populaire a tiré l’expression revenez-y ou, plus exactement, un petit goût de revenez-y, que l’on emploie pour parler de tel ou tel plat, de telle ou telle boisson, qui sont si savoureux qu’ils semblent en eux-mêmes une invite à se resservir ou à se faire resservir.

 

Sérendipité

Le 10 juin 2014

Bonheurs & surprises

Depuis une dizaine d’années, le nom sérendipité est entré dans l’usage en français. Il s’agit d’un emprunt de l’anglais serendipity, « don de faire par hasard des découvertes fructueuses », un mot créé par Horace Walpole et qu’il avait tiré d’un conte oriental, Les Trois Princes de Serendip (1754), Serendip ou Serendib étant une ancienne transcription anglaise de Sri Lanka, ce dernier étant lui-même composé du sanscrit Sri, « souveraineté, richesse, éclat », et Lanka, primitivement Langkâ, que l’on a rapproché du grec lagkanein, « obtenir par le sort ». Serendip est donc cette terre bénie des dieux où la fortune semble être offerte à chacun.

On constatera avec étonnement que c’est sur leur propre territoire que les habitants du Sri Lanka ont placé cette possibilité d’obtenir richesse et prospérité.

Le plus souvent, ces contrées merveilleuses sont situées en des terres lointaines : songeons au « pays d’Eldorado », cher à Candide, aux territoires situés « outre l’arbre sec »,

(un arbre mort qui continue à donner des fruits et qui marquait au Moyen Âge les limites du monde connu) dont parle Le Jeu de saint Nicolas, ou, dans le monde ancien, à L’île Fortunée, encore appelée l’île des Bienheureux, que les Grecs voyaient comme une forme de paradis et où se retrouvaient ceux dont la conduite avait été exemplaire, une île située aux confins occidentaux du monde connu et que l’on a supposée être tantôt les Canaries, tantôt les îles du Cap-Vert.

Aujourd’hui le nom sérendipité s’emploie fréquemment dans le monde scientifique pour désigner une forme de disponibilité intellectuelle, qui  permet de tirer de riches enseignements d’une trouvaille inopinée ou d’une erreur. On parlera ainsi de sérendipité à propos d’un brillant mais négligent chercheur anglais qui avait la réputation d’oublier régulièrement ses boîtes à culture, et qui, rentrant de vacances, eut la surprise de découvrir dans l’une d’elles qu’une forme de moisissure avait empêché le développement des bactéries. Alexander Fleming venait de découvrir la pénicilline.

Pour conclure sur les moisissures, on pourrait aussi songer à ce berger inconnu qui, ayant oublié un fromage dans une grotte, découvrit le roquefort.

Rappelons enfin que l’on peut aussi employer le nom fortuité, tiré du latin fors, « chance, hasard ».

 

Andain

Le 05 mai 2014

Bonheurs & surprises

Andain est un mot que l’on n’entend plus guère, mais qui abonde dans la littérature du xixe siècle et de la première moitié du xxe siècle. Il désigne chacune des lignes parallèles que forment dans un champ les céréales ou le foin coupés par un faucheur et tombés sur le côté. Marcel Aymé, un des grands peintres de la vie paysanne, l’évoque à plusieurs reprises au début de La Vouivre : « Arsène laissait derrière lui de maigres andains d’une herbe rêche […]. Vers huit heures du matin Arsène aiguisait sa faux lorsqu’il aperçut, à quelques pas de lui, une vipère glissant sur l’herbe rase entre deux andains… »

Le comte de Faverges, un physiocrate que l’on rencontre dans Bouvard et Pécuchet, explique à nos héros comment on doit traiter les andains : « Il exposa son système relativement aux fourrages ; on retournait les andains sans les éparpiller ; les meules devaient être coniques, et les bottes faites immédiatement sur place… »

Par extension, andain désigne aussi ce qui va être fauché, comme dans La Terre, de Zola : « Delhomme tourna un instant la tête, sans cesser de lancer et de ramener sa faux. Et il continua, couchant l’andain à coups pressés, laissant derrière lui le creux de son sillage. »

Quand ce nom est apparu en français, il désignait une mesure de longueur qui valait un pas, une enjambée. On lit ainsi dans un poème du xiiie siècle intitulé La Mort Larguece : « A mains d’un andain de moi ierent » (Elles se trouvaient à moins d’un pas de moi).

Au Moyen Âge et à la Renaissance, l’andain était aussi une mesure agraire qui variait d’un endroit à l’autre puisqu’il désignait la bande de terrain fauchée par un homme sur toute la longueur d’un champ.

Ce nom est issu d’une forme latine reconstituée *ambitanus, qui désignait déjà le pas d’un paysan, puis, par extension, la surface de blé ou de foin que l’on abattait d’un coup de faux. *Ambitanus est dérivé de ambitus, qui signifie « mouvement circulaire, pourtour », lui-même dérivé de ambire, « aller des deux côtés, aller et venir, entourer ».

De ce verbe sont tirés deux noms, ambitus, et ambitio. Ambitus, on l’a vu, désigne d’abord un mouvement circulaire, puis, par extension, dans le domaine politique, la brigue, les démarches illégitimes pour se faire élire, comme si l’on tournait constamment autour des électeurs. Cicéron déposa d’ailleurs une loi pour faire condamner ceux qui usaient de ces moyens illicites, loi appelée Lex Tullia (de Tullius, le nom de Cicéron) de ambitu.

Quant à ambitio, d’où vient le français « ambition », il désigne les manœuvres autorisés effectuées par qui veut remporter une élection, avec toujours cette idée de tourner autour des électeurs, de les fréquenter assidûment.

L’emploi du nom andain s’est peu à peu estompé en même temps que la réalité qu’il désignait. On le trouve pourtant encore dans le titre d’un roman écrit pendant l’hiver 1942-1943 : Trouble dans les andains. On y rencontre, entre autres, un personnage nommé Brisavion, ce qui est l’anagramme des nom et prénom de son auteur, un jeune ingénieur qui venait de terminer ses études à Centrale, et qui se nommait Boris Vian.

 

Glaner, glaneur, glanure

Le 05 mai 2014

Bonheurs & surprises

« Ils étaient trois petits enfants
Qui s’en allaient glaner aux champs… »

Le verbe Glaner signifie « ramasser les épis de blé restés sur le champ après la moisson ». L’origine de ce verbe a longtemps fait débat. Jean Nicot écrit dans son Thresor de la langue françoise : « Aucuns estiment qu’il vient de ce mot latin, Glans, glandis, Parce que jadis le froment n’étant pas en usage, on vivoit de gland & que glaner est comme si on disoit Glander ou Glandéer, amasser du gland. » Mais il est aujourd’hui admis que ce verbe est issu d’un radical gaulois *glenn-, « cueillir ».

Le glanage est une activité très ancienne. Sa pratique suppose de la part de ceux qui possèdent les terres une forme d’assistance envers les plus démunis. Aussi fut-elle, dès les temps les plus anciens, règlementée. On lit ainsi dans le Lévitique (19, 9 et 10) : « Tu ne glaneras pas ta moisson. Tu ne grappilleras pas ta vigne. Tu les abandonneras au pauvre et à l’étranger. » Et dans le Deutéronome (24, 19) : « Lorsque tu feras la moisson dans ton champ, si tu oublies une gerbe, ne reviens pas la chercher. Elle sera pour l’étranger, l’orphelin et la veuve. »

Dans le haut Moyen Âge, la loi salique organisera, elle aussi, le glanage. On y lit : « Si quelqu’un a glané dans la moisson sur pied d’autrui, il sera condamné à 600 deniers. » Ce montant est important, il correspond en effet à l’amende dont on devait s’acquitter pour le meurtre d’une esclave dont on n’était pas propriétaire.

Des coutumes locales ont aussi régi cette activité, en précisant que le glanage devait s’effectuer en plein jour, qu’il était interdit pendant les fêtes religieuses ou le repos dominical, sous peine d’amende.

Le glanage sera de nouveau codifié par un édit d’Henri II, du 2 novembre 1554, qui s’ouvre par cette déclaration liminaire rappelant le Lévitique : « Combien que par les degrez de charité, l’homme ne puisse moins faire pour son prochain que de luy estre liberal de ce qui ne lui profite point et qui pourrait un peu profiter à autrui. » Le texte fait également obligation aux personnes valides, hommes ou femmes, de s’engager comme moissonneurs et leur interdit de glaner : « Ce que permettons, dit le texte, aux gens vieux, debilitez de membres, aux petits enfants ou aux autres personnes qui n’ont pouvoir ni force de scier. Les désobéissans et contrevenans à cette ordonnance, est-il écrit dans la conclusion, seront punis comme larrons. »

L’édit ne mentionne pas explicitement les glaneuses. Cet oubli sera rattrapé par Le Grand Vocabulaire françois (1770), où l’on peut lire : « Ce sont ordinairement des femmes qui vont glaner les champs. » Ce point est confirmé par l’iconographie. Il n’est que de songer aux célèbres Glaneuses de François Millet, mais aussi au Rappel des glaneuses, de Jules Breton, ou aux Glaneuses de Champbaudouin, d’Edmond Hédouin. C’est également une glaneuse qu’évoque Victor Hugo dans Booz endormi :

« Ce vieillard possédait des champs de blés et d’orge / […] Sa gerbe n’était point avare ni haineuse / Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse : / Laissez tomber exprès des épis, disait-il. »

Rappelons que, comme de nombreux autres verbes liés à la cueillette ou au ramassage, les mots de la famille de glaner ont quitté les champs pour s’étendre à des termes abstraits ; c’est aussi le cas pour grappillage, qui a d’abord désigné le fait d’aller ramasser les grappes restées sur la vigne après la vendange. On glane des renseignements, on grappille quelques connaissances au fil de ses lectures, on recueille des informations.

Ainsi La Bruyère écrit : « L’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes. » Et Voltaire : « Les anecdotes sont un champ réservé où l’on glane après la vaste moisson de l’histoire. » De même, si la glanure désigne d’abord ce que l’on glane dans les champs, elle désigne aussi des notes et documents courts, glanés sur divers sujets. Ceux-ci peuvent ensuite être mis en gerbe dans un ouvrage ; c’est ce que fit Littré en publiant en 1880 ses « Études et glanures pour faire suite à l’Histoire de la langue française ».

Notons pour conclure que cette activité, qui semblait sortie d’usage, se pratique de nouveau de nos jours, tant dans les champs que sur les marchés, et on rencontre maintenant le syntagme glaneur urbain. Agnès Varda en a fait naguère un film, Les Glaneurs et la Glaneuse, dans lequel on retrouve le sens concret et le sens figuré de glaneur.

 

Glamour, charme et grammaire

Le 03 avril 2014

Bonheurs & surprises

Dans un ouvrage paru en 1928 et intitulé Mes Modèles, le peintre Jacques-Émile Blanche, petit-fils du célèbre aliéniste, écrit : « “Glamour” est sans équivalent dans notre langue. Nos lexiques donnent : Magie. »

Que le nom anglais Glamour signifie d’abord « magie » n’a rien d’étonnant ; ce mot est en effet issu du français grimoire, et ce dernier désigne un livre recelant des formules à l’aide desquelles on peut charmer et envoûter qui l’on veut.

En passant du français à l’anglais, grimoire s’est donc transformé en glamour. Ainsi to cast a glamour over someone signifie « jeter un sort à quelqu’un ». Le sens de ce mot s’est ensuite affaibli comme s’est d’ailleurs affaibli le nom charme en français : dans l’un et l’autre cas, on est passé de la formule incantatoire à ce qui plaît dans une personne ou dans une chose.

Grimoire, l’ancêtre de glamour, apparaît en français au xiie siècle et signifie donc « livre de magie », mais ce qui nous intéresse particulièrement, c’est qu’il s’écrit alors « gramaire ». À cette époque en effet, la grammaire, en tant qu’objet concret, désignait presque uniquement des livres de grammaire latine qui, naturellement rédigés en latin, étaient inintelligibles pour le commun des mortels qui, pour cette raison, les soupçonnait de contenir nombre de formules magiques.

Quant au nom Grammaire, l’ancêtre de grimoire, il est issu du latin grammatica, lui-même emprunté du grec grammatikê. Ce dernier est un adjectif substantivé qui désigne l’art de lire et d’écrire, c’est-à-dire la grammaire.

Si grammaire, grimoire et glamour sont liés, c’est parce que les formules magiques, qui permettent à qui les connaît de se concilier l’aide de puissances supérieures, ne sont agissantes que si elles sont parfaitement énoncées, correctement articulées, que si elles ne contiennent pas de fautes qui leur feraient perdre toute efficacité.

Mais ce n’est pas le seul exemple de la puissance « magique » des mots. Grimoire et glamour sont liés, pour le sens, on l’a vu un peu plus haut, au nom charme. Ce dernier est issu du latin carmen, altération de can-men, dans lequel on reconnaît la racine can-, que l’on a dans canere, « chanter », verbe qui appartient d’abord à la langue magique et augurale comme le prouvent d’autres mots de la même famille, tels incantation, enchanter ou enchanteur.

Pour conclure, rêvons un peu. Puisque glamour et grammaire sont parents, ne peut-on espérer lire bientôt dans nos magazines des rubriques de grammaire, annoncées par des formules un peu glamour du type : Cet été j’ose l’imparfait du subjonctif. Déterminative ou explicative, nos trucs et astuces pour mieux reconnaître et mieux choisir vos relatives. Vaugelas et Ménage, pourquoi ils se querellent. Avec la catachrèse, je rehausse l’éclat de ma conversation ?

 

Résurrection, Ressusciter

Le 03 avril 2014

Bonheurs & surprises

Le nom Résurrection et le verbe Ressusciter, même s’ils sont formellement assez proches, appartiennent à deux familles différentes. Le premier est emprunté du latin resurrectio, lui-même dérivé de surgere, « jaillir ». De ce verbe nous viennent, entre autres, le doublet sourdre et surgir, mais aussi le nom source.

Le second est dérivé de susciter, qui a d’abord signifié en français « ressusciter » ; on peut lire dans la Passion du Christ (xe siècle) : « Jesus lo Lazer suscitat» En latin classique suscitare, qui est à l’origine de « susciter », signifiait « lever, éveiller, provoquer » et c’est en latin chrétien qu’il a pris le sens de « ressusciter ».

Suscitare est lui-même dérivé de citare, dont le premier sens est «mettre en mouvement, faire bouger », puis « citer en justice ». De citare a été tiré excitare, dont un des premiers sens est « réveiller ». On ne s’étonnera donc pas que l’on rapproche mort et sommeil, résurrection et réveil. D’ailleurs quand Jésus va ressusciter Lazare, mort depuis plusieurs jours, il dit « Notre ami Lazare dort, allons le réveiller. »

Si, dans la pensée occidentale, la résurrection est en grande partie liée au monde chrétien, c’est bien sûr parce que le Christ ressuscite après sa mort, mais aussi parce que, durant son passage sur terre, il ressuscite plusieurs défunts. Cela n’empêche pas que l’on trouve aussi des résurrections avant l’ère chrétienne. Celles-ci sont plus liées à des pratiques magiques, quand les résurrections opérées par Jésus sont plus liées à la force de la parole. Pour ressusciter Pélops, les dieux rassemblèrent les morceaux de son corps et lui redonnèrent vie, mais quand le Christ ressuscite Lazare ou la fille de Jaïre, c’est par le pouvoir des mots. Ainsi pour la résurrection de cette dernière, les évangélistes ont retranscrit fidèlement ses paroles « Talitha qum », « Fillette, lève-toi ».

Mais le départ entre monde chrétien et monde antique n’est pas absolu. La résurrection, par saint Nicolas, des trois enfants mis au saloir, n’est pas très éloignée de celle de Pélops. Et dans le monde antique, il y a sinon la résurrection, au moins le retour d’Eurydice. Il n’est pas dit qu’Orphée la ressuscite, mais simplement que, par son chant, il obtint des divinités infernales la restitution de cette dernière.

Ainsi donc, avec Orphée ramenant Eurydice des enfers, nous revenons au pouvoir envoûtant du chant, à la puissance agissante des mots, à la magie du grimoire et du glamour, à la force de la grammaire, à tout ce que Victor Hugo a formidablement résumé dans Les Contemplations par ces mots : « Nomen, Numen… »

 

Académie et immortalité

Le 06 mars 2014

Bonheurs & surprises

Si l’on cherchait le mot Académie dans un dictionnaire de rimes, on le trouverait en bien triste compagnie, avec les mots endémie, épidémie et pandémie, et il n’est pas certain que le nom lipidémie, plus connu sous la forme lipémie, « taux des lipides sanguins», égaierait beaucoup cette peu riante liste.

Si on le cherchait dans un Gradus des procédés littéraires ou quelque autre ouvrage de rhétorique, on l’y trouverait encore. Mais ce serait, probablement, à l’article Cacophonie, et l’on pourrait lire le célèbre quatrain qu’écrivit Perceval-Grandmaison contre la candidature de Victor Hugo à l’Académie française, quatrain qui n’est resté dans les mémoires que parce qu’il montre, par l’exemple, ce qu’est la cacophonie, et que voici :

« Où, ô Hugo, huchera-t-on ton nom ? / Justice, enfin, que faite ne t’a-t-on ? / Quand à ce corps qu’Académie on nomme, / Grimperas-tu de roc en roc, rare homme ? »

Voilà de bien tristes prémices, mais l’histoire et l’étymologie de ce nom nous apporteront des faits plus réjouissants.

D’abord parce que, avant de désigner la gardienne de la langue française, le nom Académie a désigné un jardin situé à Athènes où, au début du ive siècle avant Jésus-Christ, enseigna Platon. Cette forme de patronage horticole explique peut-être la proximité, montrée par les mots, qui existe entre langues et plantes. Celle-ci s’est traduite par un grand nombre de titres d’ouvrages, le plus souvent à vocation pédagogique, parmi lesquels le fameux Jardin des racines grecques, que fit paraître Claude Lancelot en 1660 ou, plus près de nous, cette charmante Flore latine des dames et des gens du monde, ou clef des citations latines que l’on rencontre dans les ouvrages des écrivains français, de Pierre Larousse.

On n’oubliera pas non plus que langues et plantes sont classées par familles, certaines connues et nombreuses, comme la famille indo-européenne pour les langues ou celle des Cucurbitacées, pour les plantes, d’autres moins, comme la famille finno-ougrienne ou celle des Fagacées.

L’Académie, akademia, ou akademeia, était donc un jardin, ainsi nommé car il appartenait à un certain Akadémos. Ce nom, nous apprend le célèbre Bailly, était à l’origine une forme issue du béotien, un des dialectes parlés dans la Grèce ancienne, wheka-damos. Les tours et détours des langues sont parfois bien curieux, qui font que toutes les sociétés savantes appelées académies ont un nom qui vient du béotien, et que ce mot, quand il n’est plus un nom désignant une langue, mais un adjectif, est ainsi présenté dans le Dictionnaire de l’Académie française : « Lourd et grossier, comme l’étaient les Béotiens au dire des Athéniens », définition illustrée par ces exemples : Se heurter à un public béotien. Il a parlé devant des béotiens.

Ce nom, wheka-damos, ou akadémos en grec classique, désigne celui qui a les faveurs du peuple. On ne peut que se réjouir de ce rapport étroit, étymologique et originel entre l’Académie et le peuple, de ce rapport consubstantiel qui les unit. C’est un témoignage de plus de la force du lien existant entre les peuples et leur langue. C’est pour affermir ces liens qu’a été créée l’Académie française. Fénelon, parlant de la Grèce, a bien rendu compte de cette intrication entre un peuple et sa langue, lui qui écrivait : « Chez les Grecs, tout dépendait du peuple, et le peuple dépendait de la parole. »

Intéressons-nous maintenant au nom Immortalité, puisque la devise de l’Académie française est « À l’immortalité », en hommage à l’immortalité de la langue française. Il convient sans doute de préciser que cette devise et le vœu qu’elle contient ne sont pas aussi superfétatoires qu’il pourrait y paraître puisque, depuis que cette devise a été choisie par l’Académie, les langues qui ont disparu se comptent en centaines, voire en milliers.

La devise de l’Académie étant À l’immortalité, on a appelé, par extension, les académiciens les immortels, extension favorisée par le fait que leur nombre ne diminue jamais.

Les Immortels, ce syntagme nous ramène encore vers la Grèce puisque c’est aussi la traduction de hoi athanatoi, nom que les Grecs donnaient, dans l’Antiquité, à la garde personnelle des rois de Perse, garde forte de dix mille hommes d’élite, et qui avait cette particularité que, quand l’un d’entre eux mourait, il était aussitôt remplacé, ce qui permettait que le nombre des soldats restât constant.

Les académiciens français ont conservé ce type de fonctionnement pour que leur nombre soit, peu ou prou, toujours de quarante, avec toutefois cette importante différence dans le mode de recrutement des soldats de la garde du roi de Perse et celui des gardiens de la langue française : chez ces derniers, on élit un successeur à celui qui vient de mourir ; chez les premiers, ceux qui étaient amenés à prendre les places laissées vides par ceux qui périssaient étaient choisis avant que ces décès ne surviennent.

Ces Grecs anciens, à qui nous devons le nom académie, avaient deux adjectifs signifiant « immortel ». Ambrosios, d’où est tiré le nom ambroisie, la nourriture qui confère l’immortalité, et athanatos, que l’on retrouve dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert sous la forme Athanates pour désigner les gardes du roi de Perse. Athanatos est composé du préfixe privatif a- et de thanatos, « la mort », à laquelle les Anciens associaient hupnos, « le sommeil », remplacé de nos jours par érôs, « le désir ». Ambrosios est composé à l’aide de ce même préfixe privatif et d’une vieille racine indo-européenne signifiant « mourir ».

Ces deux adjectifs ont aussi donné chacun un prénom, Athanase et Ambroise. Ils furent illustrés par deux fameux Pères de l’Église. Entre mille autres choses, le premier consacra sa vie à la lutte contre l’arianisme et le second baptisa saint Augustin. Un autre religieux du nom d’Ambroise eut un sort plus funeste : archevêque de Moscou pendant la peste de 1771, il fit retirer d’une chapelle une image de la Vierge, à laquelle la foule attribuait de nombreuses guérisons mais qui, en raison du grand concours de peuple qu’elle provoquait, propageait le mal de manière effrayante. Ses ouailles en délire l’accusèrent de sacrilège, l’arrachèrent à son autel, et ceux-là même dont il avait la charge spirituelle le massacrèrent.

Religieux encore, mais de fiction cette fois, le terrifiant héros du Moine de Lewis, le prieur des capucins de Madrid, se nomme Ambrosio. Monstre d’orgueil, il commettra crime sur crime et, pour échapper à la mort, conclura un pacte avec Satan. Mais ce refus de mourir va être cause de la longueur de son châtiment, puisque, après qu’il fut précipité par Satan sur des rochers où son corps s’est fracassé, pendant sept longs jours la vie refuse de le quitter, comme si son nom Ambrosio, « Immortel », empêchait qu’un prompt trépas vienne mettre un terme à ses souffrances : il gît, les os brisés, brûlé par le soleil, dévoré par des milliers d’insectes tandis que des aigles viennent continûment lui arracher des lambeaux de chair, rongé par une soif atroce à deux pas d’une rivière à laquelle ses membres rompus ne peuvent le porter.

Pour finir sur une note plus optimiste, on se souviendra que le père de la chirurgie, qui, s’il ne donnait pas l’immortalité, réussissait à tout le moins à prolonger les vies s’appelait Paré et avait pour prénom Ambroise. C’était aussi, à une époque où les traités médicaux étaient écrits en latin, et un siècle avant la naissance de l’Académie française, un ardent défenseur du français ; n’écrivit-il pas dans une de ses préfaces, encouragé en cela par Pierre de Ronsard : « Je n’ai voulu escrire en un autre langaige que le vulgaire de nostre nation, ne voulant estre de ces curieux, et par trop supersticieux, qui veulent cabaliser les arts et les serrer sous les loix de quelque langue particulière. »

Pour conclure avec cette immortalité, rappelons que deux futurs académiciens la firent figurer dans un titre de leur œuvre. Un poème fameux des Méditations de Lamartine est intitulé L’Immortalité, et, environ un siècle plus tard, le premier ouvrage publié par Georges Dumézil avait pour titre Le Festin d’immortalité, étude de mythologie comparée indo-européenne, ouvrage qui traitait, en particulier, de l’ambroisie.

Nul doute que les travaux de ce dernier ont illustré la langue française et ont contribué à la rendre immortelle. Mais, dans son rapport aux langues, Georges Dumézil est, en quelque sorte, doublement immortel, lui qui s’est aussi illustré en sauvant de la disparition une langue du Caucase, l’oubykh, dont il fut l’avant-dernier locuteur, et dont il assura la survie en publiant, en 1931, La Langue des Oubykhs et, en 1957, Contes et légendes des Oubykhs. Ainsi, grâce aux travaux de celui qui n’était pas encore académicien, et malgré la mort, en 1992, de Tevfik Esenc, le dernier locuteur oubykh, cette langue aux quatre-vingt-trois consonnes est assurée, elle aussi, d’une forme d’immortalité.

 

Chacunière

Le 06 mars 2014

Bonheurs & surprises

Chacunière est un terme plaisant désignant le logis, l’habitation propre à tel ou tel. On le rencontre essentiellement dans des expressions dans lesquelles il est précédé de chacun. Ce nom semble avoir été écrit pour la première fois dans Pantagruel, de Rabelais (II, 14) : « Toute la ville brusle, ainsi chascun s’en va dans sa chascuniere. »

On le trouve aussi chez Montaigne (Essais, I, 257) : « Usage ancien, que je trouve bon a refreschir, chascun en sa chascuniere. » Ou encore chez Mme de Sévigné, dans une lettre du 15 décembre 1673 : « Les filles s’en vont chacune à sa chacunière. »

C’est à cette dernière, et non à Rabelais que l’on a longtemps attribué la création de ce nom. C’est encore ce que fait, en 1788, Jean-François Féraud dans son Dictionnaire critique de la langue française.

Si la création de ce mot est attribuée à Mme de Sévigné, c’est peut-être en raison du mépris dans lequel est tenu Rabelais à l’époque. Quelques années plus tôt, on pouvait lire dans Le Grand Dictionnaire françois, à l’article Rabelais : « […] Il a prodigué l’érudition, les ordures et l’ennui. Un bon conte de deux pages est acheté par des volumes de sottises. Il n’y a que quelques personnes d’un goût bizarre qui se piquent d’entendre et d’estimer tout cet ouvrage. Les gens d’esprit rient de quelques-unes des plaisanteries de ce Curé Médecin et méprisent le livre et l’auteur. On est fâché qu’un homme qui avait tant d’esprit, en ait fait un si misérable usage. C’est un philosophe ivre qui n’a écrit que le temps de son ivresse. »

Le mot Chacunière, au sens de « logis propre à chacun », était déjà considéré comme vieilli à l’époque de Mme de Sévigné. On le retrouve pourtant encore chez Théophile Gautier, dans Le Capitaine Fracasse.

De l’idée de foyer, on va passer, au xxe siècle, avec André Billy, à celle de jeune fille, jeune femme. On lit dans Introïbo : « Dans mon pays, dans le vôtre aussi, j’en suis sûr, chaque jeune homme a ce qu’on appelle sa chacunière”. »

Ce terme a l’avantage d’être suffisamment vague pour ne pas préciser exactement la relation qui unit cette chacunière au jeune homme : promise, fiancée, amoureuse.

On constatera avec regret un manque de la langue française, puisqu’à cette dernière chacunière ne correspond pas de chacunier. Ce phénomène n’est pas isolé : force est de constater, par exemple, que si l’adjectif substantivé promis se rencontre, c’est beaucoup moins que promise.

On trouve dans notre langue des noms de personne terminés par -ière, on en trouve aussi qui sont terminés par -ier, et il en est enfin qui prennent l’une ou l’autre de ces formes, selon que la personne dont on parle est un homme ou une femme.

L’inégale répartition du nombre de ces trois types de substantifs nous montre comment la morphologie nominale peut dessiner, justement par la présence de telle ou telle forme, le visage d’une époque et l’évolution des sociétés. On peut ainsi voir les professions ou états que les femmes pouvaient partager avec les hommes et ceux qui leur étaient interdits.

Mais, avant tout, voyons les rares formes françaises en -ière désignant des personnes auxquelles ne correspondent pas de formes en -ier. Á côté de la chacunière on trouvera une cigarière, une bouquetière et une lavandière, une douairière et une chambrière, en se rappelant que celle-ci est une femme de chambre et qu’elle a peu avoir avec le chambrier, qui était un officier chargé des appartements privés du souverain. Les dictionnaires nous apprennent que la forme substantivée de l’adjectif minaudier est rare au masculin, mais que le féminin, minaudière, ne l’est pas. À cette liste il aurait été possible d’ajouter, jadis, rosière, cette jeune fille, parangon de morale dont la conduite vertueuse était récompensée et signalée par une couronne de roses.

Mais les jeunes filles vertueuses étant devenues denrée trop rare, il a fallu, au moins dans le conte de Maupassant, créer un équivalent masculin pour ces introuvables rosières. C’est ce que fit notre auteur en 1887 avec Le Rosier de Mme Husson.

La balance entre les formes en -ier seul et les formes en -ier ou -ière correspond aux mœurs et aux us des temps où furent créés ces mots, mais la langue nous réserve parfois quelques surprises. On n’avait naguère que des cuirassiers, artificiers et autres armuriers, mais on peut aujourd’hui rencontrer des missilières. Si seuls les aumôniers ont charge d’une aumônerie, les aumônières se signalent par la générosité de leurs aumônes. S’il n’y a que des chameliers, il existe des ânières et des muletières. On ne rencontrait que des anecdotiers, des gazetiers ou des échotiers, mais on se souvient que Mme de Sévigné, à qui l’on a longtemps prêté la création de chacunière, était une grande épistolière et que l’on trouve aussi des potinières. Point de faisandière ou de fauconnière, mais des dindonnières, des oiselières et des braconnières. Des éclusières, certes mais on ne rencontre que des fontainiers. Pas de ferblantières ni de dinandières, mais des ferronnières.

On rencontre aussi des marbrières et des plâtrières, mais uniquement des plombiers et des bronziers. On découvre que massier est un nom uniquement masculin quand il désigne un huissier (autre nom sans féminin) ou un appariteur portant une masse lors de certaines cérémonies, mais que ce même nom est masculin ou féminin quand il désigne la personne ayant la gestion des fonds communs dans un atelier de peinture. De même le soldat du feu n’est que pompier alors que la personne qui fait les retouches dans les ateliers de couture est pompière ou pompier. On aura des femmes meurtrières, guerrières ou émeutières, mais elles seront luthiers ou ficeliers ou glaciers.

S’il existe des régatières, des batelières, des marinières et des plaisancières, on ne trouve en revanche que des piroguiers, des baleiniers et des gondoliers.

Mais si le nom chacunière est peu entré dans l’usage et que chacune ne s’est jamais rencontré, c’est parce que la langue avait déjà à sa disposition l’expression bien ancrée : Á chacun sa chacune.

Notons que si les mots, comme le font parfois les hommes, revendiquaient quelque quartier de noblesse, le mot chacun pourrait se prévaloir des plus lointains ancêtres : il fait en effet partie des mots les plus anciens de la langue française puisqu’on le trouve déjà dans les Serments de Strasbourg, où on lit ces mots prononcés par Louis le Germanique :

« Si salvrai eo cist meon fradre karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, cum om per dreit son fradra salvar dift… » (… Je secourrai mon frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère…).

Pour en revenir à chacun et chacune, on laissera à Molière le soin de conclure. Il emploie l’un et l’autre dans les derniers vers d’une de ses toutes premières pièces, L’Étourdi ou les Contretemps :

Mascarille : « Vous voilà tous pourvus : n’est-il point quelque fille / Qui pût accommoder le pauvre Mascarille ? / Á voir chacun se joindre à sa chacune ici, / J’ai des démangeaisons de mariage aussi. »

Anselme : « J’ai ton fait. »

Mascarille : « Allons donc et que les Cieux prospères / Nous donnent des enfants dont nous soyons les pères. »

 

Souder, sou, solide

Le 06 février 2014

Bonheurs & surprises

Souder, qui est l’anagramme de soudre, est d’un emploi courant et appartient lui aussi à une vaste famille. Il est issu du latin d’époque impériale solidare, qui a d’abord signifié « solidifier ». Lui-même est dérivé de solidus, « plein, massif, solide » ; associé à numerus, « nombre », il a désigné une monnaie d’or dont le titre, le poids, et donc la valeur, étaient constants. Puis, comme cela est arrivé fréquemment en latin tardif, le nom s’est effacé en abandonnant à l’adjectif sa valeur et sa nature. On observe ce même phénomène, par exemple, avec le nom foie, qui est issu du latin (jecur) ficatum, « (foie d’oie) engraissé avec des figues », puis « foie ».

En passant du latin au français, le solidus a perdu des lettres et la monnaie de la valeur, puisque c’est ce solidus qui est à l’origine de notre sou et de son équivalent vieilli sol, des variantes que l’on retrouve dans les formes col et cou, fol et fou ou mol et mou. De ce sol on a tiré la soldée ou soudée, terme utilisé en ancien et en moyen français, pour désigner le salaire d’un soldat, ou, plus précisément, ce qui avait la valeur d’un sou, une forme de dérivation que l’on a aussi avec la denrée qui était, proprement, « ce que l’on peut acheter avec un denier ». On notera que, si la soldée a disparu avec le Moyen Âge, une forme équivalente, la soutée, s’est rencontrée naguère dans les débits de boisson de l’Ouest de la France pour désigner ce que l’on pouvait obtenir de café pour un sou.

Par extension, soudée a aussi désigné toute forme de salaire, de récompense, au sens propre ou au figuré. On lit dans un texte religieux du Moyen Âge :

« Cel jor deable lié seront / Et lors soudées recevront / Cels que jhesus Crist guerpira / Deables à soi les menra / Ens en enfer, et puis dedens. » (« Ce jour [celui du jugement dernier], les diables seront heureux et ils recevront leur récompense : ceux que Jésus-Christ abandonnera, le diable les attirera à soi et les mènera en enfer. »)

Á partir du salaire que l’on versait aux militaires, la soudée, on a créé le verbe soudoyer, proprement « engager contre paiement d’une soudée » et, particulièrement, « engager un soldat » ; Charles VIII, roi de France de 1483 à 1498, écrit ainsi : « Pour payer les dits gens d’armes et de trait estans en garnison avec ledit Sieur de Sassenage, lequel il soldoyat de ses propres deniers»

Le soldat ainsi recruté était donc un soudard, « celui qui touchait la soudée » ; de ce nom, il existait aussi de nombreuses variantes, parmi lesquelles soudaulz, soudenier, soudoier, soudoiant, etc. On trouvait aussi bien sûr d’autres corps de métier que l’on rémunérait par la soudée : la soldoiere ou saudoiere, par exemple, qui désignait une servante prise à gages ou une femme qui faisait payer ses faveurs. On peut ainsi lire dans La Vie de sainte Thays :

« Il fu anciennement une saudoiere ki avoit non Thays, tant bele que maint home vendirent lour iretage pour li. »

Á l’origine, donc, ni soudard, ni soudoyer n’avaient de sens péjoratif. Par la suite, les contacts avec l’Italie et la présence de nombreux mercenaires italiens en France vont amener quelques changements dans la langue militaire. Le français emprunte à l’italien les mots colonel, caporal mais aussi soldat, emprunté de soldato, qui est lui-même dérivé de soldo, « solde ». Le soudard et ses équivalents vont alors disparaître et Brantôme pourra écrire dans La Vie des grands capitaines : « Tous ces noms se sont perdus et se sont convertis au beau nom de soldat à cause de la solde qu’ils touchent. »

Soudard et soudoyer vont alors se charger des sens péjoratifs qui sont les leurs aujourd’hui. Le sou va continuer à perdre de sa valeur. Souder va prendre le sens qu’il a aujourd’hui, en signifiant d’abord « solidifier », puis « réunir » et enfin « pratiquer la soudure ». Nous avons évoqué dans l’article précédent Henri de Mondeville. Dans sa Chirurgie, il parle lui aussi de souder pour « rapprocher les lèvres d’une plaie » et donne le nom de soudures aux cicatrices. Soudre et souder sont très proches phonétiquement et on les emploie parfois l’un pour l’autre au Moyen Âge. On trouve ainsi des recettes où il est prescrit de souder du poivre quand il s’agit de le réduire en poudre.

Mais on se souviendra que dans la langue des romans et des films noirs des années 1950 et 1960, les verbes dessouder et dissoudre devenaient aussi des synonymes, signifiant « tuer ». « Le souffle ténu qui sifflait des lèvres du Rital les rassura. Le gonze, on ne l’avait pas dessoudé », écrivait ainsi, en 1953, Auguste le Breton dans Du rififi chez les hommes.

 

Soudre

Le 06 février 2014

Bonheurs & surprises

Le verbe soudre est semblable à ces patriarches des temps anciens qui ont disparu, mais ont laissé une vaste descendance. On le trouve encore en moyen français, en particulier dans la Ballade des pendus, de François Villon :

« Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie, / Garde qu’enfer n’ait de nous seigneurie : / A luy n’avons que faire ne que souldre. / Hommes, icy n’a point de mocquerie ; / Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre»

Ce verbe est issu du latin solvere, qui signifie d’abord « détacher, délier », puis « payer, s’acquitter d’une dette », « désagréger, dissoudre » et, enfin, « résoudre, trouver la solution ». Les sens de solvere et de ses dérivés sont très variés ; ils le sont tellement que, pour en rendre compte, le français emploie deux formes de participe passé, l’un qui est emprunté du latin, l’autre qui vient directement du verbe français, et leurs sens diffèrent notablement. Ainsi on pourra dire que l’Assemblée est dissoute, sans que cela signifie qu’elle était dissolue, et que le souverain pouvait être absolu quand bien même il n’aurait pas été absout. Il en va parfois de même pour les noms puisque, à côté de l’absolution, existe l’absoute, un ensemble de prières dites par le prêtre au terme de la liturgie des défunts. De même, la soulte, « la somme qui, dans un partage, compense l’inégalité des lots », n’est pas la solution. Peut-être faut-il rappeler que le sens premier de solution est « séparation, rupture » et qu’une solution de continuité n’est pas, comme on le croit parfois et faussement, un moyen pour continuer quelque chose, mais l’interruption entre les parties d’un tout, auparavant continues. Cette expression apparaît au xive siècle dans le livre Chirurgie, d’Henri de Mondeville, le médecin de Philippe le Bel et de Louis le Hutin, et elle désigne une fracture dans laquelle les deux parties de l’os rompu ne sont plus en contact. Elle désignera, presque quatre siècles plus tard, sous la plume de Mme de Sévigné, une rupture entre deux personnes. Elle écrit dans une lettre du 14 juillet 1680 :

« Vous me demandez, ma Bonne, ce qui a fait cette solution de continuité entre La Fare et Mme de La Sablière. C’est la bassette ; l’eussiez-vous cru ? C’est sous ce nom que l’infidélité s’est déclarée ; c’est pour cette prostituée de bassette qu’il a quitté cette religieuse adoration. » (La bassette était un jeu de cartes fort en vogue à l’époque, où se jouaient de grosses sommes d’argent.)

La racine dont est tirée solvere est la même que celle que l’on trouve dans le gotique fraliusan, « perdre », un lointain ancêtre de l’anglais to lose, « perdre », mais aussi et surtout dans le grec luein, cher au cœur de tous les hellénistes, car c’est l’un des modèles qui servent à l’apprentissage des conjugaisons. Ce verbe a le même sens que le latin solvere et est à la base des formes françaises en -lyse ou en -lyte. On sait que l’analyse consiste à détacher les éléments d’un tout pour les identifier, que l’on effectue cette opération sur un corps chimique, sur une phrase ou sur une idée. Parmi les formes en -lyte, nous en retiendrons deux.

D’abord l’alyte. Sous cette dénomination savante se cache un mystérieux animal, plus connu sous le nom de « crapaud accoucheur ». Ces batraciens ont en effet une étrange particularité : le mâle conserve pendant six à huit semaines, en tresses autour de ses pattes arrière, les chapelets d’œufs pondus par la femelle. Il les gardera avec lui jusqu’à ce que, sentant l’éclosion proche, il s’installe dans une pièce d’eau où les petits pourront naître. Son nom alyte est emprunté du grec alutos, « qui ne peut être délié », parce que notre crapaud semble ne pouvoir être délivré de ces œufs avant que n’en sortent des têtards.

Ce suffixe se trouve aussi dans le nom Hippolyte. Ce nom, comme cela est très fréquent pour les patronymes grecs, a une signification. Avant d’être nom propre, le grec hippolutos est un adjectif qui signifie « qui détache les chevaux ». Ce sens fait particulièrement ressortir l’ironie cruelle de l’Hippolyte d’Euripide, puisque le héros meurt prisonnier des lanières qui entravaient ses chevaux et traîné par eux dans les rochers, et c’est bien parce que « celui qui détache les chevaux » ne les a justement pas détachés qu’il est mort. Les mots d’Euripide soulignent le retournement monstrueux qui est en jeu dans cet épisode, puisque si dans les derniers vers on entend le participe passé passif lutheis, « détaché, libéré », il ne qualifie pas les chevaux, mais Hippolyte lui-même.

Tout cela sera repris dans la Phèdre de Racine, mais notre langue ne marque plus ces rapprochements, et le dramaturge, faisant parler Théramène, emploiera d’autres verbes :

« Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes / […] / Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé / […] / J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux fils / Traîné par les chevaux qu’il a nourris. »

 

Pages