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Conjuration, conspiration, complot, ligue, intrigue, brigue

Le 5 novembre 2026

Nuancier des mots

Tous ces termes désignent des manœuvres menées en secret dans tel ou tel dessein et, les noms brigue et intrigue parfois exceptés, tous signalent que plusieurs personnes participent à ces manœuvres. C’est essentiellement par le but que se proposent ceux qui s’y livrent que ces noms se distinguent.

La conjuration est une entente cachée de plusieurs individus qui, par la force, veulent mettre à bas le pouvoir en place. Comme l’indique la forme de ce mot, les conjurés, nom formé à l’aide du préfixe à valeur collective cum- et du radical latin jurare, « promettre solennellement », sont le plus souvent engagés par la promesse de ne rien négliger, de se donner corps et âme pour que leur projet commun se réalise. C’est ce que montre Salluste dans La Conjuration de Catilina ; on y lit : « On prétendit que Catilina, son discours terminé, voulut lier ses complices par un serment ; qu’il fit circuler un grand vase, plein de vin mêlé à du sang humain, et que tous y trempèrent les lèvres en lançant des imprécations, comme on fait dans les sacrifices solennels. »

Le mot conjuration est tout proche de conspiration, une coalition secrète de personnes souhaitant renverser, le plus souvent par la violence, un gouvernement. Le nom latin d’où il est tiré, conspiratio, un dérivé de spirare, « respirer, souffler », signalait plus particulièrement cette entente, cette union, puisque ceux qui conspirent sont, à proprement parler, « dans le même souffle ». C’était d’ailleurs, bien avant la volonté de nuire aux puissances établies, le sens premier des mots latins conspirare et conspiratio. Ce sens était d’ailleurs encore nettement signalé dans la première édition de notre Dictionnaire, où l’on pouvait lire : « On l’employe quelquefois en bonne part, pour signifier une union d’esprit & de volontez pour un mesme dessein. » Conspirer peut d’ailleurs encore avoir ce sens neutre de « contribuer au même effet », même si celui de « chercher en secret à nuire à quelqu’un » est le plus fréquent aujourd’hui. Il faut noter aussi que, même si, étymologiquement, ce verbe suppose comme sujet un groupe de plusieurs individus, il arrive que ceux-ci soient remplacés par un mot au singulier, comme le pronom indéfini « tout », dans ce vers de la Phèdre de Racine : « Tout m’afflige, et me nuit, et conspire à me nuire. »

Aux mots conjuration et conspiration, ainsi qu’à ceux qui sont de même famille, on aimerait ajouter complot, ce qui est validé par le sens, mais non par l’étymologie puisque celle de ce nom est inconnue ; on ne sait donc pas si la première syllabe de ce nom a un rapport avec la préposition latine cum. Complot est toutefois lié à la forme anglaise plot, de même sens, que l’on retrouve, par exemple, dans le nom de la fameuse affaire appelée en anglais Gunpowder Plot, traduit en français par Conspiration des poudres. Comme la conjuration et la conspiration, le complot a une visée politique et ceux qui y participent ont l’intention de prendre le contrôle d’un pays en renversant le régime en place. Pour en finir avec complot et comploter, on notera que deux noms de sens très différents en sont tirés : comploteur, d’une part, le plus ancien, qui désigne celui qui participe à un complot ; complotiste, d’autre part, répandu au début de ce siècle, et désignant une personne qui impute l’origine d’un évènement ou d’une situation à un complot fomenté par un État, une organisation secrète, un groupe, etc.

Il faut cependant noter que complot et conspiration, à la différence de conjuration, peuvent aussi s’employer pour désigner l’union de plusieurs personnes préparant secrètement une agréable surprise à une autre.

Quant à ligue et liguer, ils remontent, par l’intermédiaire de l’italien liga, « alliance », au latin ligare, « attacher, lier, assembler », ce qui montre, une fois encore, que nous avons affaire à une coalition d’intérêts. Ce point se vérifie d’ailleurs par le fait que liguer s’emploie le plus souvent à la forme pronominale et au pluriel ; notons cependant que, comme nous l’avons vu pour conspirer, il arrive, surtout dans une langue poétique, que le sujet de se liguer soit un singulier, comme dans ces vers de Boileau :

 

« En vain, contre Le Cid, un ministre se ligue ;

Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue. »

 

Le nom ligue a donc d’abord désigné des alliances, religieuse, comme la Sainte Ligue, politiques, comme la ligue Achéenne, la ligue d’Augsbourg ou la Ligue arabe, ou commerciale, comme la Ligue hanséatique. À la charnière des xixeet xxe siècles, puis dans l’entre-deux-guerres, ligue fut le nom donné à différentes factions d’extrême droite hostiles aux institutions républicaines. Mais aujourd’hui ce nom désigne surtout une association de personnes unies dans la réalisation d’un projet commun, notamment d’ordre social, humanitaire, politique, etc., comme la Ligue des droits de l’homme.

Les autres noms de cette liste amènent en général des bouleversements beaucoup moins radicaux, visent plus une personne qu’un État et sont le plus souvent le fait d’un seul individu ; ainsi une intrigue désigne la menée secrète, l’action, parfois déloyale, à laquelle se livrent une ou, plus rarement, plusieurs personnes, pour arriver à leurs fins. Il a la particularité de pouvoir s’employer facilement au pluriel, comme dans les locutions intrigues de couloirs ou intrigues de palais. Et dans Madame Bovary, Flaubert écrit que, pour que Charles épouse MmeDubuc [qui] « ne manquait pas de partis à choisir », sa mère fut obligée de les évincer tous, et qu’« elle déjoua même fort habilement les intrigues d’un charcutier qui était soutenu par les prêtres ». On notera que le verbe de même famille, intriguer, un parent étymologique d’intriquer et de tricher, change de sens quand il change de construction : quand il est intransitif, il signifie « ourdir une intrigue, des intrigues ; prendre part à une intrigue », tandis que, quand il est transitif, il a pour sens « troubler », « donner à penser, en suscitant la curiosité, la perplexité ». Un jeune intrigant est donc, proprement, une personne, jeune, qui intrigue pour parvenir à son but, Il a la particularité de pouvoir s’employer facilement au pluriel. Ainsi dans Madame Bovary, Flaubert écrit que, pour que Charles épouse Mme Dubuc [qui] « ne manquait pas de partis à choisir », sa mère fut obligée de les évincer tous, et qu’« elle déjoua même fort habilement les intrigues d’un charcutier qui était soutenu par les prêtres ». Il a la particularité de pouvoir s’employer facilement au pluriel. Ainsi dans Madame Bovary, Flaubert écrit que, pour que Charles épouse MmeDubuc [qui] « ne manquait pas de partis à choisir », sa mère fut obligée de les évincer tous, et qu’« elle déjoua même fort habilement les intrigues d’un charcutier qui était soutenu par les prêtres »., tandis qu’un jeune intriguant est un jeune individu sur lequel on s’interroge.

Brigue s’emploie surtout pour désigner des menées individuelles ; en témoignent ces paroles du comte à Don Diègue dans Le Cid : « Vous l’avez eu par brigue, étant vieux courtisan. » Il n’est guère étonnant que brigue soit au voisinage de courtisan, puisque l’un et l’autre supposent manœuvres et flatteries auprès d’un puissant pour tenter d’en obtenir quelque avantage.

Notons d’ailleurs, pour conclure, qu’il était précisé, à l’article 7 des Règlements pour l’Académie française donnés par le Roi, le 30 mai 1752, que « La réputation de l’Académie dépendant principalement de son attention à bien remplir les places vacantes, elle n’aura nul égard aux brigues et aux sollicitations de quelque nature qu’elles soient. » Ce point fut de nouveau énoncé, et à l’identique, dans l’article 15 des Statuts de l’Académie française délibérés dans sa séance extraordinaire du 21 juin 1816.

Abyssal, Abyssin

Le 5 novembre 2026

Emplois et usage des mots

Pour la forme, ces deux adjectifs ne diffèrent que par la dernière syllabe, mais ils ont des sens fort éloignés. Abyssal s’est d’abord rencontré dans la langue de la religion, au xvie siècle, pour désigner un sentiment d’une profondeur infinie. Depuis le xixe siècle, cet adjectif s’emploie aussi en géographie pour qualifier ce qui concerne les abysses, les grands fonds marins. Il est dérivé du latin chrétien abyssus, « profondeur de l’enfer, abîme », que l’on trouve, entre autres, dans l’expression tirée des Psaumes et devenue proverbiale : Abyssus abyssum invocat (41,8), « L’abîme appelle l’abîme », utilisée pour signaler qu’un péché entraînera un autre péché, qu’un malheur entraînera un autre malheur. Abyssus est lui-même emprunté du grec abussos, « ce qui est sans fond », ce dernier étant composé du préfixe privatif a- et de bussos, « fond, fond de la mer, abîme ».

Abyssin est tiré, lui, d’Abyssinie, l’ancien nom de l’Éthiopie. Abyssinie est une forme altérée de Habacham, le nom d’une tribu sémite qui vivait dans cette partie de l’Afrique. Cet adjectif, jadis concurrencé par abyssinien, s’emploie surtout aujourd’hui dans la locution chat abyssin ou, elliptiquement et substantivement, abyssin, qui désigne une race de chat de taille moyenne, svelte, à la tête triangulaire et au poil court.

Il convient donc de ne pas utiliser ces adjectifs l’un pour l’autre ; mais qui ferait cette confusion trouverait sans doute quelque consolation en se rappelant qu’il a d’illustres prédécesseurs. Dans la troisième série de ses Querelles de langage, André Thérive signale en effet que, dans Le Verger d’Arsinoë, Pierre Noël de la Houssaye écrit : « Laissez tomber mon âme aux gouffres abyssins », et que, dans « Le Récif de corail », José-Maria de Heredia écrit, lui : « Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore, / Éclaire la forêt des coraux abyssins / Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins, / La bête épanouie et la vivante flore. » Dans ces deux poèmes, c’est bien sûr abyssaux qui était attendu.

Clôturer

Le 5 novembre 2026

Emplois et usage des mots

Les termes clore et clôture datent du xiie siècle. Clôturer, un dérivé du dernier, n’apparaît dans notre langue que six siècles plus tard et il signifie « enclore ; fermer d’une clôture ». Longtemps, ce verbe ne s’est employé qu’au sens propre dans des tours comme « clôturer des prés, un bosquet », « clôturer un jardin ».

Dans les emplois figurés, c’est de clore qu’on se servait, mais la difficulté de conjugaison de ce verbe, le fait qu’il soit défectif, et donc inusité à de nombreux modes et temps, ont fait qu’on a commencé à le remplacer par clôturer, verbe du premier groupe, et donc à la conjugaison régulière pour signifier « fermer, achever », dans des tours comme clôturer la séance, clôturer une discussion. Mais rappelons que clôturer est un simple doublet de clore qui est depuis très longtemps en usage, tant au propre qu’au figuré ; quand ce sera possible, on préfèrera donc employer ce dernier ou des périphrases verbales telles que mettre fin à, mettre un terme à.

Confronter

Le 5 novembre 2026

Emplois et usage des mots

Le verbe confronter a d’abord signifié, comme le latin médiéval confrontare (proprement « être front contre front ») auquel il est emprunté, « être contigu à ». À ce sens, se sont ajoutés, au xvie siècle, ceux de « comparer » et de « mettre en présence ». La première édition de notre Dictionnaire, parue en 1694, glosait d’ailleurs ainsi ce verbe : « Faire comparoistre un tesmoin, afin qu’il soustienne sa deposition en presence de l’accusé. » Dans la langue courante, ces deux sens sont longtemps restés les seuls en usage : on pouvait ainsi « confronter des points de vue, des écritures », ou encore « confronter des témoins, des accusés ». Mais, au xxe siècle, le tour passif être confronté à une difficulté, à un obstacle a commencé à se répandre sous l’influence de l’anglais to be confronted with. Il s’emploie aujourd’hui fréquemment, et on ne saurait condamner cette locution verbale validée par l’usage, que l’on pourra cependant faire voisiner avec d’autres de même sens comme devoir faire face à, être en butte à ou être aux prises avec.

Université de Montréal

Le 5 novembre 2026

Anglicismes & Néologismes

Cette année, les championnats du monde de cyclisme professionnel se sont déroulés au Québec, et il se trouve que le parcours empruntait une route passant à proximité de l’université de Montréal : des millions de téléspectateurs ont pu découvrir à cette occasion que cette dernière avait bien pour nom « Université de Montréal ». Ainsi donc il est possible, même dans un continent très majoritairement anglophone, de conserver ce nom, université, sans l’angliciser, et de le faire suivre d’un complément du nom prépositionnel comme c’est l’usage en français. Merci donc à nos amis québécois de ne pas avoir proposé un Montréal University, un type de construction qui, hélas, semble proliférer de notre côté de l’Atlantique.

1740

Le 5 novembre 2026

Bonheurs & surprises de la langue

En 1740, Marie-Thérèse montait sur le trône d’Autriche, ce qui amenait Frédéric II de Prusse, qui contestait la légitimité de cette succession, à déclencher une guerre, dite, justement, « de succession ». Ce monarque était fort occupé puisque cette même année, paraissait son Anti-Machiavel, revu et publié par Voltaire, dont on représentait pour la première fois, à Paris, la tragédie intitulée Zulime.

Mais 1740 fut aussi l’année de la parution de la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Celle-ci était marquée par une grande réforme orthographique : de nombreux s, vestiges étymologiques d’un état ancien de la langue, et qui depuis longtemps n’étaient plus prononcés, disparaissaient quand ils étaient placés devant un t ou, plus rarement, devant un p ou un c. Comme ce s n’était plus prononcé, la voyelle précédente était allongée à l’oral, et cet allongement fut marqué, dans l’immense majorité des cas, par l’ajout d’un accent circonflexe sur cette même voyelle. Tous ces changements furent ainsi présentés dans la préface de cette édition : « Dans les mots où l’S marquoit l’allongement de la syllabe, nous l’avons remplacée par un accent circonflêxe. » On remplaça donc bastir, chasteau, fust, moust, vestir, estre, belistre, chastier, paste, mast, tost, aspre, fascher, etc. par les formes que nous connaissons encore aujourd’hui, bâtir, château, fût, moût, vêtir, être, bélître, châtier, pâte, mât, tôt, âpre, fâcher, etc. Cette réforme toucha aussi les terminaisons grammaticales : quand on lisait « n’eust été » dans la seconde édition, c’est « n’eût été » qui figurait dans la troisième. Si estre évolua régulièrement en être, le rythme fut différent pour estes, passé par une forme ètes dans la troisième édition et qui ne s’écrivit êtes qu’à partir de la quatrième édition. Quelques mots ont profité de leur ressemblance avec un autre pour prendre indûment un circonflexe. Mascher, issu du latin masticare, est régulièrement devenu mâcher. La proximité avec ce dernier et, peut-être aussi, le fait qu’il s’agisse d’un aliment, ont fait que le nom de la salade appelée mache, ainsi écrit dans les trois premières éditions, s’est vu coiffer d’un circonflexe à partir de la quatrième édition.

Gaster devint normalement gâter, mais il y eut aussi, de la quatrième à la septième édition, un autre gaster, qui ne varia point. Il s’agissait non d’un verbe, mais d’un nom, ainsi défini : « Mot emprunté du Grec, & terme de Médecine, qui signifie Le bas-ventre, & quelquefois l’estomac. » Dans la cinquième édition on ajouterait cette précision : « On prononce l’S et l’R. » On constate en effet que les noms restés proches du grec ou du latin par la forme et le sens ne furent pas touchés par cette réforme. Nous en avons un exemple éclairant avec les noms hâte et haste. Voyons-les pour conclure : Le premier, qui signifie « promptitude, rapidité », est issu du francique *haist, « violence, vivacité », et s’est d’abord écrit haste, mais, comme on le lisait dans la deuxième édition : « l’S ne se prononce point ». Le second, apparu dans la sixième édition et emprunté du latin hasta, « javelot », a conservé sa forme première parce qu’il appartient à une langue savante et parce qu’il est entré dans notre Dictionnaire presque un siècle après la réforme de 1740. C’est de lui qu’est issu hast, que l’on retrouve dans la locution arme d’hast, qui désigne une hampe portant un fer aigu, tranchant ou crochu, comme la lance et la pique. Mais le latin hasta est aussi à l’origine de formes populaires qui, elles, ont bien troqué leur s pour un accent circonflexe. En effet de hast, qui a vu son sens s’altérer et prendre celui de « broche », ont été tirés hâtier (écrit hastier dans les deux premières éditions), un grand chenet de cuisine portant plusieurs crochets superposés sur lesquels on place les broches pour cuire la viande, et hâteur (hasteur dans les deux premières éditions), qui désignait un officier des cuisines royales, dont l’emploi n’était pas d’accélérer le mouvement de ses subordonnés, mais d’avoir soin des viandes qui étaient à la broche et de faire qu’elles soient rôties à propos.

La plaquebière et le cheval de Napoléon

Le 5 novembre 2026

Bonheurs & surprises de la langue

Dans ses Harmonies de la nature, Bernardin de Saint-Pierre présente un fruit que l’on ne trouve pas sous nos latitudes. Il écrit : « On croit reconnaître [dans les contrées boréales] le fruit du mûrier dans [la baie] blanche et pourpre du kloukva, qui rampe au pied des roches, au sein d’un feuillage du plus beau vert. » Mais le nom qu’il lui donne, kloukva, altération du russe klioukva, est en fait celui de la canneberge, plante qui, comme la mûre dont il parle, se plaît au voisinage des marais et tourbières. La baie qu’évoque Bernardin de Saint-Pierre est en réalité celle que nous appelons ordinairement « mûre polaire » ou « mûre arctique ». Nos amis anglais la nomment, d’une part, bakeapple, parce que son goût n’est pas sans rappeler celui des pommes cuites au four, et, d’autre part, cloudberry, proprement « baie des nuages », parce qu’elle croît en des lieux où les nuages sont si bas qu’elle semble s’y accrocher. Cette mûre, à la différence de celles que l’on voit dans nos régions, ne pousse pas en buisson : elle rampe sur le sol. C’est ce qui lui a valu son nom savant, dans la nomenclature latine, de chamaemorus, mot composé à l’aide du latin morus, « mûre », et de chamae, forme latinisée du grec khamai, « au sol, à terre », employé en composition pour désigner des êtres de petite taille. On retrouve cet élément sous la forme camé-, dans caméléon, « lion nain » et, proprement, « le lion qui dépasse à peine du sol ». Enfin, nos amis québécois l’appellent plaquebière. Dans ce nom, -bière n’est pas une francisation de l’anglais berry ou de l’allemand Beere, qui tous deux signifient « baie » : plaquebière est en effet une altération de « plat de bièvre », nom donné à cette baie parce que le castor, qui était encore appelé bièvre dans l’ouest de la France quand de nombreux habitants de cette région émigrèrent vers le Québec, en est très friand.

Voyons, pour conclure, le nom d’un autre aliment, dont la composition est quelque peu similaire. Il existe en Allemagne une variété de pain de seigle, qui fut d’abord fabriquée en Basse-Saxe, et que l’on appelle Pumpernickel. Une étymologie populaire explique ainsi l’origine de ce terme : Pumpernickel serait une mauvaise transcription d’un bon mot de Napoléon qui, après avoir goûté de ce pain et l’avoir trouvé fort mauvais, aurait dit qu’il était tout juste « bon pour Nickel », Nickel étant le nom du pur-sang arabe que lui avait offert le tsar de Russie en 1805. Hélas, cette étymologie est très certainement fausse : dans son Dictionnaire grammatical et critique du haut allemand, le philologue Johann Christoph Adelung (1732-1806) donne en effet une origine plus prosaïque de ce nom. Il rappelle qu’en haut allemand pumpern signifiait « péter », tandis que Nickel, variante de Nicolas, était un nom fréquemment attribué à un lutin, à un farfadet. Le pumpernickel aurait donc été un « lutin péteur », ou un « pet de lutin ». On a sans doute nommé ainsi ce pain en raison des flatulences que peut provoquer le seigle, mais on a préféré attribuer la responsabilité de ces dernières à un sympathique petit lutin.