Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Fier comme un pou, laid comme un pou

Le 03 novembre 2016

Bonheurs & surprises

Fier comme un pou, laid comme un pou

Le rapprochement de ces deux expressions étonne. Comment le même animal peut-il être à la fois un symbole de fierté ou d’orgueil, et de laideur ? La réponse est simple, il ne s’agit pas du même animal. Le pou était jadis appelé pouil, comme en témoignent les formes pouilleux, pouillerie, pouilles – ou pouiller, remplacé aujourd’hui par épouiller. Mais un pouil, c’était aussi le mâle de la poule, le coq, et cette homonymie explique la confusion entre ces deux animaux si dissemblables ; c’était donc notre gallinacé et non le parasite aptère qui était évoqué dans l’expression fier comme un pou (parfois développée en fier comme un pou sur l’épaule d’un prêtre). Coq ou pou, cette expression connut une telle fortune qu’on en créa d’autres de ce type, comme fier comme un paon. Mais bientôt on oublia que le pou était en vérité un coq et l’on crut qu’il avait été choisi par antiphrase, comme dans cette autre expression il est glorieux comme un pet.

Malgré cela, le pou allait quand même, en raison de sa nature, réelle ou supposée, être fort utilisé par la langue populaire. Son aspect, jugé repoussant, et les maux qu’il causait ont amené à créer les tours laid (ou moche) comme un pou. Comme avec cette expression notre bestiole devenait ce qui se faisait de mieux en matière de laideur, le syntagme comme un pou prit une valeur superlative et fut appliqué à d’autres adjectifs ; apparurent alors jaloux comme un pou, vexé comme un pou (on notera que, dans ces deux tours, pou aurait pu être remplacé par coq), méchant comme un pou, même si dans ce dernier cas la teigne allait se révéler une redoutable concurrente (méchant comme une teigne se répandant largement, et on lit même laids comme des teignes chez Balzac dans Illusions perdues).

Son empressement à se nourrir de ses victimes fit que cet animal devint vite un symbole d’avidité. En 1694, le Dictionnaire de l’Académie française nous apprenait ceci : « On dit populairement d’un homme gueux & fort avide de gain, qui entre dans quelque employ lucratif, que C’est un pou affamé. » Ce qui n’était alors qu’une métaphore amusante sera confirmé soixante-dix ans plus tard par l’entomologiste genevois Charles Bonnet, qui écrit dans ses Contemplations de la nature (1764) : « Quand un pou affamé a fait pénétrer sa trompe dans un vaisseau sanguin, le sang passe avec tant de rapidité et tant d’abondance dans le tube intestinal, que l’observateur qui le contemple au microscope en est presque effrayé. »

L’histoire de notre animal va se compliquer parce que, rapidement, pou (ou pouil) en est venu à désigner n’importe quel type de parasite, pou, puce, teigne ou vermine. Ainsi, pour gloser les expressions avoir une garnison dans ses chausses ou avoir un régiment dans son pourpoint, Antoine Oudin écrit : « avoir quantité de poüils ».

D’autre part, si ce n’est qu’au xixe siècle, à une époque où il était fort courant de porter la barbe, qu’est attestée l’expression barbe à poux, la chose, assurément, est plus ancienne. En témoigne le Livret des folastries, de Ronsard ; ce dernier y écrit, à l’intention de ceux qui pensent que le port de la barbe donne un air de sage :

« La grand’ barbe n’engendre pas / Les sciences plus excellentes / Mais des morpions et des lentes. »

Ronsard parle avec beaucoup de désinvolture de ce morpion (c’est-à-dire le pou, appelé ici « pion », qui mord) que, dans son Grand Dictionnaire universel, Pierre Larousse appelle « l’insecte honteux pour ceux qui se respectent et dont on évite de prononcer le nom vulgaire en bonne compagnie ».

Parce que le pou fut considéré comme l’incarnation de toute espèce de vermine, et sa présence comme un signe de saleté ou d’extrême pauvreté, il devint ensuite, par un phénomène de renversement lié à la volonté de quelque puissance supérieure, l’arme destinée à châtier l’orgueil des grands et à les punir dans leur chair à leurs jours derniers. Plusieurs hauts personnages ont particulièrement marqué les esprits en expiant par les poux leur inconduite passée. Sylla, pour les proscriptions, Hérode, pour le massacre des Innocents. La mort de ce dernier impressionna tant que l’on nomma jadis en anglais Herodian disease ce que le Dictionnaire royal françois-anglois (et anglois-françois) traduit par « la Maladie pédiculaire ou maladie d’Hérode, qui consiste à être mangé des poux, comme Hérode ».

Le médecin suisse Johann Scheuzer évoque, en 1732, dans sa Physique sacrée ou Histoire naturelle de la Bible, le sort qui fut réservé à cet orgueilleux tyran :

« Le superbe d’Hérode fut mangé de vermine, non pas mort […], mais vivant […]. Dans le convoi funèbre de ce Roi, les Poux furent le premier rang & les Vers le dernier. »

On trouve des échos de ce texte dans la fin du poème de Verlaine intitulé La Mort de Philippe II, où tout ce que les poux ont de repoussant semble se concentrer :

« Dans sa barbe couleur d’amarante ternie,

Parmi ses cheveux blancs où luisent des tons roux,

Sous son linge bordé de dentelle jaunie,

Avides, empressés, fourmillants, et jaloux

De pomper tout le sang malsain du mourant fauve

En bataillons serrés vont et viennent les poux. […]

Et puis plus rien ; et puis, sortant par mille trous,

Ainsi que des serpents frileux de leur repaire,

Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux.

– Philippe Deux était à la droite du Père. »

Terre

Le 03 novembre 2016

Bonheurs & surprises

Le nom terre est issu du latin terra. L’un et l’autre ont servi à former un grand nombre de dérivés désignant généralement des réalités concrètes. Ce sont, par exemple, à partir de terra, les noms « terroir » (terratorium), « territoire » (territorium), « terrain » (terranum, terrenum), « Méditerranée » (mediterraneum mare), et, à partir de terre, les noms « terrasse, terrassier, enterrer, déterrer, terril, terrier, terrine ». Ce dernier mot désigne un récipient en terre mais, dans Le Père Goriot, Balzac en fait aussi un domaine de peu d’importance, une petite terre, et quand Vautrin explique à Rastignac qu’il n’ignore rien de la pauvreté dans laquelle vivent les siens, il dit ceci : « La famille mange plus de bouillie de marrons que de pain blanc […]. Les choses sont comme cela chez vous, si l’on vous envoie douze cents francs par an, et que votre terrine ne rapporte que trois mille francs. »

Terra s’oppose surtout à mare, « la mer », et ce nom, tiré d’une racine *ters, se rattache au verbe latin torrere, « faire sécher, griller », mais aussi aux noms anglais, thirst, « soif », et toast, au sens de « tranche de pain grillé ». Terra signifie donc proprement « la sèche ». Cette vision de la terre comme élément sec se trouve aussi dans la Genèse, (I, 9 et 10) : « Dieu dit encore : Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en un seul lieu, et que l’élément aride paraisse (et appareat arida). […] Dieu donna à l’élément aride le nom de Terre (et vocavit Deus aridam Terram). »

Le correspondant de terra chez les Grecs est (ou gaia), nom auquel nous devons des formes plus abstraites et plus savantes comme géographie, géologie, géométrie. Gê a aussi un rôle beaucoup plus important dans la mythologie que terra ; elle est la mère des Géants et des Titans, qui sont d’ailleurs parfois regroupés sous le nom de gêgeneis, proprement « nés de la Terre ».

Il est amusant de constater que si a donné naissance à des créatures monstrueusement grandes, les Géants et les Titans, il est d’autres racines renvoyant à la terre, qui ont servi à nommer ce qui s’élève peu du sol, ce qui est de petite taille, voire nain.

Ainsi, chez les Grecs, la terre était également nommée khthôn, nom qui signifie aussi « sol », puis « pays, contrée », et d’où nous viennent autochtone, « issu du sol même », titre que revendiquaient fièrement les citoyens d’Athènes, ou chthonien, adjectif qualifiant les divinités souterraines. De la racine à l’origine de khthôn a aussi été tirée une forme khamai, signifiant proprement « à terre », et, par extension, « de petite taille ». C’est de là que nous viennent, après de nombreux détours, la forme germandrée, qui désigne une plante dont une variété a des feuilles semblables à celles des chênes, et qui, pour cette raison, est parfois appelée germandrée chêne nain, joli pléonasme puisque germandrée, issu du grec khamaidrus, signifie proprement « chêne qui s’élève peu au-dessus de la terre ». Cette forme khamai est aussi à l’origine de khamaimêlon, « pomme du sol », d’où nous vient notre camomille, et enfin de khamaileôn, le caméléon, c’est-à-dire le « lion de petite taille ».

La racine indo-européenne *khm, qui en grec donne khthôn, a donné le mot humus en latin, un autre nom de la terre. Ce dernier est intéressant parce qu’il porte en lui une part des fonctions dévolues au grec gê, c’est-à-dire la création d’hommes. C’est en effet de ce nom que dérivent les mots homo, « homme », et humanus, « humain ». Cette croyance dans le fait que les hommes sont nés de la terre est caractéristique de nombreuses autres civilisations ; ainsi gdonios, l’équivalent gaulois du latin homo et qui est issu de la même racine indo-européenne, signifie proprement « le terrestre ». Mais il y a aussi dans humus cette idée de petitesse que l’on avait dans le grec khamai, « à terre », puisque c’est par l’intermédiaire du latin humilis et humilitas que nous viennent les formes humble et humilité.

Futur

Le 06 octobre 2016

Bonheurs & surprises

Le nom futur, qui désigne un temps grammatical opposé au présent et au passé, vient du latin, ce qui n’a rien que de très banal. Il est pourtant particulièrement original par les rapports qu’il entretient avec sa nombreuse parentèle.

À l’origine de celle-ci, on trouve une racine indo-européenne *bhew-, qui traduit une idée de croissance, de développement, et qui est utilisée dans de nombreuses langues pour former certains temps du verbe « être », ce que nous verrons plus loin. En dehors des verbes, cette racine se retrouve dans de nombreux substantifs : en grec, elle apparaît sous la forme phu- dans des mots comme phuton, qui désigne tout ce qui croît et pousse et, en particulier, toute plante. De ce phuton vient le français néophyte mais aussi phytophage. Phu- est également à l’origine du terme phusis, qui désigne ce dont le développement est accompli, c’est-à-dire la nature, nom auquel nous devons le physique et la physique, les physiologistes et les physionomistes. Dans les formes latines, c’est le radical -bu- qui traduit cette même idée. On le retrouve par exemple dans les adjectifs probus et superbus, à l’origine de nos probe et superbe. Est d’abord pro-bus ce qui pousse bien, ce qui pousse droit. Dans les Tusculanes, Cicéron explique que le bon grain (probae fruges) doit à sa nature de bien se développer quand bien même il ne serait pas semé dans de la bonne terre, et l’agronome Columelle, dans son traité sur les arbres, appelle probus ager un champ qui donne de bonnes récoltes. Par extension et de manière figurée, cet adjectif prendra ensuite un sens moral d’« honnête, qui fait preuve de droiture », le seul qu’il ait conservé en français. De même est super-bus ce qui croît, qui s’élève au-dessus des autres, et l’on sait qu’à l’origine l’adjectif superbe était plus lié à l’orgueil, à une volonté de domination qu’à la beauté ; il n’est pour s’en souvenir que de songer à Tarquin le Superbe, le dernier roi de Rome.

Mais revenons à notre futur, c’est-à-dire à ce qui va exister. Le latin futurus est formé de la racine indo-européenne évoquée plus haut, employée au sens d’« être », qui apparaît cette fois sous la forme fu-, et d’un suffixe de participe futur, -turus. C’est à partir de cette racine fu- que sont formés divers temps du verbe être dans les langues romanes, le français, l’espagnol, etc., comme le passé simple de l’indicatif et le subjonctif imparfait issus, pour le premier, du latin fui, fuisti, etc. (je fus en français, fui en espagnol) et, pour le second, des formes fuissem, fuisses, etc. (que je fusse en français, fuese en espagnol). Le subjonctif futur espagnol fuere, fueres, etc. doit lui aussi sa fortune à cette racine. Il est amusant de remarquer que, dans les langues romanes, le futur n’est pas formé à partir de la racine fu- mais d’une racine indo-européenne *es-, « être », comme le montrent le français serai, l’espagnol serè, l’italien sarò. Notons pour conclure et évoquer une dernière fois notre racine indo-européenne *bhew- qu’elle est aussi à l’origine des deux premières personnes du singulier de l’indicatif présent en allemand, bin et bist, et des formes d’infinitif présent, de subjonctif présent et de participe passé en anglais, to be, if I be you et been.

 

Penser, pendre, peser et payer

Le 06 octobre 2016

Bonheurs & surprises

Quelle famille que celle du verbe penser ! Que de variété chez ses ascendants, collatéraux et descendants ! On y trouve, comme dans un inventaire à la Prévert, des impondérables, un penseur et un panseur, un stipendié et un compendium, un pensum et un pendu, des pendules, un poids et une perpendiculaire, du dispendieux et une suspension, un appendice, des compensations, des dépenses, une dispense, des pensionnaires et, comble de surprise, un poêle.

À la source de cette nombreuse famille, une racine *pen- sur laquelle est formé le verbe intransitif latin pendere, qui signifie « être suspendu ». De ce verbe on a tiré, à l’aide de funis, « câble », que l’on retrouve dans funambule, le nom funependulum, proprement « pendu à un fil ». Le français en fera funependule, vite abrégé par aphérèse en pendule, dont on tirera un féminin par le biais de l’expression horloge à pendule. La langue des maçons a donné naissance au perpendiculum, « fil à plomb » (proprement « qui pend le long de »), source de nos perpendiculaires. Appendice appartient à cette même famille puisque, en latin, l’appendix désigne ce qui pend à côté d’autre chose puis le supplément, l’appendice.

Comme les balances romaines fonctionnaient avec des plateaux suspendus, pendere a pris le sens de « peser ». Notre poids est issu du participe passé pensum, qui désigna d’abord en latin le poids de laine que devait filer quotidiennement une servante, puis, dans l’argot scolaire, toute tâche supplémentaire donnée comme punition. Au Moyen Âge on le trouve écrit, conformément à l’étymologie, peis et pois, et une tapisserie du musée de Cluny nous apprend qu’un certain Ghonargianus « trouva l’art de paisser aus pois ». Mais bientôt on s’avise qu’en latin poids se disait pondus, et c’est l’imprimeur et éditeur Estienne qui décida alors de rajouter un d qu’il croit étymologique. Comme pendant très longtemps la valeur des monnaies était liée à leur poids et qu’il fallait donc les peser, un même mot pouvait désigner à la fois une unité de poids et une unité monétaire, ainsi la livre, le talent ou la pound utilisée en Angleterre, d’ailleurs issu de pondus. De l’idée de poids, on en vint ensuite à celle de règlement en espèces, et donc à celle de dépense. Pendere va alors se voir adjoindre deux nouveaux sens. Le premier est concret, c’est celui de payer en espèces sonnantes et trébuchantes : le français a conservé nombre de mots liés à ces notions, comme dispendieux, tiré de dispendium, « dépense, frais », lui-même dérivé de dispendere, « peser en distribuant », qui est à l’origine de nos verbes dépenser et dispenser. Le second est plus abstrait : peser, c’est aussi mettre en balance les avantages et les inconvénients d’une situation, c’est évaluer, juger et estimer les différents aspects d’un problème. En un mot, c’est penser. Si le verbe latin pendere avait déjà ce sens, c’est de son fréquentatif pensare, qui signifie tout à la fois « peser », « payer » et « penser », qu’est issue la forme française. De penser viendront naturellement le dérivé penseur, mais aussi les formes moins attendues panser et panseur, ces dernières étant issues par un changement orthographique de la tournure médiévale penser de, « s’occuper de, prendre soin de, soigner ».

Intéressons-nous pour conclure à un dernier mot lié de manière moins évidente à cette série, le poêle. Il nous ramène à pendere, pris dans son sens originel de « pendre » puisqu’il est issu de l’adjectif pensilis, « pendant », qui dans le domaine de l’architecture qualifiait un ouvrage édifié sur voûte, sur piliers. Ainsi la locution balnea pensilia s’employait-elle pour désigner des bains chauds, des thermes bâtis sur des caves voûtées où l’on faisait du feu afin d’amener ces pièces à bonne température. L’adjectif pluriel neutre pensilia va être ensuite substantivé et il désignera, chez Grégoire de Tours, une chambre chauffée par le sol. En passant du latin au français, pensilia évoluera en poêle pour désigner toute pièce chauffée. On constatera avec amusement que ce terme sera particulièrement mis en valeur par Descartes, le même qui, avec son cogito, porta un coup fatal au verbe pensare, pourtant lié à ce poêle, qui lui servit de bureau, de pièce à penser.

 

Accalmie sur le chômage, Encaustique et Encre

Le 01 septembre 2016

Bonheurs & surprises

Il n’est pas rare, quand le chômage baisse, de voir s’étaler à la une de quelque journal le titre suivant : Accalmie sur le chômage. Ce n’est pas cette bonne nouvelle qui nous occupera ici, mais l’origine des deux substantifs présents dans ce titre, accalmie et chômage, qui se trouvent être de lointains cousins. Voyons d’abord le nom chômage : il est dérivé du verbe chômer, lui-même issu du latin médiéval caumare, « se reposer, suspendre les travaux pendant les périodes de grande chaleur ». Il apparaît d’abord sous la plume de saint Aldhelm, que l’on présente parfois comme le premier homme de lettres anglais, dans le De laude virginitatis : In torrido solis caumate, « Cessez le travail quand le soleil est torride ». Ce verbe caumare est lui-même dérivé du substantif cauma, caumatis, « chaleur, ardeur, brûlure », que l’on rencontre dans la Vulgate (Livre de Job, XXX, 30) : « Cutis mea denigrata est super me et ossa mea aruerunt prae caumate (“Ma peau est devenue toute noire sur ma chair, et mes os sont brûlés par la chaleur”) ». Dans ce verset, caumate transcrit presque directement la forme grecque que l’on trouve dans le texte des Septante, kaumatos, génitif de kauma, « brûlure par le soleil, chaleur ardente ». Mais ce nom kauma, à l’origine de notre chômage, est aussi, comme nous allons le voir, le lointain ancêtre du nom calme et de son dérivé accalmie. Calme vient en effet d’une forme calma employée en portugais, en espagnol et en catalan, trois langues de marins, et qui, dans ces trois langues désigne d’abord, comme le nom grec kauma dont il est issu, une forte chaleur. Ce n’est que dans un second temps que ces noms désigneront aussi ce calme, cette bonace qui caractérise les mers d’huile que rien ne trouble, mais qui semblent aussi écrasées par la touffeur de l’air et que n’agite plus le moindre souffle de vent.

De kauma, ou de formes qui lui sont apparentées, dérivent nombre d’autres mots, liés à l’idée de chaleur, de brûlure, dont certains, directement ou indirectement, sont parvenus jusqu’à nous, par exemple cautère, qui désigne un appareil servant à brûler les plaies pour les fermer et les désinfecter. Dans cette famille figurent aussi les noms holocauste, qui, avant de désigner le génocide des populations juives par le régime nazi, était, dans la religion grecque un type de sacrifice où les chairs de la victime étaient entièrement consumées, et hypocauste, qui désigne un local souterrain renfermant un système destiné à chauffer par le sol les bains, les thermes ou certaines pièces d’habitation.

C’est aussi de ce mot kauma que nous vient l’adjectif caustique, que l’Académie française définissait ainsi dans la première édition de son Dictionnaire : « […] qui a la faculté, la puissance de brusler & de consumer les chairs. Remede caustique. herbe caustique ». L’ouvrage signale aussi que cet adjectif s’employait figurément pour décrire celui qui « reprend avec aigreur & avec chagrin les defauts d’autruy ». Le nom encaustique a bien sûr la même origine. Les noms grecs egkauston et latin encaustum désignaient, chez les anciens, des mélanges faits de cire d’abeille que l’on chauffait et dans laquelle on incorporait des pigments colorés : c’est la matière ainsi obtenue qui fut employée pour peindre, entre autres, les portraits du Fayoum. Les Grecs appelaient egkaustikê (tekhnê) et les latins encaustica l’art de se servir de ces différents mélanges. Parmi ceux-ci, il en était un tout particulier fait à base de pourpre et de cire : l’encre rouge réservée à l’empereur pour signer ses écrits. Par la suite, encaustum a désigné toute encre rouge puis n’importe quel type d’encre. C’est de ce nom qu’est issu le français encre, qui a peu à peu supplanté l’ancien français airement, issu du latin atramentum, employé pour désigner de l’encre noire.

Kauma est ainsi à l’origine d’une famille diverse et nombreuse, mais l’on pourra cependant regretter que quelques-uns de ses membres n’aient pas franchi les frontières de l’Antiquité, comme le pourtant bien utile kausia, un couvre-chef de feutre à larges bords employé par les Macédoniens pour se protéger de l’ardeur du soleil mais dont le nom, contrairement à ce que pourrait laisser supposer sa forme, n’est en rien lié à nos chapeau ou casquette.

 

Carrefour et Trivialité

Le 01 septembre 2016

Bonheurs & surprises

Le nom carrefour est issu du substantif quadrifurcus qui, en latin tardif, désignait la même réalité et dont le grammairien Priscien a expliqué l’origine dans ses Institutiones grammaticae : « Quadrifurcus : quatuor habens furcas (“qui a quatre fourches”) ». Ce nom coexiste alors avec son synonyme plus ancien quadrivium. Dans le panthéon gréco-latin existait une déesse des carrefours, Hécate. Ce rôle, qui lui avait sans doute été dévolu parce qu’elle reliait le ciel, la terre et les enfers, lui valut différents surnoms, entre autres trioditis chez les Grecs et trivia chez les Romains, c’est-à-dire « (protectrice) des carrefours », les noms grec odos et latin via signifiant l’un et l’autre « route, chemin ». Mais il y avait dans le monde ancien deux types de carrefours : les uns étaient des places publiques fréquentées par des oisifs et des bavards, généralement situées à l’intersection de deux rues ; les autres se trouvaient à l’extérieur des villes, à l’endroit où deux routes rejoignaient celle qui menait à la cité. C’est dans ces espaces reculés qu’étaient bâtis les cimetières et c’est là aussi que se rencontrait toute une population de réprouvés, voleurs, charlatans, mendiants ou prostituées de bas étage. C’est là encore que l’on invoquait une Hécate maléfique, qui apparaissait avec la lune et que l’on imaginait accompagnée de chiens, animaux qu’on lui sacrifiait d’ailleurs en ces lieux.

Ce carrefour était donc un lieu interlope. C’est pour cette raison que les locutions grecques ex triodou et ex triodôn, « de carrefour », ont été employées pour qualifier les propos jugés inintéressants, usés et grossiers qui se tenaient dans ces lieux. Le latin employait, lui, l’adjectif trivialis, « de carrefour », proprement « de trois voies », à l’origine des mots trivial et trivialité, liés l’un et l’autre à ces paroles rebattues et vulgaires. Dans le monde ancien, ces propos dits « de carrefour » étaient l’équivalent de nos propos « de comptoir ».

On constatera avec amusement que si l’idée de carrefour est liée à celle de trivialité, de grossièreté et d’inculture, elle est aussi liée à l’idée d’éducation. En effet, le nom latin quadrivium ou quadruvium, qui désignait d’abord le carrefour, désigne, à partir de Boèce et son De Institutione arithmetica, quatre sciences, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie – ce quadrivium n’étant désormais plus perçu comme un carrefour, mais comme l’ensemble des quatre voies à parcourir pour parvenir à la sagesse. Au Moyen Âge, cet ensemble constituait un second niveau d’études, précédé qu’il était par le trivium formé par trois disciplines littéraires, la grammaire, la dialectique et la rhétorique.

Notons pour finir que les carrefours, qui étaient des lieux aisément repérables, ont laissé des traces, souvent de manière imagée, dans les toponymes comme La Fourche, La Patte-d’oie, Les Quatre-routes, Les Trois-routes, mais aussi dans des noms plus célèbres comme Carrouges, en Normandie, directement issu du latin quadruvium, et comme la tour Saint-Martin, à Oxford, plus communément appelée, parce qu’elle se trouve où aboutissent quatre rues, tour Carfax, nom issu, par l’intermédiaire du français carrefour, du latin quadrifurcus.

 

Du malheur d’être une petite négation atone et du bénéfice que tira de cette situation un nom commun devenu adverbe

Le 12 juillet 2016

Bonheurs & surprises

La langue latine avait deux négations principales : non, prononcé « none », et ne, prononcé comme « nez ». En passant du latin au français, le e de ne s’est affaibli est devenu un e atone susceptible de s’élider. Ce e non accentué allait vite poser de graves problèmes à l’oral puisque, dans une langue parlée familière, cette négation ne, peu audible, fut rapidement supprimée : il n’était donc plus possible de distinguer une forme affirmative d’une forme négative. La langue adjoignit alors à ce ne bien mal en point, quand il n’était pas complètement amuï, des noms pittoresques suggérant l’idée d’une très faible valeur, comme un pois, un ail, une cive, une areste, un festu, un boton, un denier, une cincerele (une petite mouche), une eschalope (une coquille d’escargot), une mûre, une prune, un clou, un copeau, un brin de laine, etc. Mais surtout, et c’est là l’origine de nos négations, la langue ajouta à ce ne des substantifs correspondant sémantiquement à la plus petite unité pouvant compléter tel ou tel verbe : on associa ainsi le nom pas au verbe marcher, le nom mie (miette) au verbe manger, le nom gote (goutte) au verbe boire. Très vite ces compléments devinrent de simples adverbes interchangeables et longtemps, en ancien français, mie fut la négation la plus employée (on la trouve ainsi quarante-trois fois dans La Chanson de Roland, alors que pas n’y figure que quatre fois) : Que del roi mie ne conut, « Parce qu’il n’a pas reconnu le roi » (Le Conte du Graal, de Chrétien de Troyes) ; Ne te recroire mie, mais serf encor, « Ne te décourage pas, mais continue à servir » (Le Jeu de saint Nicolas, de Jean Bodel).

Après mie, pas et point étaient les négations les plus employées. Au xviie siècle, des grammairiens essayèrent de trouver des critères pour justifier l’emploi de la négation pas ou de la négation point. Le linguiste Antoine Oudin enseignait ainsi qu’elles ne devaient pas être confondues : « Point se rapporte aux choses qui portent quantité, et pas conclut une négation simple, ou de qualité : Je n’ai point d’argent et non Je n’ai pas d’argent. Je n’ai point vu de personnes, mais je ne l’ai pas vu. »

Le lien entre verbe et unité minimale pouvant le compléter se perdit assez rapidement. La proximité phonétique entre boire et voir, fit que n’y voir point fut remplacé par n’y voir goutte, une forme encore en usage aujourd’hui et pourtant très ancienne puisqu’on lit déjà chez Villehardouin, au tout début du xiiie siècle : Li dux de Venise, qui vialx hom ere et gote ne veoit…, « Le duc de Venise, qui était un vieil homme et n’y voyait goutte… »

Aujourd’hui, force est de constater que l’adverbe pas est devenu la négation universelle et qu’il a aussi écrasé le nom pas dont il est tiré. Il n’est pour s’en convaincre que de consulter la passionnante étude de Gunnel Engwall, de l’université de Göteborg, parue en 1984 et intitulée Vocabulaire du roman français (1962-1968). Ces travaux montrent que l’adverbe de négation pas est, dans la langue française, le 17e mot par ordre de fréquence, quand le nom pas n’occupe que la 341e place, six places devant le nom point, quand la négation homonyme est 1839e.

L’usage fait que cet adverbe pas se trouve souvent placé en fin de proposition et qu’il est donc accentué, ce qui contribue à mettre de nouveau la particule ne en grand péril : elle est en effet de moins en moins souvent prononcée à l’oral et n’est même parfois plus notée à l’écrit. Il n’est pour s’en convaincre que de songer à une chanson populaire, fort en vogue dans les années 1970, et dont le titre était, horresco referens, Tu veux ou tu veux pas ?

 

Le basilic et la basilique

Le 12 juillet 2016

Bonheurs & surprises

En français, le nom basilic désigne une plante ou un reptile. C’est à ce dernier que nous allons nous intéresser. Isidore de Séville nous donne l’origine de son nom dans ses Étymologies et présente certaines de ses caractéristiques : « Le nom grec basiliskos est traduit en latin par regulus [petit roi], parce qu’il est le roi des serpents. […] Aucun oiseau ne peut passer sans dommage au-dessus du basilic en volant. Si ce dernier l’aperçoit, l’oiseau, aussi loin soit-il, finit brûlé dans la gueule du monstre. »

Dès le premier siècle de notre ère, dans son Histoire Naturelle, Pline l’ancien en avait déjà fait une description des plus surprenante : « Le serpent appelé basilic […] a sur la tête une tache blanche, qui lui fait une sorte de diadème [cette tache en forme de diadème est, pense-t-on, à l’origine de son nom de « petit roi »]. Il met en fuite tous les serpents par son odeur. Il ne s’avance pas comme les autres en se repliant sur lui-même, mais il marche en se tenant dressé sur la partie moyenne de son corps. » Ce mode de déplacement particulier a parfois laissé supposer que le basilic était en fait un cobra mais la suite de ce passage montre qu’il n’en est rien : « Il tue les arbrisseaux, non seulement par son contact, mais encore par son haleine ; il brûle les herbes, il brûle les pierres, tant son venin est actif. On a cru jadis que, tué d’un coup de lance porté du haut d’un cheval, il causait la mort non seulement du cavalier, mais du cheval lui-même, le venin se propageant le long de la lance. Ce monstre redoutable […] ne résiste pas aux belettes […]. Elles tuent le basilic par l’odeur qu’elles exhalent. » Plus loin, Pline ajoute : « Quant au basilic, […] on dit qu’il tue l’homme simplement en le regardant… » L’expression faire des yeux de basilic était d’ailleurs en ancien français l’équivalent de notre fusiller du regard.

Au Moyen Âge, le portrait du basilic devient plus extraordinaire encore : on le pense né d’un œuf de coq couvé par un crapaud, même si l’historien et naturaliste Élien faisait du coq et du basilic deux ennemis mortels : « Le basilic craint le coq ; à sa vue, il commence à trembler et quand il l’entend chanter, il meurt atteint de convulsion. »

Pour toutes ces raisons le basilic fut très vite considéré comme une incarnation du démon, et parce que la femme n’est jamais loin de ce dernier, c’est bientôt elle qui fut comparée au basilic, son pouvoir de séduction et ses œillades assassines étant assimilés au regard mortel du monstre. Érasme écrit ainsi : « Le basilic tue par son seul regard… il en va de même des femmes belles et impudiques qui font périr d’un seul coup d’œil. » Et si l’on en croit les Chronica Gentis Scotorum, « L’Histoire des Écossais », ces dernières sont même plus dangereuses que le basilic, puisque : « La femme infecte l’air par son apparence, comme le basilic, qui tue l’homme simplement en le regardant, mais elle, elle tue non seulement quand elle voit, mais aussi quand elle est vue. »

C’est sans doute en raison de la renommée que lui avait value sa capacité destructrice, que le basilic donna son nom quelques années plus tard à une pièce d’artillerie de forme allongée, que Rabelais évoque dans Gargantua : « Plus de muraille demolist ung coup de basilic que ne feroient cent coups de foudre. » L’analogie de forme n’est pas non plus étrangère à cette appellation puisqu’à cette même époque les noms serpentin, serpentine et couleuvrine désignèrent eux aussi des pièces d’artillerie à fût étroit.

Amusant hasard, l’histoire des mots a voulu que cette incarnation du diable ait la même origine que son homonyme basilique, la maison de Dieu étant, en quelque sorte, le pendant étymologique du représentant du démon. Basilique vient en effet du grec basilikê, adjectif substantivé tiré de l’expression basilikê stoa, proprement « portique royal », parce que c’est là que siégeait l’archonte-roi.

Le latin l’emprunta au grec sous la forme basilica pour désigner un grand bâtiment pourvu de portiques intérieurs et extérieurs, qui servait de tribunal, de Bourse de commerce, de lieu de promenade et sur lequel s’adossaient nombre de boutiques. À Rome, sur le forum, se trouvaient, de part et d’autre de la Via sacra, la Basilica Julia et la Basilica Aemilia. En latin chrétien, basilica désigne une grande église, une basilique. Le français emprunta ce nom au xve siècle sous la forme « basilique », mais ce mot eut aussi de nombreux doublets populaires comme basoche, baroche, basoge ou encore besace, qui tous désignaient de simples églises, formes que l’on retrouve aujourd’hui dans des toponymes comme La Baroche-sur-Lucé, Bazoches-au-Houlme, La Basoge ou Saint-Martin-des-Besaces.

 

Atroce, féroce, La Guerre du feu

Le 02 juin 2016

Bonheurs & surprises

L’expression l’œil du tigre fut popularisée par le titre français d’un film de Sylvester Stallone, dont le titre anglais était simplement Rocky III. Elle désigne une farouche détermination à vaincre et une aptitude à voir les faiblesses de son adversaire.

Bien avant l’invention du cinéma, la langue latine avait un adjectif qui disait déjà tout cela : ferox. La formation de ce dernier vaut que l’on s’y arrête. Ferox est composé de deux éléments : fer-, dont il est difficile de dire s’il est tiré de l’adjectif ferus, « sauvage, cruel », ou de son féminin substantivé, fera, pris dans l’expression fera (bestia), « (bête) fauve », et -ox, qui remonte à une racine okw-, que l’on connaît surtout grâce à son diminutif oculus, « œil ». Pour les premiers Latins, était donc ferox qui avait un œil cruel, un œil de fauve.

Du premier élément, ferus, sera issu, après quelques glissements de sens, le français fier. Mais les premiers sens de cet adjectif, que l’on rencontre dans notre langue dès la Chanson de Roland, sont encore très proches de ceux du latin ferus, c’est-à-dire « terrible, farouche, violent ». Il peut s’appliquer aux hommes (Comment m’estes si dur et fier/ Qu’a mort me mettez sanz raison ? : « Pourquoi êtes-vous si dur et cruel envers moi, vous qui me mettez à mort sans raison ? », dans Un miracle de Notre Dame), ou aux choses (Par infer cuert une riviere/ Unkes nuz hom ne vit tant fiere/ Ele est tote de plonc fondu : « Au milieu de l’enfer court une rivière, personne n’en a jamais vu d’aussi terrible, elle est entièrement de plomb en fusion », dans La Vie de sainte Juliane).

On retrouve la racine okw- évoquée plus haut dans un autre composé du même type, atrox. Cette fois, le premier élément est ater, « noir », mais aussi « funeste, cruel ».

De ater nous sont restées peu de choses en français : le nom airelle, issu à la fin du xvie siècle de formes du Massif central, eirela ou airelo, l’une et l’autre dérivées du provençal aire, « noir ». Le linguiste Albert Dauzat considérait que ce nom était un des éléments qui, parmi tant d’autres de nature géographique, climatique, agricole, sociologique ou politique, coupaient la France en deux, puisqu’il y avait, disait-il, une ligne de partage entre le Sud, où ce fruit était appelé airelle, et le Nord, où il était connu sous le nom de myrtille. D’un dérivé atramentum, « encre », est issu l’ancien français airement, qui désigne l’encre, mais aussi les matières employées pour sa fabrication, entre autres la gale du chêne. Ce nom servait de modèle et de référence pour la noirceur. On lit ainsi dans le Roman de Renard : Cheveu ot noirs conme arrement « Il avait les cheveux noirs comme de l’encre ».

C’est aussi à ater, par l’intermédiaire de la locution atra bilis, « bile noire », que l’on a emprunté le nom atrabile, employé jadis en médecine et qui s’est effacé peu à peu devant son équivalent tiré du grec, mélancolie. Quant à son dérivé, atrabilaire, il doit sans doute beaucoup de sa survie à Molière, qui donna comme second titre au Misanthrope « L’Atrabilaire amoureux ».

On s’est longtemps demandé si cette forme ater pouvait être rapprochée d’un sens ancien de atrium, qui aurait désigné une demeure primitive où la fumée du foyer s’échappait par une ouverture ménagée dans le toit. Ater aurait alors été ce qui était noirci par la fumée, par la suie et serait lié sémantiquement au feu.

Le romancier, linguiste et essayiste anglais Anthony Burgess semble avoir fait sienne cette hypothèse quand il a créé, à partir de racines indo-européennes, la langue des Ulams, pour le film de Jean-Jacques Annaud, La Guerre du feu. En effet, quand ces Ulams désignent le feu dans leur langue, ils le font avec un cri guttural que l’on pourrait transcrire par Atr- et qui n’est guère éloigné du ater des Latins. On aimerait bien sûr rattacher âtre à cette famille ; mais on ne le peut. En effet ce dernier nous vient, par l’intermédiaire du latin ostracum, du grec ostrakon, « coquille », puis « morceau de brique ». Cette dalle, l’âtre, n’est donc pas liée étymologiquement au feu, mais à l’huître et à l’ostracisme.

De la cuisine à la scène

Le 02 juin 2016

Bonheurs & surprises

Bon appétit ! Messieurs ! Sans doute est-ce là un des hémistiches les plus célèbres du théâtre français, et l’on se réjouira que le mot appétit soit prononcé sur scène, tant spectacle et nourriture ont toujours fait bon ménage. Il n’est pour s’en convaincre que de se pencher sur les mots qui, désignant d’abord quelque mets un peu grossier, sont entrés, le plus souvent en y gagnant en raffinement, dans le monde du théâtre, de la littérature ou du spectacle.

Le plus connu de ces termes est peut-être farce. Ce nom désigne depuis le Moyen Âge un mélange de viandes diverses et de légumes, lié par une sauce épaisse, mais il désigne aussi à cette époque des commentaires en français insérés dans la liturgie latine et bientôt des intermèdes comiques introduits dans des représentations de mystères, comme la farce est introduite dans un plat. Farce prend vite une valeur d’adjectif pour qualifier quelque chose de comique : Est-ce farce ! Le latin avait connu une évolution analogue ; en effet farce est issu du latin farsus, le participe passé de farcire, « remplir, engraisser, garnir », mais dès les premières années du iiie siècle on trouve aussi, dans le Adversus Valentinianos, de Tertullien, un dérivé de farcire, fartilia, employé avec le sens de « pot-pourri de diverses pièces littéraires ».

On trouve avec saynète le même passage de la cuisine à la scène. Ce nom, qui apparaît dans la deuxième moitié du xviiie siècle, est emprunté de l’espagnol sainete, qui désignait d’abord un petit morceau de viande servant à récompenser un oiseau de chasse, puis toute chose plaisante, et enfin une pièce bouffonne jouée avant le deuxième acte d’une comédie. L’espagnol sainete est un diminutif de sain, lui-même issu du latin saginum, « suif ». En français saynète, dont l’origine est peu connue, est souvent rapproché à tort de scène et écrit scénette, tant est fort le désir de chacun de faire entrer dans un cadre logique les mots qu’il emploie, quitte à biaiser un peu avec l’histoire de ces derniers puisque, étymologiquement, saynète est plus proche de saindoux que de scène.

Le nom latin satura, à l’origine de notre satire, a également fait ce voyage. Satura, en effet, a d’abord désigné un plat garni de toute espèce de fruits et de légumes puis, par analogie, un mélange de vers de divers mètres, et enfin un poème uniforme fustigeant les vices de son temps. Le grammairien Diomède explique, au ive siècle après J.-C. comment s’est fait le passage de l’un à l’autre : […] quod ex variis poematibus, satura vocabatur, [ ] (« […] parce qu’elle est composée de différents ouvrages en vers, on l’appelle satura (satire) ».)

Le mot miscellanées est intéressant puisqu’il n’existe aujourd’hui qu’au pluriel, ce qui souligne l’idée de mélange, d’œuvre composite. Il désigne un recueil qui traite différents sujets et emprunte son nom au latin miscellanea, un dérivé de miscere, « mêler, mélanger », qui, chez Tertullien, désigne un mélange d’écrits mais qui, un siècle plus tôt, désigne chez Juvénal le repas grossier servi aux gladiateurs. Ce dernier évoque, dans sa onzième Satire les Romains de fortune médiocre qui se ruinent en mets coûteux et le sort qui les attend : Sic veniunt ad miscellanea ludi (« Et tout cela les achemine au mélange grossier servi à l’école des gladiateurs »). Chateaubriand se distingue en employant miscellanée, au singulier et avec ce même sens, quand il évoque Venise dans ses Mémoires d’outre-tombe : « Sa maîtresse lui apporte [au gondolier] dans une gamelle, une miscellanée de légumes, de pain et de viande. »

Pot-pourri touche lui aussi au monde de la cuisine et du spectacle. C’est un ragoût qu’il désigne quand il arrive dans notre langue sous la plume de Rabelais. C’est aussi le sens que lui donne l’Académie française dans la première édition de son Dictionnaire (à l’époque on l’écrit sans trait d’union) : « On appelle Pot pourri, Differentes sortes de viandes assaisonnées & cuites ensemble avec diverses sortes de legumes. » Mais elle ajoute : « Il se dit figurément d’Un livre ou d’un autre ouvrage d’esprit, composé du ramas de plusieurs choses assemblées sans ordre et sans choix. L’ouvrage qu’il a donné depuis peu n’est qu’un pot pourri. C’est un pot pourri de tout ce qu’il a jamais leu dans toute sorte d’Autheurs. »

Le terme macédoine est encore un nom au cheminement similaire. Il est tiré du nom de la région de Grèce dont était originaire Alexandre le Grand parce que ce dernier avait bâti son empire en y incluant un grand nombre de minuscules royaumes. Ce nom n’apparaît qu’au milieu du xviiie siècle, pour désigner un plat composé de petits morceaux de légumes ou de fruits divers, mais dès la fin de ce siècle, c’est aussi un assemblage hétéroclite de textes de tous ordres.

On notera qu’il existe un mot qui a cheminé au rebours de ceux que l’on a vus : entremets a en effet désigné d’abord un divertissement appelé à distraire les convives entre les différents plats, avant de prendre le sens qu’il a aujourd’hui, c’est-à-dire quelque préparation sucrée servie en dessert.

Pour conclure, intéressons-nous au four. Dans le monde du théâtre, c’est un échec retentissant ; cet échec est ainsi nommé parce que, autrefois, les représentations étaient annulées quand il n’y avait pas assez de spectateurs présents dans la salle ; on faisait alors évacuer les théâtres et l’on éteignait toutes les lumières du théâtre, en particulier les feux de la rampe, et celui-ci devenait alors noir comme un four.

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