Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Coupe sombre, Tirer les marrons du feu, Faire long feu

Le 2 avril 2020

Bonheurs & surprises

Les différentes expressions que nous employons sont le reflet de l’époque qui les a produites et plus nous nous éloignons de cette époque, plus nous risquons de ne plus comprendre leur véritable sens. Il en va ainsi des locutions Coupe sombre et Coupe claire, nées à une époque où beaucoup plus de gens travaillaient en forêt ou vivaient à proximité de celle-ci. Coupe sombre désignait l’abattage de quelques arbres seulement, ce qui faisait que le sous-bois restait obscur, sombre, tandis que coupe claire désignait l’abattage d’un grand nombre d’arbres, pratiqué afin de laisser passer la lumière (d’où l’adjectif claire) et de favoriser la pousse des jeunes plants. On utilisait même jadis l’expression coupe blanche pour désigner l’abattage systématique de tous les arbres, taillis et baliveaux d’une parcelle. Mais le sens premier de ces différents types de coupe a été perdu dans la culture et les connaissances communes et, aujourd’hui, de manière figurée et contrairement au sens propre, on emploie coupe sombre pour évoquer une suppression très importante : faire des coupes sombres a pris le sens de « pratiquer de larges coupures dans un texte, de fortes réductions de crédits ou d’emplois dans un service, une entreprise, etc. », alors que coupes claires désigne des réductions, des coupes de moindre importance.

L’expression Tirer les marrons du feu a, elle aussi, connu un changement de sens. On l’emploie aujourd’hui pour désigner le fait de savoir tourner à son avantage et à son profit, le plus souvent aux dépens d’autrui, quelque situation fort hasardeuse où il y avait de gros risques à courir et beaucoup à perdre. Pourtant, à l’origine, celui qui tire les marrons du feu est la dupe d’un autre, qui se joue de lui en le laissant affronter tous les périls avant de profiter de son dangereux travail. La Fontaine avait décrit cette situation dans Le Singe et le Chat : « … Bertrand [le singe] dit à Raton [le chat] : Frère, il faut aujourd’hui / Que tu fasses un coup de maître / Tire-moi ces marrons. Si Dieu m’avait fait naître / Propre à tirer marrons du feu, / Certes marrons verraient beau jeu. / Aussitôt fait que dit : Raton avec sa patte, / D’une manière délicate, / Écarte un peu la cendre, et retire les doigts, / Puis les reporte à plusieurs fois ; / Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque. /Et cependant Bertrand les croque. » Le procédé est fort ancien puisque La Fontaine en avait emprunté le sujet, et le titre, au Simius et Felis de Phèdre.

Voyons enfin Faire long feu. Cette expression nous vient du temps où les projectiles des armes à feu étaient expulsés par l’explosion d’une certaine quantité de poudre. Mais si cette dernière était mal tassée ou en trop faible quantité, au lieu d’exploser elle se consumait lentement et ne faisait pas partir le projectile. On disait que le coup avait fait long feu et cette expression signifiait donc, en parlant de quelque entreprise, « échouer ». On disait ainsi d’une plaisanterie qui ne faisait pas rire qu’elle avait fait long feu. À l’inverse ne pas faire long feu signifiait donc « réussir ». Mais, avec les progrès de l’armurerie, on a un peu oublié cette origine et on lie parfois aujourd’hui cette expression à feu de paille, pour évoquer ce qui ne dure pas. Ce qui ne fait pas long feu c’est, de nos jours, ce qui est très éphémère et semble céder à la première difficulté, parce que n’ayant pas les qualités pour persister, comme dans son projet n’a pas fait long feu, son argument n’a pas fait long feu, leur amitié n’a pas fait long feu.

Le book de la fouine

Le 2 avril 2020

Bonheurs & surprises

Le hêtre est, avec le chêne, un des plus beaux arbres de nos forêts et, comme lui, il a un nom qui ne vient pas du latin. Hêtre est en effet tiré de l’ancien bas francique *haistr, « arbuste », mot composé à l’aide de *haisi, « buisson, fourré », et d’un suffixe -tr servant à former des noms d’arbres. Mais en ancien français cet arbre ne s’appelait pas ainsi ; on l’appelait fou, une forme issue du latin fagus, de même sens. Longtemps d’ailleurs les forestiers ont distingué le fou, l’arbre adulte, du hêtre, qui désignait les jeunes troncs que l’on coupait régulièrement. Puis le second a pris le sens du premier et fou, en ce sens et sous cette forme, a disparu. Mais il est resté, dans notre langue et dans d’autres, de nombreuses traces de ce mot ou de son ancêtre. De fagus a en effet été tiré l’adjectif faginus, dont le féminin fagina est à l’origine des formes d’ancien français foïne (proprement mustela fagina, « la martre des hêtres »), l’ancêtre du nom fouine, et favine, c’est-à-dire « le fruit des hêtres », auquel nous devons le mot faine. Et c’est de fou qu’on a tiré le nom fouet, qui a d’abord désigné la branche de hêtre à laquelle on fixait une lanière, puis l’instrument complet, formé par le manche et la lanière. De plus, fagus et son équivalent gaulois *bago sont également à l’origine de nombreux toponymes comme La Fage, Le Faget, Faye, Le Faou, Le Faouët, Carquefou et bien d’autres, ou d’anthroponymes comme Desfoux, Fouet, Fayolle, Dufay, Fayard ou le célèbre zoologue de Quatrefages de Bréau (1810-1892). Ajoutons que l’étymologie populaire rattachait aussi à cette série Fouquet, car, en gallo, ce nom désigne un écureuil, un animal habitué à vivre dans cet arbre, que le célèbre intendant fit figurer sur ses armes avec cette devise Quo non ascendet ? Jusqu’où ne montera-t-il pas ? »).

Les formes latine et gauloise que l’on vient d’étudier remontent à l’indo-européen bhagos, qui est aussi à l’origine du grec phêgos. Mais comme le hêtre était rare en Grèce, on a donné ce nom à une variété de chêne (Quercus Aegilops). Et c’est ainsi que la chênaie de Dodone, célèbre parce que la volonté du roi des dieux s’y manifestait par le bruissement des feuilles de ces chênes ou par les sons rendus par des chaudrons de bronze que l’on suspendait à leurs branches, était placée sous la protection de Zeus Phêgônaios, « Zeus de la chênaie ».

Concluons avec notre hêtre en voyant ce qu’a donné cette même racine dans le monde germanique. On la trouvait sous la forme *boko, à l’origine de l’anglais beech et de l’allemand Buche, « buisson ». Mais, comme des écorces ou des tablettes de bois de hêtre servaient aussi de support à des textes écrits, en particulier des runes, par métonymie, cette même forme *boko a fini par signifier « livre » et c’est ainsi qu’elle est à l’origine de l’anglais book ou de l’allemand Buch. Ce dernier point ne doit pas nous surprendre puisque le latin liber, qui a d’abord désigné une mince pellicule de bois située entre l’écorce et le cœur de l’arbre, dont on se servait aussi pour écrire, a pris ensuite le sens de « livre ». Et n’oublions pas que les formes grecques bublos ou biblos, d’où sont tirés le nom Bible et tous les mots commençant par biblio-, ont désigné, avant le livre, une variété de papyrus, dont les feuilles servaient elles aussi à écrire. Et, d’ailleurs, l’on sait bien que ce même mot feuille nous fait passer, lui aussi, du végétal à l’écrit.

Un édifice sur l’estuaire

Le 5 mars 2020

Bonheurs & surprises

Dans Le Lion, Jacques Brel chantait […] au-delà du fleuve qui bouillonne / Appelle, appelle la lionne. Si un fleuve peut bouillonner en différents endroits, il le fait particulièrement à son estuaire, comme nous l’apprend l’étymologie de ce nom. Estuaire est en effet emprunté du latin aestuarium, un dérivé de aestus, « grande chaleur, ardeur, feu », puis « agitation de la mer, bouillonnement des flots », et enfin « bouillonnement des passions ». Et de fait la rencontre des eaux du fleuve et de celles de la mer les fait bouillonner comme si elles étaient placées sur un grand feu (rappelons d’ailleurs que bouillonner est dérivé de bouillir). Ainsi donc, étymologiquement, notre estuaire, qui a un doublet populaire, étier, « chenal qui, à marée haute, fait communiquer un marais côtier avec la mer », et dont est dérivé le nom étiage, n’est pas à placer sous le signe de l’eau, mais sous celui du feu. De la racine à l’origine de aestus a aussi été tiré un autre nom lié à la chaleur, aestas, « été », (on retrouve une trace du premier s latin dans l’adjectif « estival »). Ces différents mots sont rattachés à aedes, le foyer, l’endroit où l’on fait du feu, puis la pièce où était situé ce foyer, en particulier l’aedes Vestae, « le foyer, le temple de Vesta », cette dernière étant, on le sait, la déesse du feu ; dans les temples qui lui étaient consacrés, des prêtresses vierges, les vestales, veillaient à ce que ce feu qui brûlait en son honneur ne s’éteignît jamais. Rapidement le nom aedes put désigner tous les temples, sans qu’importe la divinité à laquelle ils étaient consacrés, et enfin n’importe quel bâtiment. Sur ces derniers veillait un prêtre, aedilis, qui, nous dit Varron dans son De lingua latina (5, 81), aedis sacras et privatas procuraret, « veillait sur les bâtiments sacrés et privés ». Par la suite, ce prêtre fut aussi un magistrat chargé de diverses tâches urbaines. Le nom français qui en est tiré, édile, désigne aujourd’hui, avec une nuance d’ironie ou de solennité, un élu communal. Les dérivés de aedes : aedificare, proprement « faire un bâtiment », aedificium et aediculus, sont à l’origine de nos formes édifier, édifice et édicule ; ce dernier, signifiant proprement « petite construction », s’est vite spécialisé pour désigner, de manière un peu plaisante, des toilettes publiques. La langue grecque avait une racine équivalente, à l’origine de nombre de ses mots, mais dont peu sont passés dans la nôtre. Le plus fameux est sans doute aithêr, « éther ». Mais dans ce nom l’idée essentielle est moins celle de feu que celle de clarté lumineuse et de pureté. Il est composé à l’aide de la racine *aith-, signifiant « brûler », et de aêr, « air ». C’est la partie supérieure du ciel, l’air le plus pur. Quant à l’éther des chimistes, il doit son nom au savant allemand August Sigmund Frobenius, qui l’appela d’abord spiritus vini aethereus, « esprit de vin éthéré », puis, simplement, « éther ». Enfin c’est aussi à cette racine que l’on doit le mot Aithiops, proprement « au visage brûlé, noir », puis « d’Éthiopie, éthiopien ». À la forme éthiopien, la littérature semble préférer éthiopique, un nom cher à l’Académie. D’abord parce que Éthiopiques est le titre d’un recueil de poèmes de Léopold Sédar Senghor, mais aussi parce que Ta Aithiopika, « Les Éthiopiques », un roman grec d’Héliodore, fut particulièrement cher au cœur d’un jeune homme devenu plus tard académicien. Voici comment l’abbé d’Olivet évoque la rencontre de Racine et de ce livre dans son Histoire de l’Académie française : « Il trouva moyen d’avoir le roman de Théagène et Chariclée (un autre titre de ce roman, tiré du nom des deux personnages principaux) en grec : le sacristain (Claude Lancelot, un des maîtres de Port-Royal) lui prit ce livre, et le jeta au feu. Huit jours après, Racine en eut un autre, qui éprouva le même traitement. Il en acheta un troisième, et l’apprit par cœur, après quoi il l’offrit au sacristain, pour le brûler comme les deux autres. » Faut-il s’étonner que, placé sous de tels auspices, ce poète fût par la suite le peintre des plus brûlantes passions de notre littérature ?

Va donc, eh, pédard !

Le 5 mars 2020

Bonheurs & surprises

En 1898, le mot chauffard entrait dans notre langue. Composé à l’aide de chauffeur et du suffixe péjoratif -ard, il est, hélas, toujours en usage, l’espèce des conducteurs imprudents et dangereux ne semblant pas en voie de disparition. Quelques années plus tard, sur ce modèle, on créait à partir de pédaler le nom pédard qui désignait, comme l’indique fort bien le dictionnaire Larousse de 1923, à la page 818, un « cycliste grossier, maladroit, dangereux pour les autres ». Ce vilain personnage fit trois petits tours et s’en alla, mais depuis quelque temps il hante malheureusement de nouveau nos villes, oubliant que les trottoirs sont pour les piétons et que ceux-ci sont prioritaires sur les passages cloutés. À l’article Donc de notre Dictionnaire on lit cette apostrophe, qualifiée de triviale, Va donc, eh, chauffard ! Serons-nous bientôt obligés de redoubler de trivialité avec un Va donc, eh, pédard ? Espérons que non et penchons-nous plutôt sur ce trésor de page 818. C’est une mine, qui témoigne d’un temps où le latin était encore un élément ordinaire de la culture de l’honnête homme puisque l’on y trouve -et nous ne sommes pas dans les fameuses pages roses-, pas moins de quatre citations dans cette langue : pectus est quod disertos facit, « c’est le cœur qui fait les éloquents » ; pede poena claudo, « le châtiment au pied boiteux », une citation tirée des Odes d’Horace ; pede presto, « au pied rapide » ; et enfin pedibus cum jambis, « avec les pieds et les jambes », locution dont on fit aussi pedibus cum jambus, certes incorrecte grammaticalement, mais agrémentée d’un bel effet de rime. Il faut bien sûr espérer que tout ce latin ne fasse pas de nous un pédantasse, ce nom et adjectif signifiant « gros, lourd, pédant », qui nous ferait entrer dans la pédantaille, un mot dont on nous apprend qu’il désigne, familièrement et par dénigrement, un « ramassis de pédants », ou qu’il nous fasse pédantiser, c’est-à-dire « faire le pédant » ou « rendre pédant », un verbe que l’on se gardera bien de confondre avec son paronyme, bien vieilli aujourd’hui, pédanter, qui signifiait, apprend-on dans la sixième édition de notre Dictionnaire, « faire mal le métier de régent dans les collèges, dans les classes » (rappelons qu’à cette époque un régent de collège était un professeur de collège ou d’université). Tout cela nous amène au pédant dont on nous dit qu’après avoir désigné un professeur, il désigne « celui qui affecte de paraître savant ou de censurer les autres ». Diable, diable, il convient de s’interroger, Dire, ne pas dire, qui s’est donné pour tâche de signaler des formes fautives, serait-il œuvre de pédant ? À d’autres de trancher, -à un juge pédané, par exemple, un de ces juges subalternes qui, autrefois, jugeaient debout. Mais revenons plutôt à ce pédant. Son origine est incertaine, mais elle est toujours rattachée, d’une manière ou d’une autre, au grec pais, paidos, « enfant » et, dans ce cas, « enfant qui reçoit une éducation ». Si pédant et pédagogue sont liés, nous voilà sauvés et nous avons donc la possibilité de faire œuvre utile, en rappelant par exemple que l’on appelait naguère, lit-on toujours dans cette même page, pedestrians les coureurs, mais aussi les marcheurs, ceux-là mêmes qui sont aujourd’hui harcelés par les pédards.

Ferdinand et Ferdinand, Passé composé et plus-que-parfait

Le 6 février 2020

Bonheurs & surprises

La première phrase de Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, « Ça a débuté comme ça », est un des incipits les plus fameux de la littérature française. On lit ensuite : « Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l’écoute. Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons ! Je rentre avec lui. Voilà. »

On trouve dans ce texte, nonobstant une grande différence de style, des échos d’un roman paru six ans plus tôt, La Grande Peur dans la montagne, de l’autre Ferdinand de la littérature francophone, Charles-Ferdinand Ramuz. Dans un des premiers chapitres il écrit : « La voix, quand elle est venue, leur est venue depuis derrière ; ils n’ont reconnu que c’était Barthélemy qu’à sa voix. On disait : – Vous n’avez rien entendu cette nuit ?

Pourquoi m et non n devant m, b et p ?

Le 6 février 2020

Bonheurs & surprises

On reproche souvent à la langue française le décalage qui existe entre l’oral et la transcription de ce dernier. On lui reproche aussi certaines règles qui semblent arbitraires. Parmi ces dernières, celle qui veut que la lettre n soit changée en m devant un m, un b ou un p, appelée la règle m, b, p ou, chez les plus jeunes, un nom de footballeur devenant moyen mnémotechnique, la règle Mbappé. Or il se trouve que cette règle est l’héritage d’un temps où, justement, l’orthographe était la suivante fidèle de la prononciation. Ces trois lettres, m, b et p, sont des labiales, c’est-à-dire qu’elles sont articulées au niveau des lèvres, tandis que n, une dentale, l’est au niveau des dents. Dans la chaîne parlée, passer d’une dentale à une labiale demande un certain effort, dont on se dispense en transformant cette dentale en la labiale équivalente, et ainsi n devient m. Ce phénomène, qui voit un phonème donner tout ou partie de ses caractéristiques au phonème qui le précède, s’appelle l’assimilation régressive et a bien sûr touché aussi le latin et le grec, auxquels nous sommes redevables de nombre de nos mots. Ainsi, quand le préfixe latin in-, qui indique la négation ou un déplacement vers l’intérieur, était lié à un mot ou une racine commençant par une de ces trois lettres, il devenait im-. À côté de formes comme indolens, « qui ne souffre pas, indolent », composé de in- et de dolens, « souffrant » ; infamis, « perdu d’honneur, infâme », composé à partir de in- et de fama, « renommée, réputation » ; ou innocens, « qui ne fait pas de mal, innocent », composé à partir de in- et de nocere, « être nuisible », il y en a d’autres dans lesquelles, pour les raisons exposées plus haut, in- est passé à im-, comme immortalis, « immortel », composé de in- et de mortalis, « mortel » ; imbibere, « tremper, imbiber », de in- et bibere, « boire », ou impedire, « empêcher » et, proprement, « mettre dans les pieds », composé à partir de in- et de pes, pedis, « pied ».

La langue grecque connut, elle aussi, ce phénomène : le préfixe sun-, « avec, ensemble », passé à syn- en français, que l’on retrouve dans des mots comme synchronie, tiré de khronos, « temps », ou syntaxe, tiré de taxis, « ordre, arrangement », se rencontre sous la forme sym-, dans symbiose, tiré de bios, « vie », symphonie, tiré de phônê, « son, voix », ou symétrie, que l’on a écrit symmétrie jusqu’au xviiie siècle, tiré de metron, « mesure ». Nous avons hérité de ces mots et conservé leur orthographe, et ce qui fut d’abord la transcription fidèle de ce qui se disait est devenu un usage, puis une règle qui, par analogie, s’applique aussi aux mots créés même après que la première labiale, n ou m, a cessé de se faire entendre.

Ajoutons pour conclure que l’on a aussi le phénomène inverse. Ainsi, le préfixe latin cum-, « avec », que l’on trouve sous la forme com- en français, s’il s’est maintenu dans des formes comme combat, commettre ou comparaître, est passé à con- dans concéder, conduire, conférer, congratuler, conjurer, connaître, conquérir, consacrer, contenir ou convoquer, et même à col- ou cor-, dans collègue ou correspondre.

Bonheurs et surprises de la langue chez Balzac

Le 9 janvier 2020

Bonheurs & surprises

Le mois dernier, Flaubert évoquait dans Bouvard et Pécuchet les difficultés de la langue française ; aujourd’hui, c’est Balzac qui nous offre son concours. Dans les premières pages des Chouans, il se fait précurseur de la rubrique Bonheurs et surprises de la langue et nous propose un court exposé sur l’origine du nom gars :

« Le mot gars, que l’on prononce gâ, est un débris de la langue celtique. Il a passé du bas breton dans le français, et ce mot est, de notre langage actuel, celui qui contient le plus de souvenirs antiques. Le gais était l’arme principale des Gaëls ou Gaulois ; gaisde signifiait “armé” ; gais, “bravoure” ; gas, “force”. Ces rapprochements prouvent la parenté du mot gars avec ces expressions de la langue de nos ancêtres. Ce mot a de l’analogie avec le mot latin vir, “homme”, racine de virtus, “force, courage”. Cette dissertation servira peut-être à réhabiliter, dans l’esprit de quelques personnes, les mots gars, garçon, garçonnette, garce, garcette, généralement proscrits du discours comme malséants, mais dont l’origine est si guerrière et qui se montreront çà et là dans le cours de cette histoire. “C’est une fameuse garce !” est un éloge peu compris que recueillit Mme de Staël dans un petit canton de Vendômois où elle passa quelques jours d’exil. […]. Les parties de cette province (la Bretagne) où, de nos jours encore, la vie sauvage et l’esprit superstitieux de nos rudes aïeux sont restés, pour ainsi dire, flagrants, se nomment le pays des gars. »

L’étymologie que propose Balzac n’est plus retenue aujourd’hui. Mais il a quelques excuses : d’une part, il ne disposait pas des outils qui sont maintenant à notre disposition et, d’autre part, comme l’écrit Littré à l’article garçon de son Dictionnaire de la langue française, il s’agit d’un « mot très difficile ». Ce dernier en propose cependant une étymologie, empruntée au philologue allemand Diez, qui avait remarqué que dans le patois milanais garzon, « garçon », désignait aussi une espèce de chardon ; il en avait donc conclu que c’était le même mot, un dérivé du latin carduus, « chardon », qu’il rapprochait de l'italien guarzuolo, « cœur de chou », et du milanais garzoeu, « bouton ». Diez supposait en effet qu'un jeune garçon était appelé, par métaphore, un bouton, un cœur de chou, c’est-à-dire un être non encore développé ». On retiendra avec plaisir de cette partie de l’exposé que, sinon les garçons eux-mêmes, le mot garçon semble bien être sorti d’un chou. Mais Littré ajoute que, dans l'état de la question, on ne peut abandonner l’hypothèse d’une origine celtique et rapproche garçon du bas breton gwerc'h, « vierge, jeune fille ». Après avoir précisé que cela aussi était incertain et que l'étymologie restait en suspens, il ajoute ces quelques mots sur l’évolution du sens de ce nom : « Garçon n'a pas plus que garce, par soi, un mauvais sens ; pourtant il y eut un temps dans le Moyen Âge où il prit une acception très défavorable, et devint une grosse injure, signifiant coquin, lâche. Aujourd'hui il ne s'y attache plus rien de pareil, et c'est garce qui seul est tombé très bas. »

De nos jours, l’état de la science et de nos connaissances invitent plutôt à rapprocher garçon du francique *wrakjo, « vagabond ».

Mais si ce mot nous intéresse encore, outre le fait que Balzac se soit penché sur son origine, c’est aussi parce qu’il est un fossile vivant. Il fait partie des rares noms qui ont conservé la double forme qu’ils avaient en ancien français, selon qu’ils étaient sujets (on parlait alors de cas sujets) ou compléments – d’objet ou circonstanciels – (on parlait alors de cas régime) ; en ancien français gars est le cas sujet et garçon, le cas régime. Cette caractéristique, conservée par les pronoms : je / me / moi ; tu / te / toi, etc., l’immense majorité des noms l’ont perdue, mais il en est quelques-uns qui l’ont encore ; à côté de gars / garçon, on a aussi sire / seigneur ; copain / compagnon ou encore les deux formes étrangement parallèles nonne / nonnain et pute / putain.

La grive et la pie-grièche, le grec, les Grecs et les grecs

Le 9 janvier 2020

Bonheurs & surprises

En 1787, dans L’Invention, André Chénier écrivait au sujet du grec : « Un langage sonore, aux douceurs souveraines, / Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines ». Un siècle et demi plus tôt, Trissotin, dans Les Femmes savantes, présentait à son parterre d’admiratrices le poète Vadius en précisant : « il sait du grec », ce qui provoquait ce cri du cœur de Philaminte : « Quoi ! Monsieur sait du grec ? Ah ! Permettez, de grâce, / Que, pour l’amour du grec, Monsieur, on vous embrasse ». Il y a peu, Jean-Pierre Vernant et Jacqueline de Romilly reprirent ce Pour l’amour du grec pour en faire le titre d’un livre vantant les beautés de cette langue. Ils mettaient, ce faisant, leurs pas dans ceux du Gargantua de Rabelais, qui voulait que son fils étudiât la langue grecque, « sans laquelle c’est honte que une personne se die sçavant ». Instruits par tout cela, on pourrait donc croire que chez nous le grec a toujours été vu comme une part importante du bagage obligé de l’honnête homme, et que sans doute les Hellènes y jouirent d’un prestige constant. Pourtant, l’étymologie nous apprend que les sentiments éprouvés à leur endroit étaient tout autres. On le voit en s’intéressant à deux noms d’oiseaux. Le mot grive est le féminin substantivé de l’ancien adjectif grieu, issu du latin graecus, « grec » ; cet oiseau fut ainsi nommé parce que, pensait-on, il hibernait en Grèce. Mais en argot ce même nom désigne également une rixe, un sens lié au fait que grives et Grecs traînaient une forte réputation de chicaniers. On observe le même phénomène avec la pie-grièche, à qui son habitude de conserver les insectes qu’elle a capturés empalés sur des ronces ou du barbelé, a valu le surnom d’écorcheuse. Là encore, c’est au goût de la chamaillerie, qu’il partagerait avec les Grecs, que notre animal doit son nom : l’élément grièche est en effet une altération de l’ancien adjectif griois, « grec ».

Que les Grecs soient affublés de noms d’oiseaux, ou, plus exactement, que les plus bagarreurs de nos volatiles tirent leur nom d’une forme signifiant proprement « Grecs », montre à quel point leur réputation de querelleurs était ancrée dans l’esprit de tous. On constatera avec amusement qu’Aristophane avait d’ailleurs montré, dans Les Oiseaux, des Athéniens fuyant leur ville et ses disputes pour chercher chez des oiseaux, à Coucouville, la cité idéale. Mais ce goût de la querelle n’était pas le seul trait que l’on prêtait aux Grecs : ils avaient aussi une grande réputation d’habileté. « On dit, qu’Un homme est grec en quelque chose, pour dire, qu’Il y est fort habile », lit-on dans la première édition de notre Dictionnaire. Mais, de l’habileté à la filouterie, il n’y a parfois qu’un pas. Ulysse, le héros aux mille tours, en est la plus parfaite illustration, et ce dernier eut, semble-t-il, nombre de disciples. A la griesche signifiait au Moyen Âge, « à la manière des Grecs qui filoutent au jeu ». Ces derniers étaient en effet de grands joueurs, qui ajoutèrent très tôt à celle de querelleurs la réputation d’être de grands tricheurs. Celle-ci était si forte qu’au xviiie siècle le mot Grec passa de nom propre à nom commun pour devenir grec et signifier, justement, « tricheur ». En 1757, Ange Goudar leur consacra d’ailleurs un livre dont le titre, merveille d’euphémisme, était : L’Histoire des grecs ou de ceux qui corrigent la Fortune au jeu. Un peu plus d’un siècle plus tard, en 1863, le mathématicien français Léon-Antoine-François Aurifeuille écrivit, sous le pseudonyme d’Alfred de Caston, Les Tricheurs, scènes de jeu, dans lequel les grecs (et les Grecs) tenaient une grande place. Il y évoque, entre autres, un certain Théodore Apoulos, qui, dans les années 1680, fut à Paris la coqueluche des salons et de la Cour. Ce seigneur d’origine grecque, qui paraissait à la tête d’une inépuisable fortune et qui finit aux galères, se révéla être un escroc particulièrement habile, qui construisait sa fortune en gagnant au jeu par des moyens déshonnêtes. Il semble qu’il n’était que l’arbre le plus visible d’une immense forêt puisque, à la même époque, un ami d’Aurifeuille, Robert Houdin (le fameux Houdini), en était même arrivé à élaborer une classification des grecs, établie en fonction des milieux où ils opéraient : Le grec du grand monde, le grec de la classe moyenne et le grec du tripot.

Mais ces grecs minuscules, Dieu merci, ne firent jamais oublier les trésors, en particulier littéraires, d’une civilisation plus que millénaire, et ce n’est plus jamais à eux que l’on pense quand est évoquée devant nous la Grèce.

La micelle, le mica et la miette

Le 5 décembre 2019

Bonheurs & surprises

La chimie nous apprend qu’il existe des entités moléculaires composées d’une tête, qui aime l’eau, et d’un filament, qui ne l’aime pas. Celles-ci se regroupent en petits assemblages sphériques, dans lesquels les parties hydrophobes sont au centre, à l’abri d’une couche protectrice formée par les parties hydrophiles. Chacun de ces petits assemblages est appelé micelle. C’est un dérivé savant du latin mica, « parcelle, miette, grain ». Ce nom, mica, a eu une descendance plus importante que ne pouvait le laisser supposer la petitesse de ce qu’il désignait. Il avait en effet déjà été emprunté, dans la langue de la géologie, pour désigner, à côté du quartz et du feldspath, un des composants principaux du granite, le mica, ainsi nommé parce qu’il se présente sous forme de petits éléments. On rattache généralement ce nom au latin minor, « moindre, plus petit », et au grec mikros, « petit ». Si on le trouve avec le sens de « miette », il avait aussi celui de « grain » dans l’expression mica salis, qui désigne un grain de sel, aux sens propre et figuré. Le nom français mica, d’origine savante, a un doublet populaire, mie. Avant de désigner la partie tendre du pain qu’entoure la croûte, mie a eu le sens de « miette » puis de « toute petite chose sans valeur », et a servi, parallèlement à goutte, à construire des négations ; d’abord dans l’expression Il ne mange mie, « il ne mange même pas une miette », c’est-à-dire « il ne mange pas ». Ce mot entrait aussi dans des comparatifs dépréciatifs. On lit ainsi dans les Romances et pastourelles françaises des xiie et xiiie siècles : Je ne pris mon mari mie / Une orde pome porrie (« Je n’accorde pas plus de prix à mon mari qu’à une sale pomme pourrie »). Pour des raisons d’assonance, le e final est parfois omis. C’est ce que l’on a dans Raoul de Cambrai, une chanson de geste du xiie siècle : Se vos l’aves, ne le me celes mi (« Si vous l’avez, ne me le cachez pas »). Cette double fonction de mie, nom commun et adverbe de négation, permet aussi des jeux de mots, comme dans Les Miracles de la Sainte-Vierge, de Gauthier de Coincy : L’escriture [les juifs] n’entendent mie / La croste en ont et nous la mie. Mie peut encore avoir un autre sens. La forme m’amie, « mon amie », a été mal interprétée et vite écrite ma mie. Il arriva même que le syntagme ma mie fût compris comme un seul mot et qu’on lût dans des textes médiévaux sa mamie pour désigner une femme aimée. En effet, le latin amica avait évolué en amie, comme mica avait évolué en mie. Notons qu’au Moyen Âge, les formes mie et amie désignaient plus souvent une amante, une maîtresse ou une concubine qu’une amie. On remarque aussi qu’en français actuel, le passage de l’amie à l’amante se fait par l’adjonction de l’adjectif « petite ». L’ancien français usait d’un procédé semblable, mais par l’adjonction du diminutif -ette, et, de même que mie donne miette, amie avait donné la forme, aujourd’hui hors d’usage, mais très fréquente en ancien français amiette, « amante ». Il est une autre forme que nous devons à mica. En latin populaire ce nom a été modifié, par redoublement expressif du c, en micca, forme à laquelle nous devons notre « miche ». À l’origine, ce dernier désigne, comme mie ou miette et conformément à l’étymologie, un tout petit morceau de pain. Il n’entrait pas dans des expressions négatives, comme mie, dans « il ne mange mie », mais dans des tours dépréciatifs, aujourd’hui disparus, mais qu’on lisait, par exemple, chez Eustache Deschamps : leurs corps ne vault deux miches, c’est-à-dire « ne vaut rien ». Après que miche avait désigné un pain, il est entré de manière figurée dans des expressions comme miches du couvent militaire, pour désigner balles et boulets, ou miches de saint Étienne (celui-ci, le premier martyr de la chrétienté, ayant été lapidé), pour désigner des pierres. Par analogie de forme, et dans une langue populaire, miches, employé au pluriel, désigne aussi les fesses, en particulier dans l’expression serrer les miches. Notons pour conclure qu’il n’est guère étonnant, au vu de l’étymologie, que le mica soit un composant du granite, puisque ce dernier tire son nom de l’italien granito, substantivation d’un adjectif signifiant proprement « granuleux », lui-même dérivé de grano, un nom issu du latin granum, « grain ».

Mystère et tourments de la langue dans Bouvard et Pécuchet

Le 5 décembre 2019

Bonheurs & surprises

Chaque mois, nous nous efforçons dans cette rubrique de corriger les fautes trop souvent entendues ici ou là. Il s’agit non de s’ériger en maîtres censeurs, mais véritablement d’aider ceux qui souhaitent écrire et parler correctement, tant il est vrai que la langue française a parfois des subtilités qui ne sont pas aisées à saisir. Flaubert en présente quelques-unes dans un passage de Bouvard et Pécuchet, dans lequel ses personnages, désireux de se lancer dans l’écriture, apprennent qu’ils doivent se faire la main en imitant les classiques ; cependant il leur apparaît rapidement que même les plus grands auteurs ont péché, non seulement par le style, mais encore par la langue. Déconcertés par cette révélation, ils décident d’apprendre la grammaire, ce qui donne le savoureux passage suivant :

« Avons-nous dans notre idiome des articles définis et indéfinis comme en latin ? Les uns pensent que oui, les autres que non. Ils n’osèrent se décider.

Le sujet s’accorde toujours avec le verbe sauf les occasions où le sujet ne s’accorde pas.

Nulle distinction, autrefois, entre l’adjectif verbal et le participe présent ; mais l’Académie en pose une peu commode à saisir. Ils furent bien aises d’apprendre que leur, pronom, s’emploie pour les personnes, mais aussi pour les choses, tandis que et en s’emploient pour les choses et quelquefois pour les personnes.

Doit-on dire “Cette femme a l’air bon” ou “l’air bonne” ? “une bûche de bois sec” ou “de bois sèche” ? “ne pas laisser de” ou “que de” ? “une troupe de voleurs survint” ou “survinrent” ?

Autres difficultés : “Autour et à l’entour” dont Racine et Boileau ne voyaient pas la différence ; “imposer” ou “en imposer” synonymes chez Massillon et Voltaire ; “croasser” et “coasser”, confondus par La Fontaine, qui pourtant savait reconnaître un corbeau d’une grenouille.

Les grammairiens, il est vrai, sont en désaccord. Ceux-ci voient une beauté où ceux-là découvrent une faute. Ils admettent des principes dont ils repoussent les conséquences, proclament les conséquences dont ils refusent les principes, s’appuient sur la tradition, rejettent les maîtres, et ont des raffinements bizarres. Ménage, au lieu de lentilles et cassonade, préconise nentilles et castonade. Bouhours jérarchie et non pas hiérarchie, et M. Chapsal les oeils de la soupe.

Pécuchet surtout fut ébahi par Jénin. Comment ? des z’hannetons vaudrait mieux que des hannetons ? des z’haricots que des haricots ? et, sous Louis XIV, on prononçait Roume et Monsieur de Lioune pour Rome et Monsieur de Lionne !

Littré leur porta le coup de grâce en affirmant que jamais il n’y eut d’orthographe positive, et qu’il ne saurait y en avoir.

Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire une illusion. »

Rappelons cependant que dans la rubrique intitulée Questions courantes, qui se trouve sur son site, l’Académie a répondu à quelques-unes des angoisses de nos deux héros, comme celle qui concerne l’accord du verbe après un singulier collectif suivi d’un complément de nom au pluriel, ou encore l’accord après « avoir l’air », mais on notera avec amusement – ou avec inquiétude – que là où Flaubert écrit Cette femme a l’air bon (ou bonne), l’Académie écrit Elle a l’air malin (ou elle a l’air maligne ?). Étonnante permanence des interrogations suscitées par la langue !

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