Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Dictionnaire et Cie

Le 07 septembre 2017

Bonheurs & surprises

Il est d’usage, aujourd’hui, de dire que les autorités constituées perdent de leur pouvoir et ne sont plus suivies parce que l’on ne croit plus en elles. Mais, de même qu’il existe un petit village gaulois résistant aux envahisseurs, il reste une autorité indiscutable, à laquelle tous se réfèrent et au verdict de laquelle tous se soumettent. Son prestige n’a rien à envier à celui des oracles, des Évangiles ou de quelque code juridique. Cette autorité semble avoir droit de vie ou de mort sur les mots. En effet, si on s’interroge sur tel ou tel mot, la sentence tombe: Il est, il n’est pas dans LE dictionnaire. Être ou ne pas être dans le dictionnaire, là est, non pas la question, mais une question de vie ou de mort. Cette référence que constitue le dictionnaire, le préfacier de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française s’en était fait l’écho quand il écrivait, en 1798 :

« … Un bon Dictionnaire peut, seul, donner à une Nation, ces lois de la parole, plus importantes, peut-être que les lois même de l’organisation sociale ; et qu’un Dictionnaire, pour exercer cette espèce d’autorité législative, doit être fait par des hommes qui auront, à la fois, l’autorité des lumières auprès des esprits éclairés, et l’autorité des certaines distinctions littéraires auprès de la Nation entière. »

Dictionnaire : il n’existe probablement pas d’autres noms qui voient son article ainsi changer. On achète un dictionnaire, mais à peine l’a-t-on installé chez soi qu’il devient le dictionnaire. Réduction à l’unité de la pluralité, cet objet semble avoir fait sienne la devise qui apparaît sur le grand sceau des États-Unis : E pluribus unum.

Que de diversité pourtant avant d’arriver à ce syncrétisme. Notre regretté confrère Pierre Desproges donna en son temps un ouvrage encyclopédique ne comptant que vingt-six entrées (une par lettre) pour les noms communs, et autant pour les noms propres, intitulé Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis, bien éloigné des mastodontes lexicographiques que sont, par exemple, le Trésor de la langue française, pour les dictionnaires de langue, ou le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, pour les dictionnaires encyclopédiques.

Rare et parfois seul livre, avec peut-être un missel et le Catalogue des armes et cycles de la manufacture de Saint-Étienne, que l’on trouvait dans certaines maisons, le dictionnaire est, étymologiquement, lié non à l’écrit, mais à la parole : en effet ce mot nous vient, après un certain nombre d’intermédiaires, du latin dicere, « dire, parler ». Et il en va de même pour ses acolytes que sont le glossaire, le vocabulaire et le lexique. Glossaire vient du grec glôssa, « langue », lexique, de legein, « dire, parler », et vocabulaire, du latin vox, « voix ».

Ces trois derniers n’ont pas le caractère universel d’un dictionnaire. Le glossaire n’explique le plus souvent que les mots rares, difficiles ou surannés appartenant à un domaine particulier. Michel Leiris a fait de sa définition le titre d’un de ses livres : Glossaire j’y serre mes gloses, un rapprochement étymologique qui n’est pas sans rappeler César Birotteau, puisque Balzac écrit à son sujet :

« Il épousa forcément le langage, les erreurs, les opinions du bourgeois de Paris, […] qui soutient que l’on doit dire ormoire, parce que les femmes serraient dans ces meubles leur or et leurs robes, autrefois presque toujours en moire, et que l’on a dit par corruption armoire. »

Le lexique désigne lui l’ensemble des termes employés dans tel ou tel domaine spécialisé, ou une recension des termes que l’on trouve chez un auteur. On parlera ainsi du Lexique de Platon, de Corneille, de Montaigne, etc.

Quant au vocabulaire, il désigne un ouvrage où ne figurent que les mots les plus usuels, sorte de vade-mecum de notre langue commune.

La boîte de buis, la boussole et le ciboire

Le 07 septembre 2017

Bonheurs & surprises

Le nom buis est issu du latin buxus, qui désignait à la fois cet arbuste et le bois qu’on en tirait. Par métonymie, buxus devint le nom d’objets fabriqués dans cette matière : toupie, flûte, peigne, damier, échiquier, etc.

De buxus a été tirée une forme buxis, qui désignait, elle, une boîte taillée dans le buis. Ce nom changea peu à peu de forme et de sens, puisqu’au Moyen Âge on le retrouve sous les formes buxida, mais aussi buxta, busta, bustia pour désigner un reliquaire. Comme l’étymologie du mot s’était un peu perdue et que les reliquaires n’étaient plus nécessairement fabriqués en buis, on peut lire dans les textes médiévaux tantôt bustam argenteam, « reliquaire en argent », busteam cristallinam, « reliquaire en cristal », buxta eburnea, « reliquaire en ivoire ». En passant du latin médiéval à l’ancien français, forme et sens vont encore évoluer : notre buxita va devenir d’un côté une boiste, l’ancêtre du nom boîte (notons au passage que l’anglais box a la même origine), et d’un autre côté une broisse ou boisse, une bogue, celle-ci étant considérée comme un étui, comme une boîte renfermant la châtaigne. On lit ainsi dans Guillaume d’Angleterre, de Chrétien de Troyes : « Ne savez vous que la chasteigne, /Douce et plaisant ist de la broisse Aspre et poignant… ? » (Ne savez-vous pas que la châtaigne, qui est douce et agréable, sort de la bogue, qui est rude et piquante… ?)

Le nom de l’arbuste, buxus, est également à l’origine du verbe deboissier, qui signifie sculpter du buis puis toute sorte de bois. Se sont ensuite ajoutés à ce premier sens ceux de « travailler » et de « décrire » : « Ensi devisent et deboissent / Les armes de ces qu’il conoissent », lit-on dans Lancelot. L’espagnol nous empruntera d’ailleurs cette forme verbale et en fera dibujar, qui signifie « dessiner ».

Les formes de latin médiéval évoquées plus haut ont donné naissance aux dérivés buxtula, bustula, bussula, qui signifient tous « petite boîte ». En passant du latin à l’italien, ces noms ont évolué en bussolo et bossolo, à l’origine de petits vases de bois, mais aussi en bussola, que nous avons emprunté pour en faire notre « boussole », celle-ci étant ainsi nommée parce que, jadis, cet instrument était placé dans une petite boîte de bois.

Tous ces termes sont d’origine populaire, mais le latin buxus avait un équivalent grec puxos, de même sens, dont l’évolution est comparable à celle du mot latin puisqu’il est à l’origine du nom puxis, désignant une boîte de buis que l’on utilisait pour conserver des médicaments et des onguents. Par la suite ce nom devint celui de boîtes de différentes matières où l’on serrait des objets de valeur. Le français emprunta ce nom, par l’intermédiaire du latin pyxis, sous la forme pyxide. On le rencontre d’abord, au xve siècle, en anatomie pour désigner les cavités dans lesquelles se logeaient, aux articulations, les têtes des os. Par analogie, en botanique, la pyxide désigne une capsule dont la partie supérieure se soulève comme un couvercle pour libérer les graines qu’elle contient. Mais elle est surtout connue dans la liturgie chrétienne comme étant un petit coffret rond où sont conservées les hosties consacrées. Cette pyxide appartient comme le calice et le ciboire, avec lesquels on la confond souvent, à l’ensemble des vases sacrés utilisés dans la liturgie. Intéressons-nous pour finir au mot ciboire qui est un bel exemple de remotivation étymologique. Il nous vient du latin ciborium, qui le tenait du grec kibôrion. Ce dernier pouvait désigner la fleur ou le fruit du nénuphar. Il s’est employé ensuite par analogie de forme pour désigner un vase sacré destiné à recevoir les hosties consacrées, mais aussi, par un phénomène de renversement semblable à celui déjà vu pour la coupole, au dais qui couvre la chaire. Comme ce ciboire était destiné à recevoir le corps du Christ, offert en nourriture aux fidèles, et que son étymologie s’est peu à peu perdue, on a cru faussement, mais avec beaucoup de bon sens, qu’il venait du latin cibum, « nourriture ». Notons pour conclure que l’autre vase sacré, le calice, a connu une évolution semblable à celle du ciboire, puisqu’il tire son nom du latin calix, « vase, coupe », nom que les latins rattachaient au grec kalux, « enveloppe de la fleur ».

Abricot

Le 07 juillet 2017

Bonheurs & surprises

L’abricot ne se contente pas d’être un fruit délicieux, c’est aussi un grand professeur de relations internationales. Son histoire et celle de son nom sont l’occasion de parcourir nombre de pays et de langues du bassin méditerranéen.

Littré en faisait la remarque dans son Dictionnaire : « Abricot est un singulier exemple de la propagation et de l’altération des mots ; c’est par l’intermédiaire de l’arabe qu’un mot latin est revenu dans les langues romanes. »

Le parcours de notre fruit commence chez les Latins ; ceux-ci le baptisent, parce qu’il arrive tôt à maturité, praecoquum, proprement « fruit précoce », nom composé à partir de prae, qui marque l’antériorité, et de coquum, tiré du verbe coquere, qui signifie « cuire et mûrir », et encore « digérer ». On retrouve ensuite notre abricot en Cilicie, région d’Asie Mineure, sous la plume d’un médecin, pharmacologue et botaniste grec, Dioscoride, qui, dans son Peri hulês iatrikês, « La Matière médicale », au premier siècle de notre ère l’appelle praikokion (il s’agit plus là d’une transcription de praecoquum que d’une traduction, puisque cuire, mûrir et digérer se disent pessein en grec). Notons que dans un texte byzantin du xe siècle, Les Geoponica, on rencontre une autre transcription : on les appelle berikokkon ou berikkokion.

Après avoir parcouru l’Asie Mineure, notre abricot continue sa route et arrive dans des pays de langue arabe : praikokion est transcrit en barquq et l’on fait précéder son nom de l’article ce qui donne la forme al-barquq.

Il était ensuite naturel que ce nom soit repris en Europe du Sud par des langues parlées dans des pays où les contacts et les relations commerciales avec le monde arabe étaient nombreux. D’al-barquq, le portugais tirera le nom albricoque et l’espagnol albaricoque qui sont à l’origine de notre abricot, et c’est du catalan albercoc que viendra le provençal aubercot.

Mais ces étymologies aujourd’hui reçues et admises eurent des rivales. On crut un temps que son nom venait du grec abros, « délicat, tendre », en raison de la tendreté de la chair de ce fruit quand il est à maturité. On l’a fait aussi venir du latin aperire, « ouvrir », parce qu’on le sépare facilement en deux parties. Un jésuite, Philippe Labbe, dans Etymologie de plusieurs mots français contre les abus de la secte des nouveaux hellénistes de Port-Royal, le fait dériver d’« abri » parce que l’arbre doit être exposé au sud et à l’abri du vent. Bescherelle, dans son Dictionnaire de la langue française, le faisait venir du celtique abred, « précoce ».

Notons pour conclure que l’abricot a toute sa place dans une rubrique intitulée Dire, ne pas dire, quand bien même ce serait dans une sous-rubrique intitulée Bonheurs et surprises de la langue française, puisque, à l’article Abricot de son Dictionnaire, Littré, particulièrement scrupuleux sur le sens des mots écrivit : « Ne dites pas comme l’Académie Abricot en espalier. L’arbre est en espalier. Le fruit est d’espalier. » Il faut bien l’avouer, abricot en espalier se lisait dans les 4e, 5e et 6e éditions de notre Dictionnaire. Conformément aux statuts de la Compagnie, qui précisent « Les remarques des fautes d’un ouvrage se feront avec modestie et civilité, et la correction en sera soufferte de la même sorte », l’Académie corrigea et on put lire dans la 8e édition « Fruit de l’abricotier. Abricot d’espalier ».

 

Le scarabée et le carabin

Le 07 juillet 2017

Bonheurs & surprises

« La grande famille des scarabéidés, nous apprend le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, compte plus de quatorze mille espèces appartenant à des types très variés. » Un des plus fameux représentants de cette vaste famille est le scarabée sacré des Égyptiens, que ses mœurs élevèrent presque au rang de dieu. En témoigne son nom, qui était formé à partir de la même racine que celui du dieu du soleil levant, Khépri, proprement « celui qui est apparu ». En effet, on voyait une analogie entre le Soleil, qui semblait chaque matin sortir du néant, et notre insecte puisqu’il disparaissait le soir dans un trou en poussant devant lui une boule faite d’excréments, qu’il faisait sortir de terre au matin suivant. Plutarque a décrit ce phénomène dans ses Moralia (74) : « La race des scarabées n’a pas de femelles, tous les mâles projettent leur semence dans une pelote sphérique de débris qu’ils font rouler en la poussant d’un côté, exactement comme le Soleil semble pousser les cieux dans sa course. » Des observations qui expliquent que le scarabée était aussi un symbole d’autogenèse et de vie éternelle.

En passant de l’égyptien au français, notre pauvre bousier perdit beaucoup de sa superbe. Voici en effet ce qu’on lit dans les Diverses Leçons de Pierre Messie, le texte où le nom scarabée apparaît pour la première fois dans notre langue, au début du xvie siècle : « le scarabée, qu’en François nous nommons foüille merde ». Trois siècles plus tard, quand Littré et Michelet nous présentent quelques-uns de ces animaux, ils s’intéressent surtout aux nécrophages, et la manière dont ils les présentent évoque plus les personnages de méchants dans les films noirs des années 1960 qu’un manuel d’entomologie. Le premier mentionne le scarabée disséqueur, encore appelé « dermeste », le scarabée enterreur, ou « nécrophore », le scarabée pulsateur, qu’on appelle aussi « vrillette », et qui fait entendre la nuit le tic-tac d’une montre pour appeler sa femelle, et le phalangiste, qui vit dans les bouses. Le second ajoute, dans L’Insecte, « Les carabes exterminateurs et les nécrophores ensevelisseurs ». On a aussi un scarabée bedeau, non que notre bestiole se sente l’âme religieuse, mais parce qu’elle arbore deux couleurs bien tranchées, comme autrefois les bedeaux des églises, qui portaient un rochet blanc sur une soutane noire. Son nom scientifique, aphodie du fumier, est un peu moins illustre. Nous terminons cette courte anthologie par le Procruste, chagriné. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas du fameux bandit appelé Procruste ou Procuste qui serait pris d’un léger remords pour ses vilaines actions, mais d’une variété de carabe ainsi nommée parce que ses élytres ressemblent à du cuir chagriné.

Scarabée est emprunté du latin scarabeus. À l’origine de scarabeus, le grec karabos, qui signifiait d’abord « langouste », puis, par analogie de forme et parce que ces animaux ont l’un et l’autre une carapace extérieure, « scarabée ».

Tous ces qualificatifs et les surnoms donnés à nos scarabées, qu’ils soient nécrophores, enterreurs, exterminateurs, disséqueurs, voire ensevelisseurs, montrent qu’ils étaient perçus comme des animaux liés à la mort et se nourrissant des morts. Aussi n’est-il guère étonnant que fût tiré du latin scarabeus, le nom carabin. Pour l’origine de ce dernier, on a plusieurs hypothèses. Carabin désigna d’abord un soldat armé à la légère et intervenant dans de brèves escarmouches. Cette habitude de ne pas s’attarder au combat donna naissance à une expression dont on peut regretter qu’elle ne soit plus guère en usage aujourd’hui, peut-être parce que l’on craint que des esprits peu délicats en fassent une fallacieuse interprétation, il s’agit de tirer son coup en carabin, qui s’employait comme on pouvait le lire dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française, pour qualifier un « homme qui dans la conversation, dans une dispute ne fait que jeter que quelques mots vifs & puis se taît ou s’en va ». Le nom carabin fut ensuite donné par dérision aux chirurgiens. On appelait en effet autrefois les aides chirurgiens carabins de Saint-Côme, du nom du patron des chirurgiens et des médecins et qui était aussi en ce temps-là celui de l’école de chirurgie de Paris. Comme les scarabées nécrophages, les carabins s’employaient à escamoter les cadavres.

George Sand en parle dans Histoire de ma vie, quand elle évoque « … les têtes que la guillotine envoyait aux carabins ». Et on lit dans Les Bohémiens, de Béranger : « Quand nous mourons, vieux ou bambin / On vend le corps au carabin. »

Mais Littré nous propose une autre explication : « À l’époque des pestes qui ont sévi à Montélimar en 1543 et en 1583, dans les délibérations du conseil municipal et dans les actes des notaires de 1543 et 1583, on rencontre souvent escarrabi, escarrabine dans le sens d’infirmier, infirmière ; certains documents disent aussi que les escarrabi étaient chargés d’ensevelir les morts. »

Quelle déchéance ! Nos insectes perçus jadis comme un symbole du soleil qui servent à former le nom de quelque trafiquant de cadavres. Mais quelle renaissance aussi dans les années 1960, grâce à un mot-valise créé chez nos voisins d’outre-Manche, Beatles, formé à partir du nom anglais du scarabée, beetle, et de beat, « battement », qui procura une gloire universelle à nos sympathiques bestioles.

Argent et récit : devise et deviser, compter et conter

Le 01 juin 2017

Bonheurs & surprises

Les noms désignant l’argent sont liés, étymologiquement, au bétail. C’est le cas du doublet capital et cheptel, de pécule, pécuniaire et pécunieux tirés du latin pecus, « troupeau ». Ils renvoient également à l’agriculture puisque l’on parle de manière figurée de blé ou d’oseille. Mais on constate qu’ils sont aussi liés au récit, aux mots, à la langue. Ces relations n’avaient pas échappé à Maurice Druon, qui, dans sa préface à la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, citait Quintilien, « Quant à l’usage, c’est le maître le plus sûr, puisqu’on doit se servir du langage comme de la monnaie qui a cours public et avoué… », avant d’ajouter au sujet des néologismes : « Il faut attendre pour reconnaître ceux qui continuent d’avoir “cours public” […] afin d’empêcher que la mauvaise monnaie ne chasse la bonne. »

Au sein de cette famille des mots liés à l’argent et à la langue, il y a devise, une forme tirée de deviser. Ce verbe est issu du latin tardif *devisare, une forme altérée de dividere, « diviser ». En ancien français, deviser signifiait « partager », mais également « ranger, ordonner ». De ce sens on est passé à « organiser les éléments d’un récit », puis à « discourir ». Bientôt deviser n’a gardé que ce sens, celui de « partager » étant dévolu à diviser. De deviser sont tirés plusieurs noms : devise, qui s’est d’abord employé en héraldique pour désigner la division d’un écu, puis une marque distinctive. Cette marque, cet emblème fut bientôt accompagné d’une sentence. Marmontel écrivait à ce sujet que « dans la devise, on distingue le corps et l’âme, le corps c’est la figure, l’âme, ce sont les mots ». De là on passa au sens actuel de formule concise exprimant un idéal, une manière de penser, etc. Le sens actuel de « moyen de paiement exprimé dans une monnaie » nous est venu de l’allemand Devisen, précédemment emprunté à devise.

Devise a un pendant masculin, devis, qui désigne aujourd’hui la description détaillée et facturée de toutes les parties d’une tâche à effectuer, mais désignait aussi autrefois une conversation familière, un sens qui dès le xixe siècle n’était, comme l’écrit Bescherelle l’aîné dans son Dictionnaire national, « usité et gracieux que dans le genre badin ou le style marotique ».

On n’oubliera pas, bien sûr Le Devisement (la description) du monde, de Marco Polo.

On retrouve semblable balancement avec les verbes conter et compter. Le premier est issu du latin computare, « calculer, supputer », mais en ancien français conter prit aussi le sens d’« énumérer, dresser des listes », puis, en parlant d’évènements, « raconter, relater ». Le sens actuel de « faire un récit » s’imposant, on refit, à partir de conter et du latin computare, une forme compter, qui prit les sens de « calculer, faire des comptes ». De ces formes nous viennent entre autres, le comput, les calculs destinés à établir les calendriers et le titre d’une œuvre célèbre de Philippe de Thaon, mais aussi, à la charnière entre ces deux sens et ces deux formes, la comptine, ce petit texte rythmé chanté par les enfants et le compte rendu, ce rapport (encore un mot qui appartient au récit et aux mathématiques) sur ce qui a été dit ou fait.

Quant au compte et au conte, aujourd’hui dissociés, la langue les unissait encore il y a peu, qui distinguait le compte borgne, un compte qui n’est pas juste et le conte borgne, une fable invraisemblable mais dont les aïeules se plaisaient autrefois à amuser les tout-petits.

Semblable aventure est arrivée au nom billet, qui a d’abord désigné un court message écrit sur un papier de petit format, avant d’être un engagement écrit de payer une somme déterminée à une date fixée, et enfin du papier-monnaie émis par une banque d’État. Le contexte, et parfois les adjectifs qui qualifient ce billet, permet de distinguer entre l’un et l’autre et il faudrait beaucoup aimer l’argent pour confondre un gros billet et un billet doux.

Notons pour conclure qu’une forme de synthèse entre ces deux notions fut réalisée par Jean, un des Pères de l’Église aux homélies célèbres, qui fut évêque de Constantinople et que ses talents oratoires firent surnommer Chrysostome, c’est-à-dire « Bouche d’or », qui est d’ailleurs l’autre nom par lequel on le désigne en français. On rappellera à ce sujet, et ce n’est pas la moindre difficulté de notre belle langue, que dans l’expression parler d’or, d’or n’est pas un complément d’objet indirect, comme dans parler d’argent ou parler du temps qu’il fait, mais un complément de manière, comme dans parler du nez.

La Coupole et le Cuvier

Le 01 juin 2017

Bonheurs & surprises

C’est un emblème, c’est un lieu de prestige ; y être reçu est un sommet. On la confond parfois, par métonymie, avec l’Académie française. Que de différences entre eux pourtant ! Le verbe et la préposition qui régissent le parcours du nouvel académicien sont, à cet égard, révélateurs. On entre à l’Académie, verbe plein d’une majesté un peu martiale, verbe qu’on emploie quand un conquérant, au terme d’un assaut fulgurant ou d’un long siège, pénètre en vainqueur dans la ville qu’il vient de ravir à l’ennemi.

On est reçu sous la Coupole (tout à l’heure le verbe était actif, maintenant, il est au passif) et le conquérant s’est mué en un vassal soumis à la recherche de protection. On sait en effet toutes les valeurs de dépendance que recèle cette préposition sous : il servit sous un chef illustre, cela se passait sous François Ier, voire il mourut écrasé sous un train. Pourtant, à y regarder de plus près, cette coupole mérite-t-elle le prestige dont elle jouit ? Quel étonnement de voir que ce nom, symbole de grandeur, est en réalité un diminutif. On le trouve parmi d’autres, parfois savants comme bronchiole ou artériole, et parfois populaires, comme torgnole, bagnole, ou gaudriole.

Le nom coupole nous vient de l’italien cupola, qu’il avait emprunté au latin cupula. Ce dernier est un dérivé de cupa, ou de cuppa, car ce nom avait deux formes, la première à l’origine de « cuve », la seconde de « coupe ». En ancien français, la coupe est une mesure de grains ou de sel et, par métonymie, de terre. Un extrait des Coutumes de Bourgogne nous fait voir que, si avec le système métrique nous avons gagné en simplicité, nous avons sûrement perdu en poésie. On y lisait en effet ceci :

Le muid de grain contient douz (deux) setiers, / Le setier deux esmines, / L’esmine deux quartaux, / Le quartault deux moitons, / Le moiton deux mesures ou trois boisseaux, / La mesure trois coppes.

Autant de termes aux sonorités enchanteresses, maintenant inconnus et disparus, hélas, au profit du litre, de ses divisions et multiplications. Cette coupe ou coppe avait un dérivé : coupelle, que les affineurs utilisaient pour vérifier l’aloi d’une monnaie. Dans son Testament (strophe 59), Villon emploie l’expression fin comme argent de coupelle, pour désigner un homme particulièrement rusé. Comme, donc, ce creuset servait à établir la valeur d’une monnaie, l’expression à l’épreuve de la coupelle (ou du coupelaud) signifiait « à toute épreuve » et ces deux mots, coupelle et coupelaud, devinrent des synonymes d’« examen ». On lit ainsi chez Rabelais dans le chapitre 14 du Livre I de Gargantua, intitulé « Comment Gargantua feut institué par ung sophiste en lettres Latines » : Et le sceut si bien (un livre qu’on lui avait donné à apprendre) que au coupelaud le rendait par cœur à revers. On donna aussi à mettre quelqu’un à l’épreuve de la coupelle, par euphémisme et par un jeu cruel sur les mots coupelle et couper, le sens de « le condamner à être châtré ».

L’ancien français avait lui aussi donné, par renversement et analogie de forme, à coupe et ses dérivés, comme coupelle, coupet, couperon, coupie, etc., le sens de sommet. On lit dans L’Harmonie du monde, de Guy Le Fèvre de la Boderie :

D’or sa couronne belle / Et ses cheveux sont tels / Comme on voit la coupelle / Des palmiers immortels.

Et dans Les Chroniques de Saint-Denis : Sur le copet d’une haute monteigne.

C’est probablement en raison de ces sens liés à l’idée de « sommet, point le plus haut », et par analogie de forme, un procédé que l’on retrouve dans les formes françaises bobine, binette, bocal, cafetière, carafe, citrouille, fiole, etc. que le latin cupa se trouve aussi à l’origine du nom allemand Kopf, « tête ».

Notons pour conclure que la Coupole, lieu de culture par excellence, a un lointain cousin, un parent pauvre aurait dit Balzac, le nom cuvier, également venu du latin cupa, lié lui aussi au monde littéraire, puisqu’il entre dans le titre d’une des plus anciennes pièces de théâtre qui nous est conservée, La Farce du cuvier.

Le paysan, la paix et le bernard-l’ermite

Le 04 mai 2017

Bonheurs & surprises

Les noms paysan et paix, si étonnant que cela puisse paraître, appartiennent à une même vaste famille. À l’origine de ces formes, une base indo-européenne *pa(n)g-, présente dans le latin pangere, « ficher en terre, enfoncer », et dans pagus, qui désigne une borne fichée dans le sol. Du premier dérivent le verbe propagare et le nom propagatio, qui désigne une technique agricole consistant à coucher une branche ou une tige en terre pour lui faire prendre racine ; on la sépare ensuite de la tige mère et l’on multiplie ainsi les plants. C’est de ces mots que sont issues les formes provin, provigner et provignage, utilisées en viticulture, et leurs doublets plus courants propager et propagation. Le nom pelle est lié, lui aussi, à cette racine. Il est issu du latin pala, dérivé du verbe pangere, qui désigne d’abord ce qu’on enfonce. Ce nom pala a un pendant masculin, palus, à l’origine des deux formes pieu et pal, et donc, de manière plus lointaine et par l’intermédiaire d’une forme trepalium, « à trois pieux », à l’origine du nom travail, qui, rappelons-le, a d’abord désigné un instrument de torture composé de trois pieux, puis un système destiné à immobiliser les chevaux que l’on veut ferrer ou soigner.

De manière plus surprenante cette racine est aussi à l’origine du nom page. Dans son De Significatione verborum, « Le Sens des mots », le grammairien latin Pompeius Festus donne deux étymologies possibles de ce nom : « On dit les pages (paginae) parce que dans les livres, elles occupent chacune leur place comme les villages (pagi) ou ce nom vient de pangere, parce qu’on y empreint les vers, c’est-à-dire qu’on les fixe en elles. »

Revenons donc à nos bornes ; comme elles servaient à délimiter des champs et des habitations, par métonymie pagus en est en effet venu à désigner des villages, voire des cantons : ainsi le pagus abrincatinus désignait l’Avranchin, le pagus bellojocensis le Beaujolais, etc. Pagus s’est conservé sous cette forme en français, au sens de district rural de l’Antiquité et du Moyen Âge, et il est l’un des très rares noms (avec acinus, naevus et oculus) à avoir conservé son pluriel latin en -i. Le nom latin pagus a eu plusieurs dérivés : parmi ceux-ci l’adjectif pagensis, qui qualifie d’abord celui qui habite la campagne et cultive la terre, et c’est de ce dernier que nous vient le substantif paysan. Pagensis est aussi à l’origine de pays, qui a désigné un espace rural délimité avant d’être un État. Le sens de ce nom s’est ensuite étendu jusqu’à celui de « compatriote », sens qui est à l’origine des formes françaises pays, payse, employées pour désigner quelqu’un qui vient du même village, de la même région que soi. Mais de pagus est aussi dérivé paganus, « païen ». Le passage de l’un à l’autre s’explique de deux manières : d’une part parce que les villes furent christianisées avant la campagne. C’est l’explication de Littré qui écrit que païen vient du latin paganus, « paysan », parce que le paganisme persista plus longtemps parmi les gens de la campagne. Dans son Dictionnaire du latin chrétien, Albert Blaise ajoute une autre explication : « On appelait les civils pagani, par opposition aux militaires. Comme les clercs s’appelaient milites Christi (les soldats du Christ), le nom pagani désignait les païens. » Dans une lettre saint Augustin explique qu’il est synonyme de l’ancien sens de gentil : quos vel gentiles, vel iam vulgo usitato vocabulo paganos appellare consuevimus, « ceux que nous avons l’habitude d’appeler gentils ou, avec le nom maintenant en usage, païens ».

Poursuivons notre voyage parmi les dérivés de pangere avec le verbe pacere, qui signifiait « fixer une convention entre deux parties belligérantes » : de ce verbe ont été tirés les noms pactum, à l’origine du français pacte, et pax, qui, avant de désigner l’état de paix, a d’abord eu un sens plus actif, celui d’établissement d’une convention. Ce qui nous permet de constater que si l’expression ficher la paix relève d’une langue très populaire, elle n’en est pas moins parfaitement justifiée étymologiquement parlant. C’est aussi de pax que nous est venu, par l’intermédiaire du verbe pacare, le verbe payer, c’est-à-dire « ramener la paix, apaiser des adversaires en versant une compensation financière ».

Pour conclure cet inventaire à la Prévert, ajoutons-y non pas un raton-laveur, mais un bernard-l’ermite. Le nom scientifique de ce crustacé est en effet pagure, mot emprunté du grec pagouros, qui est composé à l’aide de ouros, « queue », et du verbe pêgnunai, qui, comme pangere, signifie « ficher, enfoncer », notre animal étant ainsi nommé parce qu’il s’enfonce par la queue dans la coquille vide de quelque gastéropode…

 

L’assimilation, le ch’fal et le joual

Le 04 mai 2017

Bonheurs & surprises

L’assimilation à laquelle nous allons nous intéresser ne ressortit pas à la biologie, ce n’est donc pas le fait pour un organisme d’intégrer à sa substance des éléments étrangers. Elle ne ressortit pas non plus à la sociologie et ne désigne donc pas le phénomène par lequel un individu ou un groupe se fond dans le milieu où il vit en perdant certains de ses caractères propres. Il s’agit de l’assimilation dans le domaine de la phonétique. Cette dernière ressemble à ce qu’était la prose pour monsieur Jourdain, nous en faisons sans le savoir et l’on pourrait presque trouver gênante l’emprise qu’elle a sur nous, puisque c’est elle qui régit notre manière de prononcer les mots. Avec l’assimilation, nous ne sommes pas loin de la psychanalyse et de ses lapsus, puisque quelque chose parle en nous que nous ne contrôlons pas.

Ce phénomène inconscient est lié à la loi du moindre effort. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de la paresse de quelque cancre qui refuse d’accomplir sa tâche, mais d’une judicieuse forme d’ergonomie. Mais voyons en quoi consiste ce phénomène. Les sons que nous émettons sont produits en divers endroits de notre canal buccal et de diverses manières. Quand deux phonèmes très différents se suivent, le passage de l’un à l’autre n’est guère aisé. C’est pourquoi nous en modifions un, généralement le premier, en lui donnant certaines caractéristiques de l’autre pour que la transition entre les deux soit facilitée. Il n’est besoin pour s’en rendre compte que d’un peu d’introspection. Que chacun s’écoute prononcer un peu vite le médecin est absent, il constatera qu’il dit le mét’sin est apsent. Il constatera de même qu’il dit anegdote et subzide quand il lit les noms anecdote et subside. Ce phénomène est universel et on en trouve de nombreuses traces dans les langues anciennes puisque, dans celles-ci, l’écrit était plus près de l’oral. Le couple latin agere et actio en est un bon exemple : dans actio, la consonne sonore g, que l’on trouvait dans agere, s’est assourdie en c, prononcée [k], au contact de la consonne sourde t du suffixe -tio. Un grand nombre de particularités formelles de nos mots s’expliquent par l’assimilation. C’est elle qui justifie, par exemple, la règle qui veut qu’en français n se transforme en m devant m, b et p : il s’agit de la mise en norme de ce qui se passait en latin où la dentale n se transformait en la labiale m devant les autres labiales m, b, ou p.

En dehors de ces cas, l’assimilation se produit quand la chute d’un e muet met en contact deux consonnes jusque-là séparées, comme on l’a vu pour médecin prononcé mét’sin. Cela se produit parfois à l’intérieur d’un mot mais plus encore, dans la chaîne parlée, quand un terme monosyllabique perd son e final, ce qui arrive fréquemment avec je, ce, se, le. On se rappellera donc que si l’on omet le e du pronom dans je t’aime, on aura un plus rugueux ch’t’aime, le j, consonne sonore, se transformant au contact de la sourde t en la sourde correspondante, ch. On rencontre également ce phénomène dans les groupes je crois, je peux ou je sais, menacés de passer à ch’crois, ch’peux ou ch’sais. L’adjectif démonstratif subit un sort semblable, lui qui est susceptible de devenir z’, comme dans z’dessin, z’garçon. Force est de constater également que l’on dit un jeu t’cartes et que le service de contre-espionnage français se prononçait zdec, bien qu’il s’écrivît SDECE.

Dans tous ces cas, on l’a vu, c’est la deuxième consonne qui modifie la première. On parle alors d’assimilation régressive. Mais il arrive aussi, plus rarement, que l’assimilation se fasse en sens inverse ; c’est alors la première consonne qui modifie celle qui la suit, et l’on parle dans ce cas d’assimilation progressive. Ainsi, quand il perd son e, le nom cheval est-il le plus souvent prononcé ch’fal : c’est cette fois le v qui s’assourdit en f au contact de la sourde ch. Cependant, d’une région à l’autre, l’assimilation n’est pas toujours la même. C’est ce qui est arrivé à notre cheval puisqu’il existe aussi des lieux où l’assimilation est régressive et où l’on dit g’val et j’val. C’était autrefois le cas en Normandie et en Anjou, où cette prononciation a évolué ensuite en joual. Les Normands qui ont émigré au Québec ont amené avec eux cette forme, qui est ensuite devenue emblématique du parler populaire québécois et lui a donné son nom, le joual.

 

Autour du pied

Le 06 avril 2017

Bonheurs & surprises

Les noms français en rapport avec le pied proviennent dans leur grande majorité du latin pes, pedis, à commencer, justement, par pied, ou du grec pous, podos. On retrouve, dans le premier cas, l’élément de composition péd- ou -pède selon que cet élément est en début de mot, comme dans pédicure ou pédiluve, ou en fin de mot, comme dans lagopède, oiseau encore appelé « perdrix des neiges » et dont les pattes duveteuses ressemblent à des pattes de lièvre, ou dans palmipède. Il en va de même avec la racine grecque pod(e), que l’on retrouve dans podologue ou podomètre, mais aussi dans myriapodes, animaux que l’on connaît mieux sous le nom de millepattes. Mais il existe de nombreux autres mots issus du latin ou du grec, dont le rapport avec le pied est moins évident. Ainsi le nom piège est issu du latin pedica, qui désignait un système de liens et d’entraves dans lequel se prenait celui qui y mettait le pied. Ce nom avait un parent : le verbe pedicare, « prendre au piège », qui se trouve être le lointain ancêtre de notre verbe piger, « saisir, comprendre». De ce verbe dérive impedicare, « entraver, faire tomber dans le piège », d’où est issu le français « empêcher ». Impedicare avait un antonyme expedire, dont le sens premier est « dégager le pied des liens qui l’entravent » ; c’est de lui que viennent, entre autres, les noms expédients et expédition. Autre dérivé du latin pes, pedis, la forme médiévale pedagium ; elle désignait d’abord ce dont il fallait s’acquitter pour être autorisé à mettre le pied en quelque endroit, c’est-à-dire un droit de passage et elle est ainsi à l’origine de notre péage qui, contrairement à ce qu’on croit souvent, n’est pas étymologiquement rattaché à l’idée de paiement. Quant à l’adjectif pédestre, il est lui emprunté de pedester, « qui est à pied », puis « qui appartient à l’infanterie ». Mais comme, dans l’Antiquité, ceux qui avaient les moyens de posséder et d’entretenir un cheval, les cavaliers à Athènes et les chevaliers à Rome, appartenaient à la classe dominante, ceux que leur manque de fortune obligeait à combattre à pied étaient peu considérés : pédestre a donc eu dans la langue populaire un doublet, l’adjectif piètre. Le terme piétaille, issu du latin médiéval peditalia, « infanterie », comporte lui aussi une connotation péjorative. Le mépris de la cavalerie pour l’infanterie apparaît sous une autre forme dans les noms infanterie et fantassin, qui l’un et l’autre viennent de l’italien infante, « petit garçon », puis « jeune soldat ». On notera d’ailleurs avec amusement que l’infanterie, qui est une des composantes principales de « la grande muette », comme on surnomme parfois l’armée, tire son nom, par l’intermédiaire de l’italien infante, du latin infans, dont le sens premier est « qui ne parle pas ».

Dans cette série en lien avec le pied, il faut aussi mentionner l’histoire du mot pedigree ; ce nom d’origine anglaise a le sens de « généalogie » et de « document attestant d’une filiation », mais il a été emprunté, sous les formes pedegrewe, pedigrew ou pedegru, au moyen français pié de grue, désignant la marque faite de trois traits de plume que l’on trouve dans les ouvrages généalogiques pour indiquer une filiation, et qui sont semblables aux traces de pattes de cet oiseau.

Venons-en maintenant à quelques formes d’origine grecque, qui se sont fortement transformées durant leur voyage jusqu’au français. Ainsi podion, « petit pied », est passé en latin sous la forme podium, avec le sens de « soubassement » : le français l’a emprunté ainsi, mais podium a aussi un doublet populaire peu reconnaissable, puy, qui se rencontre essentiellement dans des toponymes. De son côté, le nom franco-normand pieuvre, entré dans la littérature grâce aux Travailleurs de la mer de Victor Hugo, est une altération du latin polypus, « poulpe », forme empruntée du grec polupous, également à l’origine de polype, et qui signifie proprement « qui a plusieurs pieds ». Trapèze nous vient, lui, par l’intermédiaire du latin trapezium, du grec trapezion, diminutif de trapeza, « table » et, proprement, « qui a quatre pieds ».

Concluons en signalant que la racine indo-européenne à l’origine du grec pous et du latin pes a aussi donné le germanique fotu, d’où est tiré l’anglais foot, auquel nous devons le football, et que c’est encore cette racine que l’on retrouve dans les patronymes Agrippa et Œdipe. Le premier signifie en effet proprement « (qui est né) les pieds (pa) en avant (agri) » ; le second, Oidipous en grec, signifie, lui, « aux pieds enflés ». En effet ses parents, de crainte que l’oracle prédisant qu’il tuerait son père et épouserait sa mère ne s’accomplisse, l’avaient abandonné, à peine né, sur le mont Cithéron après lui avoir fait percer les chevilles.

C’est cette mutilation qui aurait provoqué l’enflure de ses pieds.

 

Le bachelier, la bachelette, le baccalauréat et la bachelière

Le 06 avril 2017

Bonheurs & surprises

L’origine du nom bachelier fut longtemps discutée. C’était, nous apprend le Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, « le premier degré de titre entre nobles, dont le prochain, en montant, est Banneret, puis Baron ». Certains, pour qui, dans la hiérarchie nobiliaire, les bacheliers venaient après les chevaliers, ont cru que ce nom était le résultat de la contraction de l’adjectif bas et de chevalier. On l’a parfois aussi rattaché à baccalauréat, mais ce dernier n’est arrivé que longtemps après dans notre langue. En réalité bachelier est issu du latin baccalarius, qui désigna d’abord un chevalier sans fortune puis un étudiant. En ancien français, le nom bachelier, comme le nom latin, était lié à la notion d’apprentissage, d’éducation que ce soit dans le monde de la chevalerie ou dans celui de l’université. Ainsi, lorsque que Charles V présenta à Du Guesclin l’épée de connétable, ce dernier répondit : « Sire, je ne suis qu’un pauvre bachelier dans le métier des armes. » Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que bachelerie ait désigné la jeunesse et l’ensemble des caractéristiques qu’on lui attribue, la bravoure et l’esprit d’émulation, mais aussi l’imprudence et l’étourderie, que l’adjectif bacheleux ait signifié, lui, « vaillant » (on le trouve souvent chez Frossard associé à hardi et aventureux) et que le verbe bacheler, lié aux plaisirs de la jeunesse, ait eu le sens de danser puis de se livrer à des ébats amoureux. D’ailleurs Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française, écrit que bachelier « se disait autrefois pour jeune Gentilhomme et pour amant. L’on disait aussi, bachelette pour maîtresse ». Plus sage, l’Académie nous apprend que la bachelette était une jeune fille, et que le bachelier était un jeune homme à marier. Il existait de ce nom des variantes comme bacheler ou bachelor, et c’est sous cette dernière forme que l’anglais nous l’a emprunté, en lui conservant le sens de « célibataire ». Ce n’était donc pas encore la bachelière, mais la bachelette qui était le pendant du bachelier. Une proximité de sens a fait que l’on a rapproché ces deux termes qui n’ont pourtant pas la même étymologie : bachelette est une altération, liée à l’influence de bachelier, de l’ancien français baisele ou bacele qui désignait une jeune fille et plus particulièrement une servante.

Si le Moyen Âge distinguait les bacheliers en fourrure (les étudiants) des bacheliers en plumets (les jeunes nobles), ces derniers disparurent en même temps que la chevalerie, et le nom bachelier ne désigna bientôt plus qu’un étudiant, puis une personne ayant terminé avec succès ses études secondaires. On lit ainsi dans le Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, que bachelier était « le premier degré que prennent ceux qui estudient en theologie, en droit, ou en médecine ». La première édition du Dictionnaire de l’Académie française évoque, elle aussi, le monde universitaire : « Celui qui a l’un des degrez pour parvenir au Doctorat, & ce degré precede celui de Licentié ». La littérature a rendu compte de cette évolution ; si Le Bacheler d’armes, conte du Moyen Âge, dresse un tableau des qualités que doit acquérir un jeune chevalier, Le Bachelier de Jules Vallès, au xixe siècle, raconte les aventures et mésaventures d’un jeune homme essayant d’obtenir son baccalauréat. Ce dernier terme est un emprunt au latin tardif baccalaureatus, qui désignait une personne ayant le degré de bachelier. Baccalaureatus est issu du croisement entre baccalarius, dont nous avons parlé plus haut, et laureare, « couronner de laurier ». Au xixe siècle, baccalauréat fut abrégé en bac et refait en bachot. Ce bachot en relégua alors un autre au second rang, qui désignait un petit navire, un bac servant, sur les fleuves et les rivières, à passer les piétons et à charger et décharger les grands bateaux. En ces temps, le bachotage n’était pas encore la préparation hâtive et besogneuse d’un examen ou d’un concours, mais désignait le métier de conducteur de bachot (encore appelé bachoteur ou bacheleur) et la taxe à acquitter pour être autorisé à exercer cette profession.

Quand Julie-Victoire Daubié fut, en 1861, la première femme à obtenir le baccalauréat et devint ainsi la première bachelière, les étudiants du quartier latin, bien peu féministes, déclarèrent alors que ce type de bachelières n’étaient en fait bonnes qu’à conduire un bachot…

 

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