Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Bonheurs et surprises de la langue chez Balzac

Le 9 janvier 2020

Bonheurs & surprises

Le mois dernier, Flaubert évoquait dans Bouvard et Pécuchet les difficultés de la langue française ; aujourd’hui, c’est Balzac qui nous offre son concours. Dans les premières pages des Chouans, il se fait précurseur de la rubrique Bonheurs et surprises de la langue et nous propose un court exposé sur l’origine du nom gars :

« Le mot gars, que l’on prononce gâ, est un débris de la langue celtique. Il a passé du bas breton dans le français, et ce mot est, de notre langage actuel, celui qui contient le plus de souvenirs antiques. Le gais était l’arme principale des Gaëls ou Gaulois ; gaisde signifiait “armé” ; gais, “bravoure” ; gas, “force”. Ces rapprochements prouvent la parenté du mot gars avec ces expressions de la langue de nos ancêtres. Ce mot a de l’analogie avec le mot latin vir, “homme”, racine de virtus, “force, courage”. Cette dissertation servira peut-être à réhabiliter, dans l’esprit de quelques personnes, les mots gars, garçon, garçonnette, garce, garcette, généralement proscrits du discours comme malséants, mais dont l’origine est si guerrière et qui se montreront çà et là dans le cours de cette histoire. “C’est une fameuse garce !” est un éloge peu compris que recueillit Mme de Staël dans un petit canton de Vendômois où elle passa quelques jours d’exil. […]. Les parties de cette province (la Bretagne) où, de nos jours encore, la vie sauvage et l’esprit superstitieux de nos rudes aïeux sont restés, pour ainsi dire, flagrants, se nomment le pays des gars. »

L’étymologie que propose Balzac n’est plus retenue aujourd’hui. Mais il a quelques excuses : d’une part, il ne disposait pas des outils qui sont maintenant à notre disposition et, d’autre part, comme l’écrit Littré à l’article garçon de son Dictionnaire de la langue française, il s’agit d’un « mot très difficile ». Ce dernier en propose cependant une étymologie, empruntée au philologue allemand Diez, qui avait remarqué que dans le patois milanais garzon, « garçon », désignait aussi une espèce de chardon ; il en avait donc conclu que c’était le même mot, un dérivé du latin carduus, « chardon », qu’il rapprochait de l'italien guarzuolo, « cœur de chou », et du milanais garzoeu, « bouton ». Diez supposait en effet qu'un jeune garçon était appelé, par métaphore, un bouton, un cœur de chou, c’est-à-dire un être non encore développé ». On retiendra avec plaisir de cette partie de l’exposé que, sinon les garçons eux-mêmes, le mot garçon semble bien être sorti d’un chou. Mais Littré ajoute que, dans l'état de la question, on ne peut abandonner l’hypothèse d’une origine celtique et rapproche garçon du bas breton gwerc'h, « vierge, jeune fille ». Après avoir précisé que cela aussi était incertain et que l'étymologie restait en suspens, il ajoute ces quelques mots sur l’évolution du sens de ce nom : « Garçon n'a pas plus que garce, par soi, un mauvais sens ; pourtant il y eut un temps dans le Moyen Âge où il prit une acception très défavorable, et devint une grosse injure, signifiant coquin, lâche. Aujourd'hui il ne s'y attache plus rien de pareil, et c'est garce qui seul est tombé très bas. »

De nos jours, l’état de la science et de nos connaissances invitent plutôt à rapprocher garçon du francique *wrakjo, « vagabond ».

Mais si ce mot nous intéresse encore, outre le fait que Balzac se soit penché sur son origine, c’est aussi parce qu’il est un fossile vivant. Il fait partie des rares noms qui ont conservé la double forme qu’ils avaient en ancien français, selon qu’ils étaient sujets (on parlait alors de cas sujets) ou compléments – d’objet ou circonstanciels – (on parlait alors de cas régime) ; en ancien français gars est le cas sujet et garçon, le cas régime. Cette caractéristique, conservée par les pronoms : je / me / moi ; tu / te / toi, etc., l’immense majorité des noms l’ont perdue, mais il en est quelques-uns qui l’ont encore ; à côté de gars / garçon, on a aussi sire / seigneur ; copain / compagnon ou encore les deux formes étrangement parallèles nonne / nonnain et pute / putain.

La grive et la pie-grièche, le grec, les Grecs et les grecs

Le 9 janvier 2020

Bonheurs & surprises

En 1787, dans L’Invention, André Chénier écrivait au sujet du grec : « Un langage sonore, aux douceurs souveraines, / Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines ». Un siècle et demi plus tôt, Trissotin, dans Les Femmes savantes, présentait à son parterre d’admiratrices le poète Vadius en précisant : « il sait du grec », ce qui provoquait ce cri du cœur de Philaminte : « Quoi ! Monsieur sait du grec ? Ah ! Permettez, de grâce, / Que, pour l’amour du grec, Monsieur, on vous embrasse ». Il y a peu, Jean-Pierre Vernant et Jacqueline de Romilly reprirent ce Pour l’amour du grec pour en faire le titre d’un livre vantant les beautés de cette langue. Ils mettaient, ce faisant, leurs pas dans ceux du Gargantua de Rabelais, qui voulait que son fils étudiât la langue grecque, « sans laquelle c’est honte que une personne se die sçavant ». Instruits par tout cela, on pourrait donc croire que chez nous le grec a toujours été vu comme une part importante du bagage obligé de l’honnête homme, et que sans doute les Hellènes y jouirent d’un prestige constant. Pourtant, l’étymologie nous apprend que les sentiments éprouvés à leur endroit étaient tout autres. On le voit en s’intéressant à deux noms d’oiseaux. Le mot grive est le féminin substantivé de l’ancien adjectif grieu, issu du latin graecus, « grec » ; cet oiseau fut ainsi nommé parce que, pensait-on, il hibernait en Grèce. Mais en argot ce même nom désigne également une rixe, un sens lié au fait que grives et Grecs traînaient une forte réputation de chicaniers. On observe le même phénomène avec la pie-grièche, à qui son habitude de conserver les insectes qu’elle a capturés empalés sur des ronces ou du barbelé, a valu le surnom d’écorcheuse. Là encore, c’est au goût de la chamaillerie, qu’il partagerait avec les Grecs, que notre animal doit son nom : l’élément grièche est en effet une altération de l’ancien adjectif griois, « grec ».

Que les Grecs soient affublés de noms d’oiseaux, ou, plus exactement, que les plus bagarreurs de nos volatiles tirent leur nom d’une forme signifiant proprement « Grecs », montre à quel point leur réputation de querelleurs était ancrée dans l’esprit de tous. On constatera avec amusement qu’Aristophane avait d’ailleurs montré, dans Les Oiseaux, des Athéniens fuyant leur ville et ses disputes pour chercher chez des oiseaux, à Coucouville, la cité idéale. Mais ce goût de la querelle n’était pas le seul trait que l’on prêtait aux Grecs : ils avaient aussi une grande réputation d’habileté. « On dit, qu’Un homme est grec en quelque chose, pour dire, qu’Il y est fort habile », lit-on dans la première édition de notre Dictionnaire. Mais, de l’habileté à la filouterie, il n’y a parfois qu’un pas. Ulysse, le héros aux mille tours, en est la plus parfaite illustration, et ce dernier eut, semble-t-il, nombre de disciples. A la griesche signifiait au Moyen Âge, « à la manière des Grecs qui filoutent au jeu ». Ces derniers étaient en effet de grands joueurs, qui ajoutèrent très tôt à celle de querelleurs la réputation d’être de grands tricheurs. Celle-ci était si forte qu’au xviiie siècle le mot Grec passa de nom propre à nom commun pour devenir grec et signifier, justement, « tricheur ». En 1757, Ange Goudar leur consacra d’ailleurs un livre dont le titre, merveille d’euphémisme, était : L’Histoire des grecs ou de ceux qui corrigent la Fortune au jeu. Un peu plus d’un siècle plus tard, en 1863, le mathématicien français Léon-Antoine-François Aurifeuille écrivit, sous le pseudonyme d’Alfred de Caston, Les Tricheurs, scènes de jeu, dans lequel les grecs (et les Grecs) tenaient une grande place. Il y évoque, entre autres, un certain Théodore Apoulos, qui, dans les années 1680, fut à Paris la coqueluche des salons et de la Cour. Ce seigneur d’origine grecque, qui paraissait à la tête d’une inépuisable fortune et qui finit aux galères, se révéla être un escroc particulièrement habile, qui construisait sa fortune en gagnant au jeu par des moyens déshonnêtes. Il semble qu’il n’était que l’arbre le plus visible d’une immense forêt puisque, à la même époque, un ami d’Aurifeuille, Robert Houdin (le fameux Houdini), en était même arrivé à élaborer une classification des grecs, établie en fonction des milieux où ils opéraient : Le grec du grand monde, le grec de la classe moyenne et le grec du tripot.

Mais ces grecs minuscules, Dieu merci, ne firent jamais oublier les trésors, en particulier littéraires, d’une civilisation plus que millénaire, et ce n’est plus jamais à eux que l’on pense quand est évoquée devant nous la Grèce.

La micelle, le mica et la miette

Le 5 décembre 2019

Bonheurs & surprises

La chimie nous apprend qu’il existe des entités moléculaires composées d’une tête, qui aime l’eau, et d’un filament, qui ne l’aime pas. Celles-ci se regroupent en petits assemblages sphériques, dans lesquels les parties hydrophobes sont au centre, à l’abri d’une couche protectrice formée par les parties hydrophiles. Chacun de ces petits assemblages est appelé micelle. C’est un dérivé savant du latin mica, « parcelle, miette, grain ». Ce nom, mica, a eu une descendance plus importante que ne pouvait le laisser supposer la petitesse de ce qu’il désignait. Il avait en effet déjà été emprunté, dans la langue de la géologie, pour désigner, à côté du quartz et du feldspath, un des composants principaux du granite, le mica, ainsi nommé parce qu’il se présente sous forme de petits éléments. On rattache généralement ce nom au latin minor, « moindre, plus petit », et au grec mikros, « petit ». Si on le trouve avec le sens de « miette », il avait aussi celui de « grain » dans l’expression mica salis, qui désigne un grain de sel, aux sens propre et figuré. Le nom français mica, d’origine savante, a un doublet populaire, mie. Avant de désigner la partie tendre du pain qu’entoure la croûte, mie a eu le sens de « miette » puis de « toute petite chose sans valeur », et a servi, parallèlement à goutte, à construire des négations ; d’abord dans l’expression Il ne mange mie, « il ne mange même pas une miette », c’est-à-dire « il ne mange pas ». Ce mot entrait aussi dans des comparatifs dépréciatifs. On lit ainsi dans les Romances et pastourelles françaises des xiie et xiiie siècles : Je ne pris mon mari mie / Une orde pome porrie (« Je n’accorde pas plus de prix à mon mari qu’à une sale pomme pourrie »). Pour des raisons d’assonance, le e final est parfois omis. C’est ce que l’on a dans Raoul de Cambrai, une chanson de geste du xiie siècle : Se vos l’aves, ne le me celes mi (« Si vous l’avez, ne me le cachez pas »). Cette double fonction de mie, nom commun et adverbe de négation, permet aussi des jeux de mots, comme dans Les Miracles de la Sainte-Vierge, de Gauthier de Coincy : L’escriture [les juifs] n’entendent mie / La croste en ont et nous la mie. Mie peut encore avoir un autre sens. La forme m’amie, « mon amie », a été mal interprétée et vite écrite ma mie. Il arriva même que le syntagme ma mie fût compris comme un seul mot et qu’on lût dans des textes médiévaux sa mamie pour désigner une femme aimée. En effet, le latin amica avait évolué en amie, comme mica avait évolué en mie. Notons qu’au Moyen Âge, les formes mie et amie désignaient plus souvent une amante, une maîtresse ou une concubine qu’une amie. On remarque aussi qu’en français actuel, le passage de l’amie à l’amante se fait par l’adjonction de l’adjectif « petite ». L’ancien français usait d’un procédé semblable, mais par l’adjonction du diminutif -ette, et, de même que mie donne miette, amie avait donné la forme, aujourd’hui hors d’usage, mais très fréquente en ancien français amiette, « amante ». Il est une autre forme que nous devons à mica. En latin populaire ce nom a été modifié, par redoublement expressif du c, en micca, forme à laquelle nous devons notre « miche ». À l’origine, ce dernier désigne, comme mie ou miette et conformément à l’étymologie, un tout petit morceau de pain. Il n’entrait pas dans des expressions négatives, comme mie, dans « il ne mange mie », mais dans des tours dépréciatifs, aujourd’hui disparus, mais qu’on lisait, par exemple, chez Eustache Deschamps : leurs corps ne vault deux miches, c’est-à-dire « ne vaut rien ». Après que miche avait désigné un pain, il est entré de manière figurée dans des expressions comme miches du couvent militaire, pour désigner balles et boulets, ou miches de saint Étienne (celui-ci, le premier martyr de la chrétienté, ayant été lapidé), pour désigner des pierres. Par analogie de forme, et dans une langue populaire, miches, employé au pluriel, désigne aussi les fesses, en particulier dans l’expression serrer les miches. Notons pour conclure qu’il n’est guère étonnant, au vu de l’étymologie, que le mica soit un composant du granite, puisque ce dernier tire son nom de l’italien granito, substantivation d’un adjectif signifiant proprement « granuleux », lui-même dérivé de grano, un nom issu du latin granum, « grain ».

Mystère et tourments de la langue dans Bouvard et Pécuchet

Le 5 décembre 2019

Bonheurs & surprises

Chaque mois, nous nous efforçons dans cette rubrique de corriger les fautes trop souvent entendues ici ou là. Il s’agit non de s’ériger en maîtres censeurs, mais véritablement d’aider ceux qui souhaitent écrire et parler correctement, tant il est vrai que la langue française a parfois des subtilités qui ne sont pas aisées à saisir. Flaubert en présente quelques-unes dans un passage de Bouvard et Pécuchet, dans lequel ses personnages, désireux de se lancer dans l’écriture, apprennent qu’ils doivent se faire la main en imitant les classiques ; cependant il leur apparaît rapidement que même les plus grands auteurs ont péché, non seulement par le style, mais encore par la langue. Déconcertés par cette révélation, ils décident d’apprendre la grammaire, ce qui donne le savoureux passage suivant :

« Avons-nous dans notre idiome des articles définis et indéfinis comme en latin ? Les uns pensent que oui, les autres que non. Ils n’osèrent se décider.

Le sujet s’accorde toujours avec le verbe sauf les occasions où le sujet ne s’accorde pas.

Nulle distinction, autrefois, entre l’adjectif verbal et le participe présent ; mais l’Académie en pose une peu commode à saisir. Ils furent bien aises d’apprendre que leur, pronom, s’emploie pour les personnes, mais aussi pour les choses, tandis que et en s’emploient pour les choses et quelquefois pour les personnes.

Doit-on dire “Cette femme a l’air bon” ou “l’air bonne” ? “une bûche de bois sec” ou “de bois sèche” ? “ne pas laisser de” ou “que de” ? “une troupe de voleurs survint” ou “survinrent” ?

Autres difficultés : “Autour et à l’entour” dont Racine et Boileau ne voyaient pas la différence ; “imposer” ou “en imposer” synonymes chez Massillon et Voltaire ; “croasser” et “coasser”, confondus par La Fontaine, qui pourtant savait reconnaître un corbeau d’une grenouille.

Les grammairiens, il est vrai, sont en désaccord. Ceux-ci voient une beauté où ceux-là découvrent une faute. Ils admettent des principes dont ils repoussent les conséquences, proclament les conséquences dont ils refusent les principes, s’appuient sur la tradition, rejettent les maîtres, et ont des raffinements bizarres. Ménage, au lieu de lentilles et cassonade, préconise nentilles et castonade. Bouhours jérarchie et non pas hiérarchie, et M. Chapsal les oeils de la soupe.

Pécuchet surtout fut ébahi par Jénin. Comment ? des z’hannetons vaudrait mieux que des hannetons ? des z’haricots que des haricots ? et, sous Louis XIV, on prononçait Roume et Monsieur de Lioune pour Rome et Monsieur de Lionne !

Littré leur porta le coup de grâce en affirmant que jamais il n’y eut d’orthographe positive, et qu’il ne saurait y en avoir.

Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire une illusion. »

Rappelons cependant que dans la rubrique intitulée Questions courantes, qui se trouve sur son site, l’Académie a répondu à quelques-unes des angoisses de nos deux héros, comme celle qui concerne l’accord du verbe après un singulier collectif suivi d’un complément de nom au pluriel, ou encore l’accord après « avoir l’air », mais on notera avec amusement – ou avec inquiétude – que là où Flaubert écrit Cette femme a l’air bon (ou bonne), l’Académie écrit Elle a l’air malin (ou elle a l’air maligne ?). Étonnante permanence des interrogations suscitées par la langue !

Étymologiquement, la miniature n’était pourtant pas si petite

Le 7 novembre 2019

Bonheurs & surprises

L’étymologie est parfois trompeuse et il arrive que l’on rattache un mot, tant pour le sens que pour la forme, à une racine ou à un radical dont les liens avec ce mot semblent évidents. Ainsi suppose-t-on souvent que le nom miniature est dérivé d’une forme latine comme minus, minor ou minimum, tous mots qui marquent la petitesse. La miniature serait donc d’abord, logiquement et étymologiquement, une lettre de petite taille, puis tout objet de taille réduite. Et pourtant il n’en est rien. La miniature est d’abord une lettre peinte au minium, un pigment d’oxyde de plomb rouge orangé. Et cette lettre n’est pas de petite taille, c’est même le contraire puisque notre Dictionnaire définit ainsi ce mot : « Au Moyen Âge, grande lettre initiale, ornée et historiée, tracée à l’origine en rouge avec du minium, et formant l’en-tête des chapitres d’un manuscrit ». C’est aussi le sens qu’a le nom miniatura auquel nous avons emprunté notre miniature, et que les dictionnaires d’italien présentent comme l’arte del minio, « l’art de peindre avec du minium ».

Ce n’est que par la suite, et certes plus couramment, que miniature a aussi désigné une peinture de petites dimensions illustrant les manuscrits anciens, notamment les livres liturgiques, peinture que l’on appelle aussi enluminure ; les plus connues de ces miniatures étant sans doute celles de Jean Pucelle (1300-1355) et de Jean Fouquet (1420-1481). Par la suite ce nom désigna l’art de peindre sur vélin, ivoire ou porcelaine de petits sujets, d’une facture délicate, avec des couleurs très fines appliquées à petits points ou à petits traits et, bien sûr, les œuvres de petites dimensions exécutées selon ce procédé. Plus tard enfin, ce nom désigna des ouvrages, des objets de taille réduite : Un train, une voiture miniatures. Et miniature n’est pas le seul mot à avoir connu ce type de mésaventure. Pareil sort a été réservé à l’adjectif minable. Cet adjectif n’était au départ, pas plus que le nom miniature, lié à une idée de petite taille ; c’est du nom mine qu’il tire son origine. Au sens premier était minable ce qui pouvait être miné et l’on ne s’étonnera pas que ce mot se soit d’abord appliqué, dans la langue militaire, à des forteresses. Comme celles-ci étaient parfois abattues par un travail de sape, minable a ensuite qualifié des personnes minées, usées par le travail, la misère, les privations ou la maladie, et ce n’est que dans les premières années du xxe siècle, que ce mot a été employé pour évoquer aussi ce qui était fort médiocre ou se rattachait à un esprit mesquin.

Mais il arrive également parfois que le glissement de sens se fasse dans l’autre sens. C’est ce qui est arrivé au serpent minute, une innocente bestiole qui traîne une réputation de machine à tuer à cause d’une mauvaise interprétation de son nom. Ce serpent, qui fait moins d’un centimètre de diamètre, est appelé, en anglais minute serpent, proprement « serpent minuscule ». Mais si la forme minute peut être un adjectif en anglais, ce n’est pas le cas en français où ce mot n’est qu’un nom. Minute est en effet soit un espace de temps, le plus petit que l’on connaissait au xiiie siècle, soit le premier état d’un acte officiel, un emprunt du latin médiéval minuta, ainsi nommé parce que ce brouillon était, économies obligent, écrit en petites lettres. L’espace de temps et le brouillon venant, de manière plus ou moins directe, du latin minutus, « petit, minuscule », participe passé de minuere, « diminuer, amoindrir », un verbe tiré de minus, le comparatif de parvus, « petit ».

Comme la nature, fut-elle linguistique, a horreur du vide, comme les serpents sont un objet de fascination et de répulsion et que dans la locution serpent minute, minute n’était pas compris ainsi qu’il le fallait, on a cru que cet adjectif était un nom en apposition et que ce serpent devait cette appellation au fait que seules quelques minutes suffisaient à faire passer de vie à trépas celui qu’il avait mordu ; et c’est ainsi que cet inoffensif minuscule animal a prêté, bien malgré lui, son nom à quelques serpents redoutablement venimeux, tel le mamba vert ou le mamba noir, quand bien même le premier peut atteindre deux mètres et le second, quatre.

Tenir le haut du pavé, tenir la corde

Le 7 novembre 2019

Bonheurs & surprises

Il est plusieurs manières d’entrer dans un dictionnaire, comme il en est plusieurs de pénétrer dans une forêt. Dans les deux cas, on peut se laisser guider, panneaux indicateurs d’un côté, chapeaux et numéros de l’autre. C’est la solution à adopter si, pressé par le temps, l’on cherche quelque chose de précis, un lieu ou un sens particulier. Mais aurait-on le temps de musarder que plus rien ne nous interdirait de flâner jusqu’à nous perdre dans quelque grande futaie ou dans quelque sombre taillis, dans un lacis de sens particuliers ou dans un bosquet d’expressions cocasses. Le verbe tenir invite à ce type de promenade. On pourrait dire qu’il chasse de race, puisque son lointain ancêtre latin, tenere, entrait déjà dans nombre d’expressions, dont la moins célèbre n’est pas Teneo lupum auribus (« Je tiens un loup par les oreilles »), que l’on trouve dans le Phormion de Térence, qui faisait dire ensuite à son personnage : « je ne sais ni de quelle façon le lâcher, ni comment le retenir ».

Parmi les expressions françaises qui vont nous arrêter, voyons d’abord tenir le haut du pavé ; pour bien la comprendre, il faut se souvenir qu’avant de désigner un cube de pierre ou de bois, le nom pavé a désigné le revêtement d’une voie publique, puis la voie publique elle-même. Aux temps anciens, la partie centrale des rues, qui était plus basse que les côtés, servait fréquemment d’égout à ciel ouvert et il était plus facile de marcher sans se crotter sur les côtés, en bordure des habitations. Aussi un subtil jeu de préséances faisait-il que telle ou telle catégorie sociale avait priorité pour occuper, pour tenir ce haut du pavé. Les estimables progrès de la voirie ont fait qu’aujourd’hui, par extension, cette expression ne s’applique plus qu’aux personnes occupant dans quelque milieu une position dominante.

On trouve une autre position avantageuse avec l’expression tenir la corde. Celle-ci nous vient des courses de chevaux. Il arrivait que la course consistât à se rendre le plus rapidement possible d’un point à un autre, mais assez vite, il s’est agi de faire le tour d’un espace délimité par une lice ou simplement une corde, qui marquait le bord intérieur de la piste. Le cavalier qui occupait la position la plus proche de la corde avait moins de distance à parcourir que les autres. Cette expression s’est employée aussi dans le monde de l’athlétisme et du cyclisme sur piste ; par la suite le nom corde, pris en ce sens, s’est rencontré dans d’autres expressions comme passer à la corde, qui s’emploie quand un coureur profite de l’espace suffisamment important laissé entre le bord de la piste par celui qui le précédait pour s’y faufiler, ou être enfermé à la corde, que l’on utilise quand un coureur ne peut doubler celui qui le précède parce qu’un autre, qui court à son niveau, l’empêche de se décaler, et enfin partir à la corde, qui s’emploie quand le départ se fait dans virage à propos du coureur placé au plus près de la lice (ce qui constitue un léger handicap en athlétisme, en particulier pour les grands gabarits).

Concluons cette promenade avec le moins ragoûtant tenir le crachoir. Il arrivait souvent autrefois que, dans les bars ou cafés, une forte consommation d’alcool et de tabac, qu’il soit chiqué ou fumé, et un fort débit de paroles, favorisent le ptyalisme et que donc les clients crachent abondamment. Charles Trénet en rend compte dans Le Grand Café : « Par terre on avait mis de la sciure de bois / Pour que les cracheurs crachassent comme il se doit. » Mais, même s’il y avait aussi des établissements qui étaient pourvus de crachoirs, tenir le crachoir ne signifiait pas que l’on avait en main cet ustensile. La salive étant assimilée, par métonymie, à l’abondance de paroles qui la provoquait (on rencontre une image similaire avec tailler une bavette, expression dans laquelle bavette n’a pas à voir avec la pièce de bœuf mais avec un bavoir), tenir le crachoir (on trouve aussi parfois abuser du crachoir) avait donc pour sens « parler abondamment en conservant la parole, sans laisser la personne à qui l’on s’adresse s’exprimer ».

Galimatias et laïus

Le 3 octobre 2019

Bonheurs & surprises

Pauvre Matthieu ! On ne sait jamais s’il faut mettre un ou deux t à son nom et une chanson populaire ne lui voit qu’un cheveu. Et ce n’est pas le pire, puisque ce serait à l’évangéliste ainsi nommé que l’on doit, indirectement, le nom galimatias, ce discours embrouillé et confus, qui semble dire quelque chose et qui ne dit rien. D’aucuns pensent en effet que ce mot viendrait du grec chrétien kata Matthaion, « selon Matthieu », et ferait allusion aux dix-sept premiers versets du chapitre I de son Évangile qui donne la généalogie du Christ, jadis psalmodiés à l’église sur un ton monocorde, ce qui n’en favorisait pas une bonne compréhension. Mais il ne s’agit là que d’une hypothèse, car l’étymologie de ce nom est, comme ce qu’il désigne, peu claire, et les tentatives d’explications nombreuses. Pour certains il doit son origine au fait que, à la Renaissance, on donnait parfois le nom latin du coq, gallus, aux étudiants, et l’on appelait par dérision leur savoir galimatias, altération de gallimathia, un nom plaisant créé à l’aide d’une forme -mathia, « science », tirée du grec manthanein, « apprendre, étudier », et du génitif galli, le galimatias étant donc proprement « une science de coq ». D’autres encore le font venir du latin médiéval ballematia, qui a d’abord signifié « danse », mais qui a aussi, si l’on en croit le Corpus des grammairiens latins, désigné des inhonestae cantiones et carmina et ioca turpia, « des chansons malhonnêtes, des couplets et des jeux de mots scabreux ». Il est vrai que l’on prête parfois un caractère obscène à des propos confus, dans lesquels chacun peut percevoir des sous-entendus ou des doubles sens osés. Marcel Aymé a bien rendu compte de ce phénomène dans une scène de La Table-aux-crevés : « … Les gars faisaient des plaisanteries à la Cornette et donnaient un tour galant à la conversation. Cela consistait en quelques paroles anodines dont on soulignait l’intention luxurieuse par une grande claque dans le dos du voisin. Plus la plaisanterie était obscure, plus on riait. » On a encore proposé une autre étymologie pour galimatias : un avocat, plaidant en latin pour un certain Mathias, dans une affaire où il s’agissait d’un coq, s’embrouilla au point de dire galli Mathias (Mathias du coq) au lieu de gallus Mathiae (le coq de Mathias). Mais Littré écrit que « l’anecdote a été inventée pour fournir l’étymologie ». Faut-il le croire, puisque le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse nous apprend que cette histoire a été rapportée par l’académicien Pierre-Daniel Huet (1630-1721), qu’il présente comme « le savant évêque d’Avranches » et dont le philologue et critique littéraire Maurice Rat a dit, au siècle suivant, qu’il fut « après Ménage le meilleur étymologiste de son temps » ? Concluons sur ce galimatias en rappelant que Boileau distinguait le galimatias simple, qui n’est pas compris des auditeurs, du galimatias double, où l’auteur ne se comprend pas lui-même.

Quoi qu’il en soit, Mathias (ou Matthieu) n’est pas le seul personnage à avoir donné son nom à un discours quelque peu obscur. C’est aussi le cas de Laïos, le père d’Œdipe et le mari de Jocaste. Aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, il était fréquent que l’on latinise les noms des personnages de la mythologie grecque, et c’est ainsi que Laïos se transforma en Laïus. Et si ce nom propre devint un nom commun, c’est parce que le premier sujet littéraire proposé au concours d’entrée à l’École polytechnique, en 1804, était « un discours de Laïus ». Ainsi non seulement l’infortuné Laïus périt sous les coups de son fils, mais son nom servit aussi à désigner, dans l’argot scolaire d’abord, puis dans la langue commune, un exposé, ordinairement long et creux, voire des propos diffus et insignifiants.

Lantiponner, pondre, accoucher

Le 3 octobre 2019

Bonheurs & surprises

De la deuxième édition de son Dictionnaire, parue en 1718, à la septième, parue en 1878, l’Académie française a eu comme entrée le verbe lantiponner, qu’elle glosait ainsi : « Tenir des discours frivoles, inutiles et importuns » et qu’elle illustrait de cet exemple : Il ne fait que lantiponner, au lieu de venir au fait. Littré, en 1873, écrivait peu ou prou la même chose dans son Dictionnaire de la langue française et éclairait le sens de ce verbe par cette citation du Médecin malgré lui, de Molière : « Hé ! tétigué ! ne lantiponnez pas davantage, et confessez à la franquette que vous êtes médecin. »

Ce verbe, nonobstant le fait qu’on l’écrive avec un a, est composé à l’aide de l’adjectif lent et d’une forme populaire poner, issue du latin ponere, qui signifie « poser », mais qui est aussi à l’origine de « pondre ». On ne s’étonnera donc pas que Littré ajoute que ce « mot de paysans » signifie « quelque chose comme pondre lentement ». Dans lantiponner, poner ne s’utilise pas avec son sens propre de « faire un œuf », mais au figuré pour signifier « prendre une décision, adopter tel ou tel parti », puis « produire, engendrer une, œuvre intellectuelle ou artistique », des sens qu’a, depuis le xiiie siècle, son équivalent français courant, pondre. Dans cet emploi, ce dernier a une légère valeur péjorative, qui amène à penser que ce qui est pondu n’est ni très original ni de très bonne qualité. Nous avons un témoignage de ce travail de tâcheron dans une des Lettres à l’Étrangère de Balzac : « C’est encore une cinquantaine de colonnes qu’il faut avoir pondues pour la fin du mois. » La piètre valeur de ces productions, Maurice Martin du Gard l’évoque quand, dans ses Souvenirs autobiographiques, il écrit au sujet de certains de ses confrères : « Ils se laissent aveugler par un apparent devoir immédiat et, pour pondre des articles utilitaires dont il ne restera rien, ils négligent leur vrai devoir, qui, semble-t-il, serait de poursuivre leur œuvre d’écrivains. » Dans Les Faux-monnayeurs, Gide fait dire à l’un de ses personnages, qui passe le baccalauréat : « Je ne sais pas si ce que j’ai pondu sera du goût des examinateurs. » Le dérivé, assez rare, pondeur est également péjoratif, comme en témoigne ce texte tiré des Œuvres posthumes de Verlaine, dans lequel l’auteur peint ainsi Alphonse Daudet : « ce crotteur de riens, le pondeur de petits articles faussement précieux sur de vraies banalités ». Pour donner la vie, les oiseaux pondent, les humains accouchent. Il était donc normal que le verbe accoucher connaisse pareille extension de sens. Notre Dictionnaire en rend compte, qui signale que ce verbe signifie aussi, figurément et familièrement, « créer non sans peine un ouvrage de l’esprit » qu’il illustre par cet exemple : « Accoucher d’un médiocre drame historique ». On accouche aussi d’un axiome dans le Journal des Goncourt, d’un livre dans Les Caves du Vatican, de Gide ou d’un modeste petit traité dans Pitié pour les femmes, de Montherlant. Accouchement aussi dans Les Femmes savantes quand Trissotin présente à son public énamouré : « Hélas, c’est un enfant tout nouveau-né, Madame. / Son sort assurément a lieu de vous toucher, / Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher. »

On constatera avec amusement que les lois de la biologie n’empêchent pas que si l’on pond une œuvre ou si on en accouche, on en revendique la paternité et non la maternité.

Les productions de l’esprit et du corps se retrouvent encore liées dans l’expression familière, tirée de la langue des journalistes, Pisser de la copie, c’est-à-dire « fournir dans l’urgence beaucoup de texte, de nombreux articles », et qui, par extension, s’emploie aussi en parlant d’écrivains. De là a été tiré le nom pisse-copie pour désigner celui qui produit articles ou livres en grande quantité, sans souci de la qualité.

La donna è mobile mais le volatile est-il volatil ?

Le 5 septembre 2019

Bonheurs & surprises

Sur la fenêtre de sa chambre, à Chambord, François Ier grava, dit-on, « Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie » ; Victor Hugo mit ce monarque en scène dans Le roi s’amuse. Verdi s’inspira de cette pièce pour son Rigoletto, dans lequel il faisait chanter au Duc « La donna è mobile », ce qui traduit plutôt bien l’adage énoncé plus haut. Un quart de siècle plus tard, Henri Meilhac et Ludovic Halévy faisaient chanter à la Carmen de Bizet : « L’amour est un oiseau rebelle. » Quant à Montaigne, il écrivait, au chapitre 2 du livre III des Essais : « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes les choses y branlent sans cesse […]. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. » Avant de conclure qu’il n’y a de stable que l’instabilité, posons-nous cette question : Si l’amour est un oiseau rebelle, est-ce à dire que les volatiles sont volatils ?

Il semble que tous n’aient pas la fidélité des inséparables ou des sarcelles évoquées par Verlaine dans Promenade sentimentale : « Et pleurant avec la voix des sarcelles / Qui se rappelaient en battant des ailes… » ou surtout par Maupassant quand, dans un conte justement intitulé Les Sarcelles, il montre que, chez ces oiseaux, la fidélité va jusqu’à la mort : « Il approchait, en effet, insouciant du danger, affolé par son amour de bête, pour l’autre bête que j’avais tuée. » Si nous nous intéressons à ces deux mots, volatile et volatil, c’est une grande famille que nous découvrirons. Le nom volatile est masculin et ne varie qu’en nombre, alors que l’adjectif volatil varie en genre et en nombre : un volatile volatil mais des poules volatiles. Volatil nous est apparu à la charnière des douzième et treizième siècles, avec le sens d’« inconstant, volage (encore un adjectif dérivé du latin volare, « voler ; aller ici ou là », puis « n’être pas fidèle »). Il est emprunté du latin volatilis, « qui vole, ailé » et, au figuré, « rapide, éphémère ». Quant au nom volatile, c’est une réfection, d’après ce même adjectif latin, de l’ancien français volatilie, qui désignait l’ensemble des oiseaux : « La volatilie des ciels », lit-on dans un Psautier du douzième siècle. Volatilie était issu du bas latin volatilia, neutre pluriel substantivé de volatilis, vite confondu avec un féminin singulier. Il fut remplacé ensuite par volaille, une forme créée par analogie avec poulaille. Mais volaille eut bien d’autres sens. Avec une valeur péjorative, il désigna, dans une langue populaire, un groupe de jeunes filles ou de jeunes femmes, ensuite l’argot donna ce nom aux femmes faciles ou aux prostituées (ces dernières étant aussi appelées, sans doute pour rester dans la métaphore aviaire, poules, voire poules de luxe), et enfin, sans doute par analogie avec valetaille, à des personnes qu’on ne tient guère en estime. C’est ainsi que l’entend Lino Ventura dans Les Barbouzes quand il invite ses rivaux à disparaître avec un fort peu amène « Caltez volaille ! » Et enfin, comme poulaille, auquel il doit son existence, ou comme de nombreux dérivés de ce dernier, il désigne la police en général ou un groupe de policiers, ce qui ne saurait nous étonner puisque ceux-ci sont fréquemment appelés poulet, poulaga (surtout dans l’expression la maison poulaga), poulard, voire poulardin ou, pour emprunter à d’autres espèces de volatiles, perdreau (parce que les policiers, comme les perdreaux se déplacent en compagnies) ou hirondelle, (parce que la pèlerine des agents à vélo évoquait les ailes et la queue de cet oiseau). Rappelons toutefois que poulet et ses dérivés, au sens de « policier », ne sont pas liés à notre volaille, même si on les y a rattachés ensuite, mais qu’il s’agit d’un emprunt à pula, une forme argotique italienne signifiant proprement « balle du blé », puis, en argot, « policier ». Le passage de l’un à l’autre est lié au fait que pula est tiré de pulizia, « tri, nettoyage », un paronyme de polizia, « police ».

Le baldaquin, le besant, le bronze et le bistouri

Le 5 septembre 2019

Bonheurs & surprises

Tous ces noms ont en commun d’avoir à l’origine été des adjectifs tirés de noms géographiques : Baldaquin est emprunté de l’italien baldacchino, « (étoffe de soie) de Bagdad », cet adjectif étant lui-même dérivé de Baldacco, le nom toscan de cette ville. Cette région du monde était très renommée pour la qualité de ses tissus puisque le nom tabis, qui désigne une étoffe de soie à grain fin, surtout employée dans l’ameublement et dans la reliure, et qui s’est d’abord rencontré, en latin médiéval et en ancien français sous la forme at(t)abi, est emprunté de l’arabe attabi, de même sens, un nom tiré de al Attabiya, le quartier de Bagdad où l’on fabriquait cette étoffe.

Si nous avançons vers l’Ouest, nous allons trouver le besant. Ce nom est issu du latin bysantius (nummus), « (monnaie) de Byzance ». Comme il était d’or massif, il était aussi appelé solidus (rappelons que c’est de la forme substantivée de cet adjectif qu’est issu notre sou). Le besant, une monnaie de presque 4,5 grammes, était fameux pour sa très forte teneur en or ; d’ailleurs les Grecs l’appelaient huperperion, un nom tiré de huperpuron, « qui est beaucoup allé au feu », d’où « très raffiné, très pur ». Ce sont ces besants (il en fallut 400 000, soit presque deux tonnes d’or) qui servirent à payer la rançon de saint Louis et de ses frères faits prisonniers en Égypte durant la septième croisade.

Si nous poursuivons notre voyage linguistique et géographique, nous arrivons en Italie au nom bronze. Il est emprunté de l’italien bronzo, qui est lui-même issu du latin médiéval, mais force est de constater qu’à cette époque, d’une ville à l’autre, les formes en usage n’étaient pas les mêmes. Qu’on en juge : bronzium à Plaisance, brundum à Trévise, bronzum à Venise. On restitue pour ces mots un ancêtre commun qui serait *brundium, que l’on a rapproché de brundisium, « de Brindisi », cette ville étant renommée, aux dires de Pline dans son Histoire naturelle, pour la qualité du bronze qu’on y produisait, en particulier celui que l’on employait pour la fabrication des miroirs. Cette étymologie est d’autant plus séduisante qu’un des éléments qui entrent dans la composition du bronze, le cuivre, tire lui aussi son nom d’un ancien adjectif géographique, *coprium, une forme altérée du latin classique cupreum, qui remonte à cyprium (aes), proprement « bronze (ou étain) de Chypre ». Mais on s’est aussi demandé si brundisium n’était pas un emprunt, par l’intermédiaire du grec byzantin brontêsion, de bronteion, le vase de cuivre rempli de pierres qui était utilisé au cours des représentations théâtrales pour imiter le bruit de la foudre, ce dernier étant, comme le nom brontosaure, dérivé de brontê, « tonnerre ».

Le bistouri sera notre dernière étape. Ce nom fut longtemps concurrencé par pistolet, en effet l’italien bistorino a donné bistouri, mais il s’agit d’une forme altérée de pistorino, « (dague, poignard) de Pistoia », à l’origine de pistolet. Henri Estienne explique tout cela dans son Traité de la conformité du langage français avec le grec (1565) : « Le mot de pistolet, duquel l’origine est merveilleuse, et telle que je raconteray. A Pistoye, petite ville qui est a une bonne journee de Florence, se souloyent faire de petits poignards, lesquels estans par nouveauté apportez en France, furent appelez du nom du lieu premierement pistoyers, depuis pistoliers, et en la fin pistolets. Quelque temps apres estant venue l’invention des petites arquebuses, on leur transporta le nom de ces petits poignards. » Il était difficile de garder le même nom pour ces deux objets ; pistolet se spécialisa pour l’arme à feu et on garda le nom de bistouri, dont Ambroise Paré, dans ses ouvrages de chirurgie, fait un féminin, la bistorie, pour le scalpel employé en médecine. Mais cela ne se fit pas du jour au lendemain, et ce même Ambroise Paré, dans ces mêmes ouvrages, appelle également ce scapel un pistolet.

Pages