Dire, ne pas dire

Accalmie sur le chômage, Encaustique et Encre

Le 01 septembre 2016

Bonheurs & surprises

Il n’est pas rare, quand le chômage baisse, de voir s’étaler à la une de quelque journal le titre suivant : Accalmie sur le chômage. Ce n’est pas cette bonne nouvelle qui nous occupera ici, mais l’origine des deux substantifs présents dans ce titre, accalmie et chômage, qui se trouvent être de lointains cousins. Voyons d’abord le nom chômage : il est dérivé du verbe chômer, lui-même issu du latin médiéval caumare, « se reposer, suspendre les travaux pendant les périodes de grande chaleur ». Il apparaît d’abord sous la plume de saint Aldhelm, que l’on présente parfois comme le premier homme de lettres anglais, dans le De laude virginitatis : In torrido solis caumate, « Cessez le travail quand le soleil est torride ». Ce verbe caumare est lui-même dérivé du substantif cauma, caumatis, « chaleur, ardeur, brûlure », que l’on rencontre dans la Vulgate (Livre de Job, XXX, 30) : « Cutis mea denigrata est super me et ossa mea aruerunt prae caumate (“Ma peau est devenue toute noire sur ma chair, et mes os sont brûlés par la chaleur”) ». Dans ce verset, caumate transcrit presque directement la forme grecque que l’on trouve dans le texte des Septante, kaumatos, génitif de kauma, « brûlure par le soleil, chaleur ardente ». Mais ce nom kauma, à l’origine de notre chômage, est aussi, comme nous allons le voir, le lointain ancêtre du nom calme et de son dérivé accalmie. Calme vient en effet d’une forme calma employée en portugais, en espagnol et en catalan, trois langues de marins, et qui, dans ces trois langues désigne d’abord, comme le nom grec kauma dont il est issu, une forte chaleur. Ce n’est que dans un second temps que ces noms désigneront aussi ce calme, cette bonace qui caractérise les mers d’huile que rien ne trouble, mais qui semblent aussi écrasées par la touffeur de l’air et que n’agite plus le moindre souffle de vent.

De kauma, ou de formes qui lui sont apparentées, dérivent nombre d’autres mots, liés à l’idée de chaleur, de brûlure, dont certains, directement ou indirectement, sont parvenus jusqu’à nous, par exemple cautère, qui désigne un appareil servant à brûler les plaies pour les fermer et les désinfecter. Dans cette famille figurent aussi les noms holocauste, qui, avant de désigner le génocide des populations juives par le régime nazi, était, dans la religion grecque un type de sacrifice où les chairs de la victime étaient entièrement consumées, et hypocauste, qui désigne un local souterrain renfermant un système destiné à chauffer par le sol les bains, les thermes ou certaines pièces d’habitation.

C’est aussi de ce mot kauma que nous vient l’adjectif caustique, que l’Académie française définissait ainsi dans la première édition de son Dictionnaire : « […] qui a la faculté, la puissance de brusler & de consumer les chairs. Remede caustique. herbe caustique ». L’ouvrage signale aussi que cet adjectif s’employait figurément pour décrire celui qui « reprend avec aigreur & avec chagrin les defauts d’autruy ». Le nom encaustique a bien sûr la même origine. Les noms grecs egkauston et latin encaustum désignaient, chez les anciens, des mélanges faits de cire d’abeille que l’on chauffait et dans laquelle on incorporait des pigments colorés : c’est la matière ainsi obtenue qui fut employée pour peindre, entre autres, les portraits du Fayoum. Les Grecs appelaient egkaustikê (tekhnê) et les latins encaustica l’art de se servir de ces différents mélanges. Parmi ceux-ci, il en était un tout particulier fait à base de pourpre et de cire : l’encre rouge réservée à l’empereur pour signer ses écrits. Par la suite, encaustum a désigné toute encre rouge puis n’importe quel type d’encre. C’est de ce nom qu’est issu le français encre, qui a peu à peu supplanté l’ancien français airement, issu du latin atramentum, employé pour désigner de l’encre noire.

Kauma est ainsi à l’origine d’une famille diverse et nombreuse, mais l’on pourra cependant regretter que quelques-uns de ses membres n’aient pas franchi les frontières de l’Antiquité, comme le pourtant bien utile kausia, un couvre-chef de feutre à larges bords employé par les Macédoniens pour se protéger de l’ardeur du soleil mais dont le nom, contrairement à ce que pourrait laisser supposer sa forme, n’est en rien lié à nos chapeau ou casquette.