Inauguration de la statue de Victor Hugo, à Guernesey

Le 8 juillet 1914

Paul HERVIEU

INAUGURATION DE LA STATUE DE VICTOR HUGO

À GUERNESEY
Le Mercredi 8 juillet 1914.

DISCOURS

DE

M. PAUL HERVIEU
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE

AU NOM DE LA SOCIÉTÉ DES AUTEURS
ET COMPOSITEURS DRAMATIQUES

 

MESSIEURS,

Le théâtre n’a été qu’une province de Victor Hugo, dans son royaume de poésie et de prose, où l’innombrable forêt des vers alterne avec les monumentales architectures de romans surpeuplés de personnages dont les physionomies ne sortent pas du souvenir. Encore s’était-il annexé le domaine des questions politiques, sociales, humanitaires, ajoutant même une sorte de pontificat international qui sembla lui faire tenir, d’une main, le sceptre de toutes les clémences, et, de l’autre, le globe de la pensée terrestre.

Je suis invité à la brièveté par le respect des proportions vis-à-vis des vastes sujets qui sont légitimement réservés ici à d’autres que moi. Mon rôle se borne à parler du dramaturge ; c’est assez pour que je plie sous le poids.

Au nom de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, j’apporte l’hommage de respect et de gratitude qu’elle envoie, de France, à cette commémoration de l’auteur souverain.

Victor Hugo voulut bien consacrer une part d’attention touchante à notre Association, en en secondant les travaux administratifs, comme membre de la commission entre les années 1831 à 1847. Puis, il en fut quatre fois le président illustre, de 1848 jusqu’à 1852, c’est-à-dire jusqu’à la minute même dans laquelle il s’arrachait au sol du continent, et se mettait en route vers le lieu de noble asile où voici que nous sommes, aujourd’hui, à nous entretenir pieusement de lui.

Mais cette mention, qui était due à la serviabilité de ses sentiments envers ses confrères, n’est qu’un de ses moindres titres à leur perpétuelle reconnaissance. Le fait capital pour eux est que, grâce à l’audace de sa conception théâtrale, Victor Hugo renouvela les ressources, les moyens, les situations, le langage de leur art, — octroya, de la sorte, maintes libertés fécondes, — et suréleva le niveau du débat autour de la scène française, par l’importance des passions dont il fut la cause.

Honneur à Victor Hugo pour avoir suscité un fanatisme que l’on voit si rarement au service de la simple littérature, et où s’exaltaient aussi bien ses partisans que ses adversaires : les uns enivrés par l’arôme violent du romantisme, les autres ardemment fidèles au pur parfum classique, dans ce qui était ainsi une guerre de deux roses.

C’est avec la sonorité d’un nom de bataille que la première représentation d’Hernani est inscrite dans l’Histoire, depuis le 25 février 1830.

Comme les antiques serpents dépêchés par Junon autour d’un autre berceau, les forces de cabale qui peuvent étoffer un succès naissant étaient venues, ce soir-là, dans la salle de la Comédie-Française. Tous ces genres de monstres, qui ont reçu de la nature une aptitude à siffler, s’avançaient contre ce débutant au théâtre que les termes d’Enfant sublime avaient naguère baptisé... Mais lui aussi était Hercule.

Le jeune vainqueur sortit de l’épreuve triomphalement, et à jamais conscient de son indomptable vigueur. En l’espace de quelques années, variant les exploits sur les divers chemins littéraires, additionnant les travaux héroïques, et toujours dans un fracas de luttes, et parfois sous la hache de l’interdiction, il fit représenter neuf drames sombres et tendres, où l’inspiration de Shakespeare avait coulé son magnifique reflet. N’est-ce pas ce qui caractérise les fleuves les plus immenses que d’avoir telle ou telle de leurs sources hors les frontières du pays dont ils sont orgueil et bienfait nationaux, en y déroulant la majesté de leur cours, en y distribuant à la race leurs trésors de fertilité ?

Ces œuvres scéniques de Victor Hugo, que traversent incessamment des beautés fulgurantes, ressemblent à des heures d’orage, par cette angoisse dont elles électrisent les cœurs, — par l’instinct de solidarité secourable qu’éveillent ces grondements d’en haut, — par l’invisible présence de celui qui, derrière les nuages de la toile de fond et dans sa menaçante exhortation à la pitié, déchaîne la grêle des idées, la rafale des mots.

Le Roi s’amuse, Lucrèce Borgia, Angelo, Marie Tudor, Ruy Blas, marqués partout de la griffe du génie, avaient été précédés par Marion Delorme, qui n’est sans doute pas la plus grande entre les pièces de Victor Hugo, mais que j’aperçois comme étant du maintien le plus harmonieux. Et la série fut close en 1843 avec les vertigineux Burgraves, où le poète dramatique me paraît avoir eu son plus grandiose essor. Si l’épreuve du temps n’est pas sans avoir un peu démantelé les scènes finales, notre vénération s’accentue devant ce coin de ruines incorporées aux fières murailles qui leur valent d’être debout pour l’éternité.

Il serait inexact de dire que les muses du théâtre ne firent plus de visites à Victor Hugo, quand il fut réfugié sur ce rivage. Outre Torquemada, par exemple, et les courtes pièces du Théâtre en liberté, la forme romanesque des Misérables, de Quatre-vingt-treize portait en elle de robustes drames qui se produisirent plus tard à la lumière de la scène.

Mais je distingue surtout que, dans cette retraite, une relation nouvelle s’établissait entre l’art dramatique et le poète. En la personne même de celui-ci s’ébauchait le thème d’une épopée : et il indiquait déjà la place à lui revenir parmi les êtres surhumains qui siègent dans la légende.

Quand l’avenir aura mis le prestige d’une longue distance, les hommes auront cette vision, j’imagine, et pourront discerner cette chose : s’exiler ; demeurer ainsi seul à protester contre ce que l’on croit être l’erreur de sa patrie ; apparaître au loin comme un marbre vivant ; prodiguer à l’espace des écrits montant aux nues ; durant dix-huit années annoncer la chute de ce qu’on a maudit ; entendre, en frémissant, ses prédictions s’accomplir par les flammes et les fers du destin ; reprendre contact avec la terre natale, et, vieillard devenu, la voir refleurir d’une immortelle jeunesse ; y recevoir, de l’enthousiasme populaire, une sorte d’investiture auguste ; seul encore une fois de son espèce, être au dernier soir l’unique forme humaine pour laquelle ait été dressé le lit funèbre sous l’Arc de Triomphe de Napoléon, rien d’autre n’étant jugé assez haut, — eh bien, oui ! cette voix dans le désert, ces pages d’apocalypse, ces honneurs du triomphe, cette apothéose, c’est de quoi faire reconnaître aux générations futures le Signe qui, chez les générations passées, leur a servi à nous désigner les prophètes, les demi-dieux. Puisse alors un Eschyle être né, pour composer la tragédie du nouveau Prométhée qu’enchaîna sur le roc sa propre volonté !

C’est effectivement Guernesey qui, plus que tout le reste, symbolisera l’existence de Victor Hugo ; et les yeux du rêve ne cesseront pas d’y chercher son aspect disparu. Qu’un prodigieux passant ait laissé tout un choix de sa glorieuse image, avant de reposer au Panthéon ou à tel autre temple de Mémoire, nos admirations émues nous feront toujours l’évoquer, entre les quatre horizons, sur ce piédestal vraiment à sa taille : une île.