Dire, ne pas dire

L’Himalaya et la Chimère, l'hiver et la neige

Le 02 novembre 2017

Bonheurs & surprises

« Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver […]. Mon chemin ce n’est pas un chemin, c’est la neige », chantait naguère Gilles Vigneault pour évoquer le Québec où il était né. Il est une autre région qui porte, inscrite dans son nom, ces deux idées, pays et neige : l’Himalaya, un nom sanscrit composé à l’aide de hima, « neige », et alaya, « demeure ». Les notions de neige et d’hiver sont en effet étroitement liées, et la forme sanscrite hima a la même origine que le latin hiems, « hiver ». La racine à l’origine de ces mots se retrouve encore dans le grec kheima, « hiver », et khiôn, « neige ». Du premier on a tiré les noms khimaros, khimaira, « chevreau d’un an, chèvre née à la fin de l’hiver précédent ». On notera que cette manière de compter les années en hivers s’emploie dans l’élevage pour les jeunes animaux, mais que chez les humains, c’est aux abords de la vieillesse, que les années, voire les printemps, sont remplacées par les hivers ou même les neiges. Ainsi on lit dans Atala : « À la prochaine lune des fleurs, il y aura sept fois dix neiges et trois neiges de plus que ma mère me mit au monde. »

Mais revenons à khimaira ; cette forme nous intéresse particulièrement, puisque, si elle signifie « jeune chèvre », on en a aussi fait un nom propre désignant un monstre composite, la Chimère, ainsi nommée parce qu’une partie de son corps est celui d’une chèvre (une autre d’un lion et la troisième d’un dragon). S’ils s’accordent sur ce point et sur le fait qu’elle crache du feu, Homère et Hésiode divergent sur son aspect précis. Le premier dit qu’elle est « lion par devant, dragon par derrière et chèvre au milieu du corps », alors que le second la voit ainsi : « Elle avait trois têtes, une de lion, une de chèvre, et une de serpent, de puissant dragon. »

Intéressons-nous maintenant à la neige elle-même. On sait que les Inuits ont un grand nombre de mots pour désigner la neige. Les Grecs anciens distinguaient, quant à eux, la neige qui tombe, khiôn, que l’on rattache à kheima, « hiver », de la neige tombée, niphas ou niphetos, que l’on rattache au latin nix, « neige », mais aussi aux termes anglais et allemand de même sens, snow et Schnee. Puisque nous parlons de neige, rappelons que c’est à elle, et non à la laine, que l’on doit l’expression faire sa pelote, qui signifie « amasser peu à peu des économies », et que cette pelote, on ne la fait pas grossir en y enroulant du fil, mais en y agglomérant de la neige. D’ailleurs dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, on se battait encore « à coups de pelotes de neige », et non « de boules de neige ».

Quant au nom hiver, il vient du latin hibernus, un dérivé de hiems. Le facétieux linguiste suisse Adolphe Pictet, qui eut pour élève Ferdinand de Saussure, s’étonnait de la parenté entre le b de hibernus et le m de hiems. Il ne voyait pour l’expliquer que les rhumes provoqués par les froids de l’hiver qui font prononcer les m comme des b : J’ai un rhube.

L’hiver et la neige furent longtemps perçus comme des ennemis du genre humain. Dans un de ses rondeaux les plus célèbres, Charles d’Orléans écrit :

Yver vous n’estes qu’un villain

Mais vous, Yver, trop estes plain

De nege, vent, pluye et grezil

On vous deust banie en essil.

Force est de constater que Charles d’Orléans n’est pas le seul à ne pas aimer cette saison. En 1856, Adolphe Yvon peignit un tableau intitulé Le maréchal Ney à la retraite de Russie, que Théophile Gautier commenta ainsi : « Sous un ciel noir de frimas s’étend la plaine blanchâtre, parsemée de chevaux morts, de cadavres, de débris de toutes sortes que la neige va bientôt recouvrir ; des sapins étirent leurs branches comme des bras de spectre ; des masures incendiées dessinent leurs silhouettes sombres ; des vols de corbeaux tournent dans l’air au-dessus de leur proie ; la nature est hostile, sinistre et glacée. L’hiver a pris parti pour les Russes. » On pourrait ajouter que pour l’aide apportée aux soldats du tsar, il gagna ses galons et fut surnommé le général Hiver.

Pour conclure sur ces différents termes, citons un article paru dans la Revue britannique en avril 1855. Au milieu de ce texte d’une trentaine de pages, la montagne retrouve le monstre :

« L’Himalaya est, sans nul doute, la chaîne de montagnes la plus intéressante de l’univers. […] Quel spectacle que celui de ces immenses régions ! […] Ces tableaux excitent de continuelles émotions. Ils reculent pour l’homme les limites de ce qu’il croyait possible, et paraissent l’environner dans un monde à la fois sublime et chimérique. »

Himalaya et chimère, ces termes, décidément, ne semblent pouvoir se quitter.