Dire, ne pas dire

Les cauchemars de Caligula

Le 02 novembre 2017

Bonheurs & surprises

Que l’on rapproche les noms Caligula et cauchemar n’a rien d’étonnant. Les rêves du premier, nous dit Suétone, étaient peuplés de fantômes et sa conduite était propre à terroriser les Romains, à leur inspirer les pires cauchemars. Mais étymologiquement, ces deux noms sont aussi de lointains cousins.

Gaius Julius Caesar Germanicus avait été surnommé Caligula, proprement « petite sandale », parce que tout jeune enfant encore, il vivait dans les camps de soldats sur les bords du Rhin, avec son père Germanicus qui y commandait des légions, et il y portait la caliga, la sandale cloutée de l’armée romaine. Ce nom, que l’on suppose formé à l’aide de calx, « talon », et ligare, « attacher », avait, entre autres dérivés, caligarius, « fabricant de caliga », et caligatus, qui désignait un simple soldat, puisque les officiers de haut rang ne portaient pas ce type de chaussures. D’ailleurs, pour souligner le caractère extraordinaire de l’ascension, 150 ans plus tôt, d’un autre politique, Marius, Sénèque écrivait dans ses Bienfaits qu’ « il était passé de la caliga [du rang de simple soldat] au consulat » : Marius ad consulatum a caliga perductus.

De calx ont aussi été tirés le nom calcaneum, qui désigne l’os du talon, et  calcare, un verbe signifiant « talonner, fouler aux pieds », à partir duquel a été formé le verbe inculcare, « fouler », et, proprement, « faire rentrer à coups de talon », un verbe que nous avons emprunté sous la forme inculquer, et que Vaugelas a défendu ainsi, malgré quelques réserves, dans ses Nouvelles Remarques sur la langue française : « Ce mot est fort significatif, et beaucoup de gens le disent ; et néanmoins il ne vaut rien et passe pour barbare. Nous n’en avons pourtant point qui exprime bien sa force ; car imprimer ou répéter, dont on se sert en sa place, n’ont garde de signifier ce qu’on appelle inculquer. » Mais, depuis Vaugelas, comme le dit joliment Littré, cet ancien néologisme s’est « impatronisé », c’est-à-dire qu’il s’est fait une place de maître dans la langue.

C’est aussi à cette famille qu’il faut rattacher le verbe récalcitrer, qui nous vient du verbe latin calcitrare, « donner des coups de talon, ruer ». Il existait en ancien français, sans le préfixe -re, sous une grande variété de formes. Dans un poème en l’honneur de Charles d’Anjou, Adam de la Halle écrit ainsi :

Car on dist ke II fois se point / Ki contre aiguillon eskaucire [calcitre] : « Car on dit qu’il se pique deux fois, celui qui regimbe contre l’aiguillon ».

En passant du latin au français, calcare évoluera en cauchier ou cauquier et fournira la première partie de notre cauchemar. L’autre étant empruntée au moyen-néerlandais mare, « spectre », que l’on retrouve dans l’anglais nightmare. On imaginait en effet autrefois que les cauchemars étaient provoqués par des sorciers ou des sorcières, comme celles de Macbeth, qui venaient piétiner la poitrine du dormeur et provoquer une sensation d’étouffement. Dans sa traduction des Faits et dits mémorables de Valère Maxime, Simon de Hesnin écrit ainsi : « Quant il semble que aucune chose viengne a son lit, qu’il semble qu’il monte sur lui, et le tient si fort que on ne peut ne parler ne mouvoir, et ce appelle le commun cauquemare, mais les médecins le appellent incubes. » Et l’Académie rappelle dans la première édition de son Dictionnaire que, si incube désigne des démons qui viennent abuser des femmes en se couchant sur elles, « il y a [aussi] une certaine maladie qu’on nomme, incube, ou autrement Le Cochemar ».

Pour conclure, évoquons un mot que l’on n’a pas toujours rattaché à cette famille : le verbe côcher. On lit ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Il se dit des coqs qui couvrent la poule. Le coq l’a cochée. » Parce que le sujet de ce verbe est généralement le nom coq, on a cru longtemps qu’il en était dérivé, mais il n’en est rien : il est lui aussi issu de calcare, « fouler, presser ». Et le naturaliste français Julien-Joseph Virey nous apprend, dans son Histoire des mœurs et de l’intérêt des animaux, qu’« un coq, un moineau, côchent vingt à trente fois leur femelle en l’espace de quelques heures ». Un cauchemar ?