Lacte
de remerciement auquel se livre à linstant dentreprendre son
discours celui qui a eu la bonne fortune dêtre accepté
par vous, est le réflexe le plus naturel de courtoisie et de
gratitude.
De
siècle en siècle, cette même coupole a entendu les
nouveaux membres de votre Compagnie semployer à ce même
exercice. Mais je crois, et même je suis sûr, que la tradition
centenaire a été renouvelée chaque fois, et comme
rajeunie, moins par les mots, dont tout écrivain connaît
hélas les limites, que par les émotions qui, elles, dans
leurs nuances, leurs inflexions, dans le prisme singulier de leur arc-en-ciel,
ne sont jamais pareilles chez deux hommes.
Pour
moi, un sentiment tout particulier lemporte, qui dépasse de
loin et de haut ma personne.
Quand,
pour tenter dêtre reçu parmi vous, je me suis présenté
au fauteuil du duc de La Force, ce fut uniquement par le hasard des
circonstances, et de ces échanges imprévus entre la vie
et la mort qui soudain simposent à nous. Mais votre choix, lui,
na eu rien de fortuit. Il a été voulu, mûri, délibéré.
Or,
pour remplacer le compagnon dont le nom magnifique a résonné
glorieusement pendant un millénaire dans les annales de la France ; dont les ancêtres, grands soldats, grands seigneurs, grands
dignitaires, amis des princes et des rois, ont fait partie de son histoire
dune manière éclatante, pour le remplacer, qui avez-vous
désigné ?
Un
Russe de naissance, et Juif de surcroît. Un juif dEurope
Orientale. Vous savez, Messieurs, et bien quil ait coûté
la vie à des millions de martyrs, vous savez ce que ce titre
signifie encore dans certains milieux, et pour trop de gens.
Oh ! jentends bien, pour vous la question ne sest même pas posée
et vous êtes surpris, sans doute, de me lentendre mentionner
ici. Mais croyez-moi, le fait même de cet étonnement méritait
quil fût signalé. Croyez-en quelquun qui a beaucoup voyagé,
beaucoup écouté et prêté une attention profonde
aux voix des hommes qui ont souffert et souffrent encore de la discrimination,
des hommes en mal déquité, de dignité. Pour eux,
jen suis sûr, vous qui formez la plus ancienne et lune des plus
hautes institutions françaises, vous avez marqué, sans
même y penser et dun geste dautant plus précieux, vous
avez marqué, par le contraste singulier de cette succession,
que les origines dun être humain nont rien à faire avec
le jugement que lon doit porter sur lui.
De
la sorte, Messieurs, vous avez donné un nouvel appui à
la loi obstinée et si belle de tous ceux qui, partout, tiennent
leurs regards tournés vers les lumières de la France.
Soyez-en remerciés.
essieurs,
Vous
ne serez pas surpris que léloge dun gentilhomme venu au monde
un jour dété, dans le dernier quart du XXe
siècle, commence à Dieppe, où chaque année
les dames de la haute société couraient se changer en
baigneuses, à peine retombées la poussière et les
rumeurs du Grand Prix de Longchamp. Cest à cause de ce rite
saisonnier et mondain quun duc de La Force ou un prince de Broglie
se sont trouvés Normands par naissance.
La
dépêche de papier rose était donc partie dune maison
de location située en bordure de mer, quelques minutes après
onze heures du soir le 17 août 1878. Écrite aussitôt
après lévénement par la comtesse de Maillé,
grand-mère maternelle du nouveau-né, elle annonçait
au marquis de Caumont La Force, retenu aux courses de Deauville, la
naissance de son premier fils. Les prénoms dAuguste-Armand-Ghislain-Marie-Joseph-Nompar,
enracinés dans la famille pendant des générations,
étaient sûrement désignés davance. Depuis
le début de la saison, la marquise attendait patiemment son enfant
en lisant La Reine Margot, dAlexandre Dumas et une histoire
de Mlle de La Vallière, tandis quà Paris, dans son hôtel
de la rue de Presbourg, le dixième duc de La Force, futur grand-père,
vivait avec la même patience ses dernières années.
Demain,
sur le turf de Deauville, quand le marquis de Caumont La Force verra
triompher sa jument Aurore et son pur sang Valérien, il aura
sur lui la feuille de papier rose qui est déjà destinée
à prendre sa place dans les archives familiales après
les parchemins et les manuscrits. En effet, à dix siècles
de bonheurs et de périls extrêmes, elle promet une suite : il y aura un douzième duc de La Force.

es
premières impressions reçues par Auguste de Caumont de
La Force ont un intérêt beaucoup plus grand que de simples
détails biographiques.
Pour
approcher le secret de cette longue vie qui se voulait sans secret,
pour tenter de démasquer laventure dune existence qui évitait
les aventures, les années denfance nous livrent un trésor
dimages enchaînées à dautres images, bien plus
anciennes que le petit garçon aux yeux bleus, et aux boucles
blondes autour de qui les fantômes sassoient familièrement
dans la compagnie des vivants.
La
couleur des yeux et des cheveux, il les tient de son grand-père
La Force encore vivant, qui les tenait lui-même de sa mère
Marie-Constance de Lamoignon. Quand le vieux duc regarde son petit-fils
en murmurant : « cet enfant est un Lamoignon »,
il évoque cette mère si belle qui, jeune émigrée
de seize ans sous la Révolution, avait inspiré au futur
chancelier Metternich une longue et malheureuse passion. Né lui-même
en 1803, ancien page de Louis XVIII, et bien quil fût, selon
ses propres termes, « légitimiste comme une dévote
du Faubourg Saint-Germain est pieuse », le duc nen
avait pas moins épousé une jeune fille du parti dOrléans,
élevée avec les filles du roi Louis-Philippe, Antonine
de Celles, avait fait le coup de feu contre la République en
juin 48, occupé un siège de sénateur sous Napoléon
III, et pris la route de lexil pendant le bref incendie de la
Commune. Cette histoire dune même vie, qui avait été
jalonnée par tant de régimes écroulés, ne
résumait-elle pas cruellement la longue histoire dune maison
elle-même traversée par dinsurmontables conflits
de la légitimité politique ou religieuse ? Dune
famille que les troubadours rattachent à un compagnon dHercule
né au pays de la Bible et venu de lOrient avec le demi-dieu
jusquau bout du monde occidental où il aurait fondé
Agen. Mais que les historiens, plus modestes, ne situent pas au-delà
du Xe siècle après Jésus-Christ.

e
leurs nombreuses forteresses perchées sur le Lot et sur la Garonne,
les seigneurs de Caumont ont eu à descendre de siècle
en siècle pour prendre un parti impossible tantôt entre
le roi de France et le roi dAngleterre, prétendu roi de
France, mais suzerain légitime de la Guyenne, tantôt encore,
quand la liberté religieuse nexistait pas, entre la religion
protestante de leur conscience et la religion détat catholique,
tantôt enfin, quand la Révolution sépara le service
de la France et le service du Roi. Ils y ont perdu, outre de nombreuses
vies, leur château de Caumont-sur-Garonne, rasé sous Charles
VII, reconstruit sous Louis XI, rasé sous Louis XIII, et celui
de La Force, sur la Dordogne, construit sous Henri IV, abattu par la
Convention, dont il ne restera aux descendants que la ruine du pavillon
dhonneur.
Mais
les châteaux disparus nempêchent pas de bâtir
un palais. Cest encore le grand-père survivant de tant
de glorieuses infortunes qui a donné au jeune Auguste le paradis
de son enfance. Perdu au sommet du lointain quartier des Champs-Élysées,
là où lon se presse aujourdhui dans
le Drugstore , lhôtel de La Force, cerné de
verdure, valait à son propriétaire le surnom de « Portier
de Paris ».
Auguste
de Caumont La Force y partageait avec sa sur Élisabeth
et plus tard avec ses frères Armand et Jacques, la souveraineté
dun dernier étage sous la garde de nurses étrangères.
Quand
les enfants descendent chaque matin faire à leurs parents leur
petite cour, ceux-ci, debout côte à côte, leur semblent
parés de la majesté quon voit aux portraits de famille.
Lui, en jaquette noire et pantalon beige, a le teint mat et la chevelure
sombre dun caballero espagnol. Homme de chasse et de chevaux, il a
été pendant treize ans secrétaire dambassade à
Londres avant de quitter la carrière. Elle, Blanche de Maillé
de La Tour Landry, angevine de taille élancée, au visage
intelligent, serein et digne, ne va pas se lasser de donner à
son f¹ls, dont elle assure elle-même léducation,
la réponse à une curiosité insatiable de tout ce
quil voit.
Dans
un décor immense, blanc et doré, le petit garçon
se promène avec précaution pour gagner lombre du
piano à queue où un tabouret de velours rouge lui a été
octroyé. Tabouret réservé aux ducs et pairs à
la cour de Versailles mais imposé aux enfants irrespectueux des
étoffes de soie à lhôtel de La Force. Le petit
garçon se penche. Au fond du salon, quatre personnes aplaties
sur un vaste panneau sont immobilisées dans une posture bizarre.
Quest-ce que cest ? Le père va dun pas
rapide, droit à lobjectif et dune voix forte traduit
les vers dHorace peints dans un coin de la toile. Lenfant
ne comprend pas. Son ancêtre, paraît-il, le Président
de Lamoignon, entouré de la Foi, de la Vérité et
de la Pudeur, le laisse complètement insensible. Le costume du
personnage satisfait qui lui fait face est infiniment plus séduisant.
Pourquoi ces atours ? Cest le cinquième duc de La
Force qui vient dêtre élu à lAcadémie
Française. Plus loin, sur le visage dune créature
fortement allumée, environnée de roses et portée
de nuages, éclate une bouche sanglante : Mlle de La Force,
romancière agitée du XVIIe siècle nest
pas un exemple à donner aux enfants. Le cousin Antonin-Nompar
de Caumont, accroché près de la porte de la salle à
manger, est plus intéressant encore : son sourire bizarre
et faux intrigue le futur historien, à qui Mme de La Force, prenant
le relais des explications, raconte que cétait un homme
extraordinaire, quil faillit épouser une déesse,
quil sappelait aussi Lauzun. Lauzun quil retrouve
bientôt au tournant dune dictée où Mme de
Sévigné donne le nom de la déesse en mille, Lauzun
dont La Bruyère a dit : « On ne rêve pas
comme il a vécu. » Ce qui nempêche pas
lenfant de rêver, de rêver à ce monde évanoui
que son père et sa mère font sortir de labîme,
de rêver à tous ces cousins et parents, qui étaient
déjà parents et cousins entre eux, et se racontaient les
mêmes histoires qui lui sont contées aujourdhui.
Mais
de tous les précieux tableaux de son enfance, une gravure le
fascine jusquà hanter ses nuits, la gravure mystérieuse
et terrifiante qui représente un enfant blond, à moitié
écrasé sous un tas de endavres encore éclatants
de couleurs et poisseux de sang. Agenouillé sur lamoncellement
macabre, un détrousseur, dont la main cherche largent des morts,
fait signe à lenfant de se taire Une église brumeuse
et des hauts pignons aux fenêtres déchirées cernent
le charnier. Sur ce tableau, Mme de La Force fouille tous les recoins,
tous les détails de lhorreur pour faire participer son petit
garçon à laffreuse nuit de la Saint-Barthélemy.
Elle lui révèle que si le petit garçon qui, lui,
deviendra le premier duc de La Force navait pas été protégé
des égorgeurs tout proches par le détrousseur des cadavres
de son père et de son frère, il ny aurait pas de famille
de La Force. Elle lui raconte encore que, devenu grand, le petit garçon
était un jour assis dans le carrosse du roi, son ami. Tout à
coup il avait vu briller une lame. Le roi était déjà
mort. Alors il sétait élancé sur lassassin pour
lui arracher son poignard. Et le poignard de Ravaillac, le vrai, chose
à peine croyable, était encore là, un peu ébréché,
sur la table du salon, devant le tableau.
Entre
lenfant du mur échappé à la mort et celui du salon,
la stupeur, pas à pas, se change en approche, en connivence,
en affection. Tôt ou tard, dune façon ou dune autre,
Auguste de Caumont La Force réglera son compte au souvenir trop
lourd de ses promenades intérieures.
uand
il remonte à son étage et quil laisse ses jeux,
le nez collé aux vitres de sa chambre, il plonge sur les Champs-Élysées.
De chaque côté, il compte les hôtels entourés
de jardins, habités par les familiers de la maison : Uzès,
Massa, Trévise, Gramont, Audiffret-Pasquier, Casimir-Perier.
Lhiver, lavenue couverte dune neige quon ne
songe pas à enlever, ressemble à une perspective de Saint-Pétersbourg.
Un traîneau rouge et or, derrière un cheval noir rapide,
glisse parfois vers IArc de Triomphe. Cest de son observatoire
que lenfant assiste, en voisin, le 1er juin 1885, à
lenterrement de Victor Hugo. Il aperçoit alors dans le
cortège une troupe armée de gens habillés de vert
et dont les bicornes lui rappellent ceux des encaisseurs du Bon Marché
que sa nurse reçoit souvent sur le palier de sa chambre, et fait
sans le savoir sa première rencontre avec lAcadémie
Française.
ne
autre belle demeure était familière à lenfant.
Située derrière la Madeleine, elle appartenait à
ses grands-parents maternels, le comte et la comtesse de Maillé.
Ce grancl-père-là se souvenait encore avec un regret cuisant
dun beau matin de 1825 où il sétait préparé
à suivre ses parents pour le sacre de Charles X. Or, au dernier
instant sa mère le laissa, « Tu nas que neuf
ans, lui dit-elle. Tu auras bien le temps de voir des sacres ».
Quant à la grand-mère, née Jeanne Le Brun de Plaisance,
elle était larrière-petite-fille du Consul Le Brun.
Voici donc le futur historien en communication avec lhistoire
active du Consulat et de lEmpire, un peu négligée
du côté de La Force.
Mais
surtout, son grand-père, Armand de Maillé, par son château
de la Jumellière, situé au sud dAngers, lui fait découvrir
à la fois les charmes de la nature et dun autre temps. Cest
Péguy qui pensait que, vers 1880, il y avait encore en France
un peuple directement sorti de lAncien Régime. À plus
forte raison dans cette Vendée angevine, où les survivances
sont tenaces.
Chaque
été, le jeune La Force regagne ce refuge, où lattend
une multitude de parents, oncles, tantes, cousins, domestiques, valets
de pied, cochers, palefreniers, qui vivaient dans la même demeure
protégée de pelouses, de bois et de chemins creux. La
liberté des vacances, des bêtes et des champs conservait
en même temps aux hommes une forme dexistence chargée
de rites beaucoup plus minutieusement observés quà Paris.
Cette
vie de château dun grand seigneur à la fin du XIXe
siècle, rythmée par les plaisirs traditionnels de la chasse
et de la table, répandus lun et lautre avec magnificence, le
duc de La Force a souvent répété à ses enfants
que celui qui ne lavait pas connue navait pas connu la douceur de
vivre.

ourtant
ce fut là que, à lâge de neuf ans, lenfant
vit arriver un certain abbé Auclert chargé de son instruction.
Et, cinq ans plus tard, le jeune La Force, pensant pratiquement latin
en français, entrait premier en classe de troisième chez
les Jésuites de la rue de Madrid.
Jusquau
bout de ses études, il restera un « cacique ».
Et aucun de ses enfants ne connaîtra jamais dautre enseignement
secondaire que celui dun précepteur.
Parmi
ses auteurs préférés à lâge du baccalauréat,
il y avait Racine, quil savait par cur, il y avait Hugo et les
Romantiques quil adorait pour leur goût de la couleur historique
et quil détestait pour leur approximation et leurs contre-vérités.
Enfin, à une place toute particulière, il y avait Gabriel
Hanotaux.
Pourquoi ? Parce que, une nuit de Noël, Mme de La Force avait mis dans le
soulier de son fils le premier tome et demi de lhistoire du cardinal
de Richelieu de Gabriel Hanotaux. Le tableau de la France en 1614 fut
pour le garçon un éblouissement. Jamais il navait assisté
à une pareille résurrection du passé. Jamais il
navait rencontré un homme dÉtat de la taille de Richelieu.
Et
lauteur dune si belle histoire, quel personnage fascinant !
Il avait été ministre des Affaires étrangères
à quarante et un ans, il avait achevé lempire colonial
de la France, il venait dêtre élu à lAcadémie
Française à quarante-cinq ans. Aux jeunes gens qui rêvaient
dentrer dans la « Carrière », on
donnait justement en exemple celle, foudroyante, de M. Hanotaux qui
finissait par en ressembler à un héros de Stendhal.
Ladolescent
a lu et relu Richelieu. Il se précipite sur la moitié
du second volume. Puis il attend. Rien ne vient. Il frappe à
la porte de léditeur : M. Hanotaux écrit toujours mais
il a changé dépoque. Son lecteur affamé ne prévoit
pas que pour en savoir plus long sur le Cardinal, il devra, trente années
plus tard, faire le travail lui-même.

n
attendant, il faut bien se diriger vers une grande école. Ses
professeurs, qui ont pesé sa matière grise, lui conseillent
la rue dUlm. Mais un La Force dans lenseignement, on na
jamais vu cela. Saint-Cyr ? Il nen a ni le goût ni
la santé. Reste les Sciences Politiques. Il entre rue Saint-Guillaume.
La
gloire de lÉcole, à lépoque, cest
Albert Sorel. « ce normand de haute taille, à la forte
carrure, aux yeux bleus et aux moustaches gauloises » qui
soulevait des applaudissements à la fin de ses cours sur lHistoire
diplomatique du XIXe siècle.
Ce
que La Force admire tout de suite chez Sorel, cest la forme « dune
clarté sans pâleur », quil se jure dacquérir
lui-même. Ce quil retiendra de lenseignement de lauteur
de LEurope et la Révolution, cest que la politique
nationale et internationale des Etats obéit à un principe
de continuité qui dépasse les changements de régime.
Car, profondément, de nature, le jeune La Force est le contraire
dun sectaire. Son hostilité atavique pour un régime
qui lui apparaît comme une usurpation, ne lempêche
jamais de porter leffort de sa réflexion sur un plan doù
lon peut distinguer les lignes maintenues et les chances accumulées.
Mais
surtout, lélève est sensible aux sarcasmes dont le maître
couvre ses collègues positivistes qui font de lhistoire comme
on ferait de la physique ou de la botanique. Cet érudit qui a
lu toutes les archives, est aussi lhomme qui a lu tous les moralistes,
les théologiens, les romanciers. Il peut se permettre, sans être
accusé de légèreté, de tenir lintelligence
des hommes pour supérieure à lintelligence des faits.
Auguste de La Force acquiesse, admire, applaudit : lhomme est au centre
de lhistoire.
Pour
obtenir le diplôme de sortie, Iétudiant doit remettre
un mémoire dune centaine de pages sur un sujet historique.
Que choisir ? Le jeune La Force se souvient que les hôtels
et châteaux de ses parents sont bourrés darchives.
La grand-mère Maillé lui cède bien volontiers les
lettres de Napoléon adressées à lancêtre
Le Brun quand il gouvernait la Hollande. Le mémoire intitulé :
« Napoléon et la Hollande » revient de
chez Sorel avec une approbation louangeuse.
Comment
interpréter les annotations du correcteur ? Nest-ce pas un encouragement
à transformer le mémoire en article ? Ici, au premier
appel de sa tentation, au premier signe de sa vocation, le futur historien
hésite, sinterroge, jusquà perdre le sommeil. On reconnaît
bien là, chez ce jeune homme encore incertain de lui-même,
et dans sa timidité initiale, dans ses scrupules dorientation,
la modestie foncière que les plus grands honneurs seront incapables
daltérer.
Pour
en finir, et trancher le débat, il se décide à
voir Albert Sorel.
Le
maître le reçoit au Petit Luxembourg où il réside
en qualité de secrétaire général du Sénat.
« Quand vous mavez retourné mon diplôme,
navez-vous pas voulu mengager à... »
« Non. »
La
réponse est non.
« Ce que je veux, dit Sorel, ce sont des diplomates, non
des historiens. »
Auguste
de Caumont La Force est fixé. Soudain. Irrévocablement.
Mais dans le sens contraire à celui que lui indique Albert Sorel.
« Lhistoire me tente plus que la politique »,
dit-il.
Cétait
vrai. Les rêves de son enfance, les inclinations de sa jeunesse
ly poussaient, il sen rendait compte. Mais il avait aussi dautres
raisons quil se garda bien de révéler au Secrétaire
général du Sénat de la République.
À
cette époque, le bloc des gauches venait de triompher aux élections.
Quand elle était encore celle des ducs ou des notables, la République
ressemblait à un monde où lon pouvait à la rigueur
fréquenter. Devenue républicaine, elle avait déjà
obligé laristocratie à sortir en masse des ambassades.
À présent, radicale et dreyfusarde, elle était
franchement impossible.
Entre
le régime et le jeune La Force, entre la société
politique et sa société naturelle, lincompatibilité
est nette et sans appel. À lopposé, il y aurait bien
la tentation de la lutte ouverte. Le nationalisme français vient
de lentreprendre. Mais le ton qui lexprime, agressif, virulent, doctrinal,
est naturellement étranger à un esprit qui déteste
lintolérance et lemphase.
Trop
courtois pour la polémique, trop serein pour la révolte,
Auguste de Caumont La Force laissera la République se gérer
elle-même, et il ny touchera plus.
e
projet darticle sur Le Brun, après trois années
de recherches, darchives et de bibliothèques, devint un
gros volume qui parut en 1907 sous le titre : « Larchitrésorier
Le Brun, gouverneur de Hollande (1810-1813). »
Le
père Baudrillard, ancien normalien et futur cardinal et académicien,
Ernest Lavisse, pontife officiel des études historiques, en firent
compliment à lauteur. Quant à Frédéric
Masson, spécialiste de lEmpire et membre de lAcadémie
Française, il écrivit dans Le Gaulois : « Si
lauteur sest donné la peine de devenir cuisinier,
il est né rôtisseur. »
Ces
louanges ne risquaient pas dexalter chez lauteur une vanité
dont il était merveilleusement dépourvu. Mais elles avaient
cela de précieux quelles encourageaient, confirmaient sa vocation.
Il sentait bien que son premier livre, tout remarquable quil fût
par la richesse et la minutie du document, restait un peu froid, un
peu sec et que lon y trouvait encore lapplication de lécole.
Mais il sentait aussi quil venait dachever avec succès un apprentissage
nécessaire.
Dès
lors, maître de son métier, de ses moyens et de ses dons,
il peut se consacrer sans hésiter davantage aux grands sujets
et aux personnages éclatants de sa famille et de lHistoire.

l
est des hommes si bien, si entièrement nés pour léquilibre
et lharmonie que, du premier au dernier de leurs jours, les circonstances
extérieures et ce quon est convenu dappeler le hasard,
viennent à la rencontre de cette exigence.
Ainsi
pour Auguste de Caumont La Force.
Il
a trente ans, lâge où la vie se détermine, prend
sa couleur, son relief, sa densité. Or son destin veut que juste
à cette étape essentielle de son existence, il pose en
même temps la première pierre de sa grande uvre et
du plus durable, du plus tendre foyer.
Dans
lannée 1908, tandis quil prépare sa vie de
Lauzun, il épouse, le 30 juin, Marie-Thérèse de
Noailles, dont il fait le portrait suivant : « Brune
au teint de blonde... De larges yeux verts changeants... Une taille
fine et menue... Une sorte de grâce créole répandue
sur toute sa personne et qui voilait lénergie de son âme. »
Ce
nest pas dans une île enchantée ou sur les rives des lacs
italiens que se fait le voyage de noces, mais en Angleterre, à
Londres. Pourquoi ? Parce que le jeune marié a besoin dy rechercher
des documents sur Lauzun. Et sa jeune femme le suit avec joie dans les
bibliothèques austères, commençant par là
les quarante années durant lesquelles les travaux de lhistorien
et sa vie conjugale chemineront de pair dans une entente complète,
dans un admirable échange, et, pour ainsi dire, la main dans
la main.
Et
quelques mois plus tard celui qui va consacrer une grande partie de
sa vie à raconter les hautes figures de ses ancêtres, au
moment même où il entreprend sa tâche, il devient
par la mort de son père le chef de sa maison, le douzième
duc de La Force.
En
vérité, on croit voir un maître architecte penché
sur lépure de cette destinée.
Appuyée
sur de telles assises, nourrie à un tel climat, la maturité
du duc de La Force ne pouvait, tel un grand arbre, que se développer
et sépanouir dune croissance ordonnée, sereine et féconde.
Les
jours se suivent, soumis à une règle aimable. Le matin
et les premières heures de laprès-midi vont au travail.
Les soirées appartiennent à la famille et au monde. Une
discipline tout aussi ferme commande le découpage des semaines
et des mois. Le commencement de lhiver à Paris. Puis Cannes
jusquen mai, puis la Saison de Paris. Enfin, durant lété
et lautomne, la campagne, au château de Saint-Aubin, dans la
Sarthe. Et le cycle reprend son cours. Et les enfants naissent, grandissent,
et les livres se méditent, se nourrissent de recherches, voient
le jour.
Et
les deuils viennent aussi.
En
1909, le duc de Caumont La Force perd sa mère. En 1910 un frère.
Cest à lui que je voudrais marrêter.

e
comte Jacques de Caumont La Force était un beau lieutenant de
dragons. Il avait le sang impétueux, le rire éclatant,
le goût du risque et de la fantaisie. À lécole
de cavalerie de Saumur, il sétait illustré par son
équipage de chasse qui, le torse nu, en culotte et bottes duniforme,
avec meute de fox terriers et sonneries de trompe, courait les chats,
la nuit, sur les toits des casernes.
Or,
au moment où il sortait de lécole avec son premier galon,
venait de naître une arme nouvelle et presque miraculeuse : laviation.
Comme je me souviens de ces premiers frémissements ailés,
de cette aurore céleste pour le vol des hommes ! De ces meetings
que, tout enfant, je suivais à Nice sur le champ de courses.
Et de ces noms : Efimof, Chavez, Latham, Garros !
Un
garçon comme Jacques de Caumont ne pouvait pas résister
à cet appel. Il senrôle dans la cavalerie de lazur,
de la tempête et des nuages. Dès le début de lannée
1910, il reçut son baptême de lair. Aux inquiétudes
de son aîné, il répondait gaiement : « Le
seul danger est de casser du bois... Les risques diminuent dannée
en année. »
Dannée
en année ? Il y a deux ans à peine que Wilbur Wright est
arrivé à se maintenir en lair une minute et demie au-dessus
du camp dAuvours ! Il y a un an que Blériot a traversé
la Manche !
En
août 1910, Jacques de Caumont sest envolé dlssy-les-Moulineaux,
au milieu dune foule venue de lEurope entière, pour participer
avec sept concurrents au fameux circuit de lEst qui frôlait la
frontière menacée. Deux mois plus tard, il gagne la Légion
dhonneur aux manuvres de Picardie. Le 30 décembre, il
décolle de Saint-Cyr pour conquérir un nouveau record
de vitesse sur son monoplan Nieuport. Subitement les témoins
ont vu lappareil agité dun étrange soubresaut et piquer
droit au sol. Aplati à terre, il avait laile gauche effondrée
et laile droite levée vers le ciel. Jacques de Caumont était
tombé comme frappé par une balle, à sa première
année daviation, troisième officier aviateur mort en
service commandé.
Il
laissait un tel souvenir parmi ses compagnons de vol que Maurice Barrès
pouvait écrire après sa mort : « Ses camarades
ne lappellent plus Caumont La Force, ils lappellent Caumont
la tempête. Et certes il méritait cet étrange surnom
de Nompar, non pareil, sans rival, que Charles V avait donné
pour sa bravoure à lun de ses lointains ancêtres. »
Si
je me suis attardé, attaché à cette figure, cest,
dabord, je lavoue, à un titre personnel. Six ans après
lécrasement qui coûta la vie à Jacques de Caumont
La Force, je servais à mon tour dans laviation. Jai volé
sur des appareils dentraînement qui rappelaient ceux quil avait
pratiqués. Jai croisé sur les terrains de guerre ceux
de ses camarades qui avaient survécu. Et cest à lexemple,
au sacrifice des précurseurs comme lui que je dois cette part
de ma vie si exaltée, si naïve et claire quelle me paraît
celle dun autre.

ais
lintensité de mes souvenirs na pas été
le seul ressort de cette évocation, ni le plus important. Jai
voulu montrer à quel point pouvaient être opposés
les penchants les plus profonds chez deux jeunes hommes nés des
mêmes parents, élevés de la même manière
dans la même société : le duc Auguste et le
comte Jacques de Caumont La Force. Pour quune illustre famille
traverse avec succès les épreuves et les embûches
du sort pendant un millénaire, il faut que deux génies
aient veillé sur elle tour à tour : celui de laventure
et celui de la sagesse. Au début de notre siècle, dans
la maison La Force, le premier a choisi, pour sincarner, un pilote,
et lautre, un historien.
Le
duc de La Force nétait ni chasseur, ni sportif, ni même
voyageur. Sur ce dernier point, il se justifiait en citant volontiers
cette opinion de M. de Saci : « Voyager, cest
voir le diable habillé en toutes sortes de façons, à
lallemande, à langlaise, à litalienne,
à lespagnole, mais cest toujours le diable, crudelis
ubique. » Je ne puis ici que me féliciter à
nouveau de la tradition des contrastes en usage à lAcadémie
Française, qui, à la place dun homme fuyant le diable
comme la peste, en a mis un autre qui a passé sa vie à
courir après.
Mais
à cause de ce contraste, il ne mest pas facile de suivre
le duc de La Force dans les chemins secrets du travail et de la création.
Pour mexpliquer sa passion de larchive, je suis bien obligé
dimaginer, en romancier, quil contrôlait un détail
comme on recueille un secret, quil dépouillait un document
comme on écoute une confession. Les écrivains et collectionneurs
de sa famille, depuis le Moyen Âge, lui avaient laissé
leurs mémoires, leurs journaux et mille actes divers. Au bout
de cinquante ans de prospection, il est mort sans avoir tout révélé
de ses trésors privés, fidèle à cette maxime
de Thucydide: qu « il faut cultiver lhistoire
comme une terre qui produira jusquà la fin du monde ».
La sienne ne sest pas refermée avant davoir produit
une bonne trentaine de livres.
ans
les limites du temps qui mest donné ici, il nest
pas question de pénétrer une uvre de cette envergure.
On doit se borner à une manière de survol. Et voici la
photographie aérienne que lon rapporte.
À
première vue un énorme massif central : Richelieu, qui
a mis près de vingt ans à se former, précédé
de trois pics aigus daltitude croissante, Lauzun, Conti, la Grande
Mademoiselle, suivis de deux hauts sommets, le maréchal de La
Force et Louis XIV, point culminant de lensemble. Au pied de chacun,
on distingue une foule de collines, souvent liées en chaînes
parallèles, composées déléments disparates,
détachés des hautes montagnes et agglomérés
en multiples combinaisons, toute la suite des histoires, portraits,
curiosités et usages de jadis. Enfin, à lhorizon, trois
hauteurs harmonieuses semblent récapituler la topographie du
paysage, sous les vocables de la famille, de lhomme et de lAcadémie,
souvenirs des ducs de La Force, souvenirs du duc Auguste de Caumont
La Force, souvenirs de lAcadémie Française.
Chacun
des personnages essentiels présente la particularité den
avoir connu dautres. Ces livres sont donc des livres communicants et
luvre entière forme une société dautant
plus cohérente quavant daborder un de ses personnages, lauteur
à toujours pris soin de leur être présenté
par un ancêtre, si lancêtre lui-même nest pas au
centre de louvrage.
onc,
trois hautes et singulières figures ont, dans le premier temps
de son uvre, attiré le duc de La Force, trois figures que
son érudition, son intuition et son art ont fait revivre avec
autant de patience que de subtilité. Et dabord Lauzun,
le plus prodigieux des cadets de Gascogne, qui, a quatorze ans, vint
conquérir Paris et qui pendant trois quarts de siècle
mène une existence légendaire par sa fortune foudroyante,
ses succès féminins incroyables, ses exploits guerriers,
ses prisons, ses insolences fabuleuses, son mariage royal.
Le
duc de La Force adapte à merveille le rythme de son style au
rythme de cette vie. Des critiques, sensibles à sa composition
en séquences le comparèrent alors à un film, ce
qui à lépoque de Max Linder était un compliment
assez neuf.
François-Louis
de Bourbon, prince de Conti, fait suite à Lauzun. Mais tandis
que Lauzun vivait un roman avec frénésie, Conti, parti
du sommet, a vécu au ralenti, comme accablé de sa grandeur.
Le duc de La Force, intrigué par cette singulière impuissance
à la gloire, agrandit alors pour la première fois les
dimensions de sa biographie aux proportions dun vaste tableau
de cour où il espère trouver le secret dune existence
qui, rapporte-t-il, « na pas déballé
toute sa marchandise ».
Lauzun
a appris à lhistorien la conduite rapide dune aventure, Conti
lui a révélé lart de nuancer les caractères
et de vivre en société. La vie amoureuse de la Grande
Mademoiselle, lui inspire une analyse profonde et délicate
du cur humain.

our
affronter le cardinal de Richelieu, le duc de La Force commence par
se donner une caution de luxe : il se fait élire à
quarante-six ans, benjamin de lAcadémie Française
au premier tour et à la première présentation,
pour se permettre ensuite de mystifier la Compagnie en empruntant mot
pour mot les deux premiers paragraphes de son discours de réception
à celui que prononçait à la même place le
cinquième duc de La Force, deux siècles plus tôt.
Sans les visites préliminaires, aurait-il jamais su trouver loccasion
attendue depuis si longtemps de rencontrer Gabriel Hanotaux ? Une
si longue patience méritait récompense. Celui qui avait
été le jeune et brillant historien du Cardinal abandonné
a dépassé quatre-vingts ans, et vit retiré dans
un ancien prieuré au milieu de 50.000 volumes. « Jai
encore ici pour cinquante ans de travail, dit-il à son visiteur.
Voulez-vous reprendre Richelieu avec moi ? »
Le
duc de La Force nous a fait part de sa réaction : « Je
réfléchis quelques jours et jacceptais loffre
de Dioclétien qui entendait massocier à lEmpire
devenu trop vaste pour être gouverné par un seul maître. »
Il finira, dailleurs, par gouverner seul un empire quil
navait pas fondé. Repris avant 1930, louvrage ne
sera terminé quen 1947, avec la publication du sixième
volume. La collaboration entre les deux hommes a été si
étroite, les vues si semblables que nous pouvons parler ici du
Richelieu du duc de La Force, comme nous pourrions parler de celui de
Gabriel Hanotaux. Mais le duc de La Force apporte en même temps
sa familiarité irremplaçable avec les gens et les choses
du XVIIe siècle. Si sa vie passe dans celle de Richelieu,
la réciproque est aussi vraie puisque, dans leur jeunesse, les
enfants du duc de La Force auraient été à peine
surpris, se souviennent-ils, de voir entrer M. le Cardinal devisant
avec leur père.
De
la fresque immense qui, à partir du personnage central de Richelieu,
raconte lhistoire de deux générations, un peu à
la manière de Sainte-Beuve écrivant le XVIIe
siècle à partir de Port-Royal, se dégage en même
temps la haute stature de lhomme dÉtat moderne et lallure
inoubliable de lanimal politique de grande race.
Mais
un grand homme est-il aimable ? Le duc de La Force qui le nous
a pas fait part de ses sentiments dans son histoire du Cardinal, répétait
volontiers à qui voulait lentendre : « Richelieu
navait pas de plus grand plaisir que de faire décapiter
un duc ».

i
le duc de La Force navait pas été prié par
Gabriel Hanotaux de prendre en charge un homme qui loccupa si
longtemps, il aurait attaqué beaucoup plus tôt la figure
la plus extraordinaire de sa famille, dont la rencontre remontait à
ses premières terreurs dans le salon de sa mère. Mais
au moment de terminer lhistoire du petit échappé
de la Saint-Barthélemy, les deux volumes quil lui a consacrés
lui semblent encore incroyables. Soudain, le doute le saisit :
le maréchal de La Force sera-t-il pris au sérieux ?
Pour écrire sa vie, le duc de La Force a serré de près
les rocambolesques Mémoires que le Maréchal avait composés
avant de mourir, jugeant lui-même que sa destinée lui paraissait
hors du commun. Le petit-fils a tout fait pour ne pas croire son aïeul.
Pour le convaincre dhallucination, il a couru à Pau, à
Bergerac, à Chantilly, partout où il aurait pu trouver
des témoignages propres à le confondre. Rien ny
fit, jamais les récits du Maréchal nétaient
« ternis de fausseté ». Alors le duc de
La Force, historien et académicien, illustre et septuagénaire,
éprouve le besoin de sexcuser : il craint quon
ne lui reproche de faire maintenant de lhistoire à la manière
dAlexandre Dumas, Alexandre Dumas dont il a pourtant vanté
ailleurs lesprit de probité, en particulier quand il sest
aperçu en consultant le journal quotidien du médecin de
Louis XIII, que le vieux Dumas y était passé avant lui
pour connaître exactement létat de la digestion royale
le soir de lassassinat du maréchal dAcre.
Que
le maréchal de La Force fut bel et bien un personnage comme Dumas
nen a pas inventé, son historien ny pouvait rien. Du moins
a-t-il trouvé au contact du XVIe siècle une
verdeur de plume, une chaleur dimages, un savant désordre de
phrases accordé au tumulte de lépoque.
Au
matin du 27 août 1572, Jacques Nompar de Caumont, qui a passé
la nuit chez son ami le détrousseur de cadavres, sest déguisé
en mendiant avant de mettre le nez dehors, car il lui faut à
tout prix gagner lArsenal doù le gouverneur Biron essaiera
de le faire sortir de Paris.
Jacques
Nompar est sauvé. Né sous Henri II, il mourra sous Louis
XIV. Du temps devant soi, une bravoure à toute épreuve.
Un principe : la fidélité. À Dieu, comme protestant,
au Roi, comme Français. Henri IV, dabord, quil ne
quitte pas dune semelle, depuis la reconquête jusquau
carrosse de la mort, où il crie : « Ah, Sire,
souvenez-vous de Dieu ! » Louis XIII, ensuite, dont
il est successivement le rebelle exaspéré par la maladresse
du pouvoir, le Maréchal victorieux sur tous les champs de bataille,
le duc et pair récompensé de tant de services, et le compagnon
intraitable debout à son lit de mort : « Faites-vous
catholique », lui demande le Roi expirant. « Non,
Sire. » Il en est à son septième roi et à
sa troisième femme. Veuf à quatre-vingt-deux ans, puis
à quatre-vingt-neuf, puis à quatre-vingt-dix, il meurt
en pleine Fronde, à quatre-vingt-treize ans.

rès
du terme de son uvre et de sa vie, Louis XIV et sa Cour,
apparaît comme louvrage le plus accompli du duc de La Force
où le zénith de la Monarchie conduit lhistorien
à son apothéose et consacre le triomphe de sa méthode.
Louis XIV, isolé de sa cour, ne serait quun souvenir et
un politique intéressant parmi dautres. Mais au milieu
dune cour, dont il fit réellement son plus haut moyen dexpression,
lhomme rejoint sa légende. Le duc de La Force ne les sépare
pas : il se rend sur place pour nous apporter, en témoin,
ce quil a vu, et nous dire ce quil en pense.
Bien
plus que la perfection dune technique, ce livre confirme la justesse
dune intuition du passé, dun passé bien particulier
dont le duc de La Force porte le secret dans sa vie quotidienne. Il
y a en effet à tous les âges des façons de marcher,
de parler, de se comporter, des allures et des gestes qui seraient irrémédiablement
perdus si quelques hommes privilégiés nétaient
là pour nous les conserver. Or, le duc de La Force possédait
cette grâce de tenir avantageusement à la disposition de
lhistoire mondaine du XVIIe siècle, Iusage de ses
propres manières et la pratique de ses rites familiaux. Chose
précieuse et rare pour un historien.
Le
duc de La Force nétait pas « un spécialiste »
du XVIIe siècle, ce qui en aurait fait un historien
illisible ; il était, selon la conception très moderne
de son art, lami des hommes du XVIIe siècle,
montrant que la véritable amitié, aussi bien dans lhistoire
que dans la vie, nexclut pas la vérité ni lesprit
critique. Un historien de qualité, cest dabord un
homme de qualité.
Et
jimagine quelles délectations secrètes il a dû
y éprouver dont son uvre ne nous donne quun renet
atténué. Un peu comme le premier écrivain de la
famille de La Force, ce Nompar II qui, quatre siècles avant Chateaubriand,
a laissé un récit tumultueux de son pèlerinage
à Jérusalem, le duc de La Force pouvait penser en nous
laissait ses livres ce que lautre disait des roses de Jéricho
toujours vermeilles quil rapportait aux dames : « Prenez,
le souvenir me suffit. »

uand
Louis XIV et sa Cour paraît en 1956, le duc de La Force
a soixante-dix-huit ans. Il dédie le sommet dun travail
constamment enrichi par lâge à la duchesse de La
Force qui va mourir, comme « au plus judicieux, au plus fin,
au plus dévoué des critiques ». Si lhistorien
avait pu mener à bien sa longue et belle tâche, il le devait
en grande partie au génie familial dune femme qui avait
su organiser sa paix, et rassembler autour de lui les douze enfants
de ses quatre enfants : le marquis de La Force, chartiste éminent,
passionné dhistoire comme son père, le marquis de
Caumont quils avaient perdu en 1952, la duchesse de Noailles et
la marquise de Praslins.
Dans
le silence qui suit la mort de la duchesse de La Force, lhistorien
songe enfin à se retourner sur lui-même pour écrire
ses propres souvenirs, où il retrouverait limage de celle qui
la quitté. Mais il lui faut auparavant, sil en est temps encore,
servir les ancêtres qui lui ont tant servi en écrivant
Dix siècles à la gloire dune maison qui, sachant toujours
placer un de ses membres, soit comme acteur, soit comme témoin,
aux carrefours décisifs de la vie politique, militaire, religieuse
ou galante de la France, avait fait la chance de lhistorien, qui possédait
ainsi à chaque station, Iobservateur irremplaçable prêt
à livrer ses expériences comme autant de secrets de famille.
Ce
devoir accompli, le duc de La Force se regarde dans La Fin de la
douceur de vivre, titre beaucoup plus mélancolique que la
confrontation elle-même, où lhistoire de ses trente premières
années semble constatée avec la même objectivité,
peut-être même avec moins de chaleur, que celle de Lauzun
ou du maréchal de La Force. Pourquoi cette froideur relative,
assez inattendue ? Les véritables souvenirs denfance et de jeunesse
du duc de La Force ne doivent-ils pas plutôt être cherchés
dans toute son uvre, où chaque nouvelle vie lui rendait
un moment de son passé ?
Loin
de le disperser en travaux dérudition étrangers à
lui-même, luvre historique du duc de La Force fut-elle
enfin autre chose quune uvre de récupération de
soi, et, sans quil sen rendît peut-être tout à
fait compte, navait-il pas depuis longtemps retrouvé Auguste
de Caumont La Force, en allant à la recherche des La Force perdus ?
Quand
le douzième duc de La Force meurt, le 30 octobre 1961, il restera,
au treizième duc, à recueillir dans les papiers laissés
par son père sur la table de travail, un manuscrit prêt
pour limpression. Ce livre commandé par lAcadémie Française
devait ouvrir une collection consacrée à lhistoire générale
de la Compagnie. Ainsi, la courtoisie charmante, Ihumour impassible,
la loyauté de cur et desprit, lérudition modeste
et infaillible, toutes les rares qualités que vous connaissiez
de mon prédécesseur, prolongent-elles leurs effets, parmi
nous, à travers luvre posthume dun académicien
dont le dernier effort fut employé au service de lAcadémie
Française.
essieurs,
Tel
était lhomme auquel vous avez bien voulu que je succède
ici. Jai sans doute parlé de lui plus longuement que de son
uvre. Et je sais bien que le portrait dun écrivain demande
léquilibre entre ces deux éléments. Mais le cadre
de ce discours mobligeait à préférer lun à
lautre. Cependant le choix que jai dû faire me paraît
justifié par la considération suivante : luvre
du duc de La Force est assurée de survivre. Tant que lhistoire
de la France intéressera par ses grandes figures et ses détails
secrets les esprits et les curs, on lira nécessairement
les écrits de lhistorien. Mais sa vie, son personnage, seffaceront
plus vite de la mémoire.
Voici
longtemps quont disparu les compagnons, les témoins les plus
proches, les plus chers, de ses jeunes années, son frère,
Jacques, le pilote, son frère Armand qui avait été
grièvement blessé en 1916, à Ypres. Certes, trois
de ses enfants sont là, qui gardent son souvenir avec admiration
et tendresse. Mais eux-mêmes ne lont connu quà partir
de lâge mûr. Déjà lombre sétend.
Encore une génération et une autre, et le duc de La Force
qui vécut au XXe siècle rejoindra pour ses
descendants celui du XVIIIe siècle, le premier académicien
de la famille.
Peut-être
cette étude contribuera-t-elle un peu à conserver le dessin
et la couleur de cette remarquable existence, de ce visage aimable et
serein.
En
vérité, quand jai entrepris mon travail, jétais
bien convaincu daborder un monde sans aucun rapport, sans la moindre
ressemblance, avec celui qui a été le mien et que jai
essayé de peindre dans mes livres. Et cétait vrai par
le décor, par le plan social où se trouvent portés
les personnages, par leur faste et leurs rôles, et leurs destins
historiques. Mais au fond... au tréfonds... là où
veillent les démons éternels de lhomme... était-ce
vrai ? Jen suis moins sûr aujourdhui.
Lisant
et relisant les écrits du duc de La Force, je ne pouvais mempêcher
de songer que certains de ses héros, le maréchal de La
Force, par exemple, ou Lauzon, me rappelaient, sous un autre accoutrement
certes, et sous dautres cieux, me rappelaient tout de même
par leurs incroyables aventures, leur audace, leur orgueil, leurs goûts
et leur passion effrénée de la vie, certaines figures
de mes reportages et de mes romans.
Et
il ny a pas seulement Lauzun et le Maréchal. Au cours de ses
innombrables recherches, le duc de La Force a rencontré une foule
de personnages, moins illustres certes, mais dun aussi haut relief.
Et ceux qui ne trouvaient point place dans ses grands ouvrages, il les
a réunis, comme en passant, dans une série de volumes
intitulés : Histoire et Portraits, Comédies sanglantes
et drames intimes, Femmes fortes, Dames dautrefois, Les Beaux Passés.
Et ils foisonnent, pêle-mêle, des héros, des bourreaux,
des saintes, des infanticides, des joueurs frénétiques,
des assassins.
Face
à cette ronde singulière, je me demandais si le descendant
dune illustre famille, à la vie tranquille et si noblement ordonnée,
le grand érudit, linfatigable fouilleur darchives, lhomme
au cur paisible et de la plus exquise gentillesse, navait pas
éprouvé à légard des êtres au sang
et aux instincts déchaînés, un peu de lattrait
qui ma poussé à rechercher dans tous les coins de lunivers
mes personnages. La grande différence, évidemment, est
quil ma fallu beaucoup courir pour cela. Lui navait quà ouvrir
les dossiers de sa famille.
Ce
nest peut-être chez moi quun effet de limagination, un rêve
de romancier, mais je veux my tenir. Ainsi, un lien vivant mattache
à cet homme dune autre société, presque dun autre
régime, et dun autre univers, le duc de La Force.