Dire, ne pas dire

Bouddha, bedeau

Le 01 décembre 2016

Bonheurs & surprises

Bouddha, bedeau

L’un est le nom du fondateur d’une religion en Inde, l’autre était naguère l’ordonnateur des cérémonies dans les églises. Des milliers de kilomètres les séparent, et pourtant ils sont voisins linguistiquement et ont la même lointaine origine. Le Bouddha (Le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse nous rappelle qu’il s’agit du surnom de Çakya-Mouni et que ce mot doit être précédé d’un article), c’est proprement « l’éveillé », un participe passé devenu patronyme. Ce participe passé est celui du verbe sanscrit bodhati, « être éveillé ; comprendre », lui-même formé à partir de la racine indo-européenne *bheudh- qui traduit à l’origine l’idée d’éveil, d’attention. La signification de cette racine s’est ensuite étendue et a permis de former, dans de nombreuses langues, des mots ayant trait aux notions d’information, d’apprentissage mais aussi d’observation et de surveillance.

En latin médiéval, le bedellus est un appariteur de tribunal ou un sergent, puis un appariteur de faculté. Ce terme a donné, en ancien français, bedel, qui a d’abord désigné un paysan légèrement armé à la solde de qui voulait l’engager et vivant de pillage (« entre ces Anglois avoit pillars et bidaux qui portoyent grans coustilles », peut-on lire chez Froissart), puis un officier municipal chargé de fonctions de police subalternes à l’intérieur des villes, telles que l’arrestation des voleurs et le maintien de l’ordre. Si le Dictionnaire de l’ancien français de La Curne de Sainte-Palaye nous apprend que les bedeaux « étaient des sergents d’ordre inférieur, de caractère aussi peu délicat que leurs missions », il nous apprend aussi que « l’Université de Paris avait quatorze bedeaux ou appariteurs à masse d’argent, deux par nation et par faculté. Le bedeau de la nation de France portait le titre de grand bedeau ». La masse et la verge furent aussi l’insigne distinctif du bedeau d’église. Car c’est essentiellement ce dernier que l’on connaît aujourd’hui, même s’il a disparu de notre paysage. C’est un personnage souvent évoqué dans la littérature du xixe siècle et de la première moitié du xxe. Dans Le Rhin, Hugo dresse un portrait peu flatteur des bedeaux, et des autres personnes attachées au service de l’église, custode, suisse, sacristain, etc. :

« Les prêtres devraient tenir les portes ouvertes [des églises], mais les bedeaux les ferment pour gagner trente sous. […] Vous sonnez, le guichet s’ouvre, le bedeau se montre. Vous demandez à voir l’église, le bedeau prend un trousseau de clefs et se dirige vers le portail. […] Pourboire. Vous voilà dans l’église, vous contemplez, vous admirez, vous vous récriez : Pourquoi ce rideau vert sur le tableau ? Parce que c’est le plus beau de l’église, dit le bedeau. Je voudrais le voir ! le bedeau vous quitte et revient avec un individu fort triste et fort grave, c’est le custode. Ce brave homme presse un ressort, le rideau s’ouvre, vous voyez le tableau. Le custode vous fait un salut significatif. Pourboire. En continuant vous arrivez à la grille du chœur. Le chœur est au suisse. Pourboire. Le suisse vous rend au bedeau. Vous passez devant la sacristie. Oh miracle ! elle est ouverte. Vous y entrez. Il y a un sacristain. Le bedeau s’éloigne avec dignité car il convient de laisser au sacristain sa proie… »

On comprend donc que, peu à peu, le bedeau ait perdu son image d’ordonnateur des cérémonies religieuses, pour devenir un symbole de bigoterie corsetée de conventions sociales, comme dans Les Flamandes de Jacques Brel :

« C’est ce que leur ont dit leurs parents,

Le bedeau et même son Éminence,

L’archiprêtre qui prêche au couvent… »