Dire, ne pas dire

Abricot

Le 07 juillet 2017

Bonheurs & surprises

L’abricot ne se contente pas d’être un fruit délicieux, c’est aussi un grand professeur de relations internationales. Son histoire et celle de son nom sont l’occasion de parcourir nombre de pays et de langues du bassin méditerranéen.

Littré en faisait la remarque dans son Dictionnaire : « Abricot est un singulier exemple de la propagation et de l’altération des mots ; c’est par l’intermédiaire de l’arabe qu’un mot latin est revenu dans les langues romanes. »

Le parcours de notre fruit commence chez les Latins ; ceux-ci le baptisent, parce qu’il arrive tôt à maturité, praecoquum, proprement « fruit précoce », nom composé à partir de prae, qui marque l’antériorité, et de coquum, tiré du verbe coquere, qui signifie « cuire et mûrir », et encore « digérer ». On retrouve ensuite notre abricot en Cilicie, région d’Asie Mineure, sous la plume d’un médecin, pharmacologue et botaniste grec, Dioscoride, qui, dans son Peri hulês iatrikês, « La Matière médicale », au premier siècle de notre ère l’appelle praikokion (il s’agit plus là d’une transcription de praecoquum que d’une traduction, puisque cuire, mûrir et digérer se disent pessein en grec). Notons que dans un texte byzantin du xe siècle, Les Geoponica, on rencontre une autre transcription : on les appelle berikokkon ou berikkokion.

Après avoir parcouru l’Asie Mineure, notre abricot continue sa route et arrive dans des pays de langue arabe : praikokion est transcrit en barquq et l’on fait précéder son nom de l’article ce qui donne la forme al-barquq.

Il était ensuite naturel que ce nom soit repris en Europe du Sud par des langues parlées dans des pays où les contacts et les relations commerciales avec le monde arabe étaient nombreux. D’al-barquq, le portugais tirera le nom albricoque et l’espagnol albaricoque qui sont à l’origine de notre abricot, et c’est du catalan albercoc que viendra le provençal aubercot.

Mais ces étymologies aujourd’hui reçues et admises eurent des rivales. On crut un temps que son nom venait du grec abros, « délicat, tendre », en raison de la tendreté de la chair de ce fruit quand il est à maturité. On l’a fait aussi venir du latin aperire, « ouvrir », parce qu’on le sépare facilement en deux parties. Un jésuite, Philippe Labbe, dans Etymologie de plusieurs mots français contre les abus de la secte des nouveaux hellénistes de Port-Royal, le fait dériver d’« abri » parce que l’arbre doit être exposé au sud et à l’abri du vent. Bescherelle, dans son Dictionnaire de la langue française, le faisait venir du celtique abred, « précoce ».

Notons pour conclure que l’abricot a toute sa place dans une rubrique intitulée Dire, ne pas dire, quand bien même ce serait dans une sous-rubrique intitulée Bonheurs et surprises de la langue française, puisque, à l’article Abricot de son Dictionnaire, Littré, particulièrement scrupuleux sur le sens des mots écrivit : « Ne dites pas comme l’Académie Abricot en espalier. L’arbre est en espalier. Le fruit est d’espalier. » Il faut bien l’avouer, abricot en espalier se lisait dans les 4e, 5e et 6e éditions de notre Dictionnaire. Conformément aux statuts de la Compagnie, qui précisent « Les remarques des fautes d’un ouvrage se feront avec modestie et civilité, et la correction en sera soufferte de la même sorte », l’Académie corrigea et on put lire dans la 8e édition « Fruit de l’abricotier. Abricot d’espalier ».